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Full text of "Saint Bruno, fondateur de l'ordre des Chartreux. [microform] Son action etson œuvre"

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HUITIEIYIE CENTENAIRE 



SAINT BRUNO 



FONDATEUR Dg L ORDRE DES GHARTREUX 



SON ACTION ET SON OEUVRE 



PAR 



M. 1'abbe M.-M. GOESE 

Docteur en theologie 



PARIS 
ANC1ENNE MAISON CHARLES DOUNIOL 

P. TEQUI, LIHRAIRE-EUITEUR 

29, rue de Tollman, 29 
.1902 



SAINT BRUNO 



FONDATEUR DE L OKURE UES CHARTREUX 



:SON ACTION ET SON (EUVRE 




SAINT UISC.NO 



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HUITIEME CENTENAIRE 



SAINT BRUNO 



FONDATETJR DE L ORDRE DES CHARTREUX 



SON ACTION ET SON OEUVRE 



TAR 



M. Fabbe M.-M. GORSE 

ii 

Docteur en theologie 



PARIS 

ANCIENNE MAISON CHARLES DOUNIOL 

P. TEQUI, LIBRAIRE-^DITEUR 
29, rue de Tournon, 29 

1902 



888760 



A SA GRANDEUR MONSEIGNEUR HENRY 

EVEQUE DE GRENOBLE 

Bien respectueux hommage 

Paris, le I" novembre 1901. 

Monseigneur, 

Les demarches si e*piscopales que vous 
venez de faire aupres des pouvoirs publics 
out attire versl'Eglise de Grenoble les regards 
de la France. 

En sauvant de 1'exil les religieux de la 
Grande-Chartreuse, vous venez de graver 
votre nom en traits ineffaeables dans les An- 
nales du grand Ordre. Vousl'inscrivez a cote 
du nom de saint Hugues dont vous etes le 
digne successeur sur le siege de Grenoble : 
Hugues installa les saints religieux au desert, 
a la fin du onzieme siecle ; vous les y main- 
tenez au commencement du vingtieme. 



VI 



La France vous benit. 

L'humble auteur qui a voulu celebrer le 
huitieme centenaire de la mortde saint Bruno 
^11 ecrivant sa vie, se voit ainsi porte vers 
vous, Monseigneur, tout inopmement, paries 
elans de 1' admiration et de la reconnaissance 
publique. Une irresistible inclination le pousse 
a vous presenter son volume et a vous en 
faire hommage, si modeste et indigne soit-il 
-de vos faveurs : Desormais la cause de saint 
Bruno et des Ghartreux est votre cause. 

Tin mot d'accueil favorable place en tete de 
ces pages serait pour le lecteur le meilleur 
des encouragements, pour moi la plus chere 
-des recompenses, et pour mon oeuvre la plus 
precieuse des benedictions. 

J'ose 1'attendre de votre paternelle bonte, 

En vous priant d'agreer, 

Monseigneur, 

Les expressions de vive gratitude etde pro- 
fond respect, 

De votre tres humble serviteur. 

M. GORSE, 
Docteur en Theologie. 



12 novembre 1901 
DE GRENOBLE 



Monsieur 1'Abbe, 

J'ai parcouru avec un interet tres vif les bonnes 
feuilles de votre Vie de saint Bruno. 

Votre ceuvre est bien d'actualite en venant a celte 
heure ou 1' existence de tant de communautes reli- 
gieuses est menacee par la nioins justifiee de toutes 
les lois. Vous 1'avez traitee serieusement, en prenant 
vos renseignements a bonne source. Vous y avez 
mis aussi, je crois, lout votre cceur, et je vous en 
felicite. On apprendra mieux, en vous lisant, ce que 
sont nos Chartreux, et par quelles vertus, superieu- 
res encore a leurs bienfaits, ils s'imposent a la ve- 
neration des peuples Chretiens. 

Je benis volontiers votre beau livre, et vous prie 
d'agreer, Monsieur 1'abbe, 1' expression de mes bien 
devoues sentiments. 

j- PAUL-EMILE, Ev. de Grenoble. 



PROLOGUE 



Au Reverend Pere Dom Zoel, 
Coadjuteur de la Chartreuse de Glandiers (Correze) 



Mon Reverend Pere, 

Le 19 septembre vous m'ecriviez en signant : 
le dernier Goadjuteur de la premiere res- 
tauration de Glandiers . Je ne pouvais le 
croire ! 

Le 27, a Paris, je vous donnais la derniere 
etreinte a lagareduNord, tandisque descen- 
dant de Montmartre vous preniez le train de 
1'exil. J'etais emu jusqu'aux larmes et vous 
etiez souriant. Dans 1'epreuve le Ghartreux 
est comme son Pere Bruno, fausto 9ultu,tOM- 
jours en figure de fete, etvousetes Ghartreux. 
Je sais bien cependant, et je 1'ai bien senti, 



X PROLOGUE 



qu'en quittant la France vous emportiez au 
oceur une blessure saignante. Mais si vous 
aviez pu en douter jamais, vous savez bien 
maintenant aussi que ce n'est pas la France 
qui ouvre devant vous les portes de 1'exil : 
vous avez vu avec quel respect les foules des 
rgrandes gares de Paris ecartaient leurs rangs 
devant votre defile de proscrits qu'elles 
reconnaissaient sans peine ; vous avez vu 
avecquelle sympathie les regards s'attachaient 
a vos personnes, et avec quelle tristesse on 
vous considerait! La France n'est maratre 
pour aucun de ses enfants ! 

Jetiensa vous dire ces choses, maintenant 
^urtout que vous etes sur la terre etrangere : je 
suis deux fois heureux de celebrer ce hiiitieme 
centenaire de la mortde votre saint Fonda- 
teur, en vous faisant lire sa nouvelle Vie; 
je me fais un devoir de placer votre nom en 
tetede ces pages : c'est une dette que je paie. 

Par vous etaupres de vous, mon Reverend 
Pere, m'apparut pour la premiere fois la 
douce physionomie de votre Pere Bruno ; de 
vous me vint la premiere pensee de cette 
etude; vous m'avez documente et renseigne 



PROLOGUE XI 



souvent avec une competence qui n'avait 
d'egale que sa simplicite : ce modeste volume 
est vdtre a plus d'un titre. Je vous en paie en 
ce moment redevance avec toute ma foi, avec 
toute ma reconnaissance, avec tout mon 
coeur. 

Si votre modestie s'alarmait de voirparai- 
tre si inopinement votre nom, en tete de ces 
lignes, laissez-moi suggerer un motif de par- 
don a votre charite et a votre foi : si vous le 
voulez bien., mon. Reverend Pere, servez-moi 
d'intermediaire aupres du Reverendissime 
Pere General, pour faire agreer mon modeste 
volume, comme une reparation pour les per- 
secutions qu' endure en ce moment 1'Ordre 
des Ghartreux, et comme un faible hommage 
a saint Bruno dont le R. Dom Michel Baglin 
est le successeur a la tete du grand Ordre. 

Silelecteuraimea connaitre les petits se- 
crets d'un auteur, et a lui voir faire lagenea- 
logie de son oeuvre, nous lui revelons en ce 
moment notre secret et nous lui donnons 
d'un mot la genealogie de notre modeste 
volume. 

Puisse-t-il, mon Reverend Pere, vous por- 



XII PROLOGUE 



ter quelque adoacissement sur la terre etran- 
gere ! Gette pensee donnerait a mon ame la 
joie intime qu'elle a le plus vivement recher- 
chee. 

Avec ces sentiments, 

Veuillez agreer, mon Reverend Pere, la 
vive expression de ma reconnaissance el du 
respect le plus affectueux. 

M.-M. GORSE. 



Paris, leag septembre 1901, 
en la fete de saint Michel, archange. 



AVANT-PROPOS 



Ii y a huit siecles mourait au fond de la 
Galabre, sur un grabat volontairement 
choisi, un homme de noble race dont le 
iiom avait rayonne sur son siecle. Get 
homme avait paru avec eclat dans les chaires 
d'enseignement ; on avait vu les papes le 
prendre pour conseiller et les princes 1'appe- 
ler dans leur amitie. II avait dedaigne toutes 
ces gloires pour n'en rechercher qu'une seule 
au milieu des deserts, celle de Termite. II ne 
voulut regner que sur le co3ur des quelques 
moines qui se tenaient eplores autour de sa 
miserable couche, au moment ou il rendait le 
dernier soupir. Get homme etait un moine 

9 

aussi et c'etait un saint : c' etait Bruno. L'E- 



XIV AVANT-PROPOS 



glise a ecrit ce nom en lettres d'or sur ses 
sacres diptyques. 

La France dignement fiere peut le compter 
auiiombre de ses enfants d'adoption les plus 
illustres et de ses apotres les plus ardents. 
Bruno enseigna brillamment dans ses ecoles, 
hatant la marche de la civilisation, laissant 
pour ainsi dire 1'empreinte de son genie sur 
1'esprit de son siecle. A Faction de la parole 
il ajouta celle de 1'exemple, donnant au 
monde et aux siecles, donnant surtout a la 
France par sa famille cartusienne les exem- 
ples d'une saintete indefectible et etonnante : 
nulle part, on ne compta autant de Char- 
treuses qu'en France. G'est par une grande 
et genereuse pensee, et pour rendre a saint 
Bruno un hommage mille fois merite qu'une 
chapelle lui a ete dediee dans la basilique 
de Montmartre, le temple eleve au Gosur du 
Christ par la France penitente. 

L'humanite reconnaissante lui a garde une 
place d'honneur dans ses souvenirs : ce nom 
est encore glorieux des gloires humaines et 
profanes : 

Parmi les legislateurs, il aurait une place 



AVANT-PROPOS XV 



a part; 1'Institut qu'il a fonde vit et fonc- 
tionne depuis huit siecles avec une vigueur, 
une tranquillite et une regularite qu'institu- 
tion humaine ne connut jamais. 

Parmi les philosophes, il serait au premier 
rang; Bruno a ouvert un asile et donne un 
code complet a ces ames genereuses, dont 
parlait le comte de Mun dans les recents 
debats parlementaires, qui ont 1'irresistible 
et imperieux attrait du sacrifice et ressentent 
le mysterieux besoin de faire le don d'elles- 
memes. 

Nos philanthropes enfin trouveraient en 
Bruno un de leurs devanciers illustres : ses 
enfants ont passe partout en faisant le bien; 
leurs persecuteurs n'ont pu les frapper bien 
souvent que le rouge au front efc en detournant 
latete; ils frappaient des bienfaiteurs. Les 
pauvres leurfirent cortege to uj ours, les larmes 
aux yeux, quand ils durent prendre le che- 
min de 1'exil ; et les pauvres, toujours aussi, 
furent comme leur garde d'honneur le jour 
du rapatriement. Ge mot est dans 1'histoire de 
toutes les Chartreuses. 

On va le graver une fois de plus dans les 



XVI AVANT-PROPOS 



Annales de 1'Ordre, pour la France. Les cir- 
constances du temps donnent en effet a notre 
volume un interet et un a-propos que nous 
etions loin de prevoir en commenQant notre 
travail. 

La loi, dile des associations par ironie sans 
doute, vient de mettre le trouble au sein de 
toutes les families religieuses et va peut-etre 
les disperser completement. Les feuilles 
publiques nous portent chaque jour une chro- 
nique douloureuse, sous ce titre nouveau : 
Exode des congregations. Hommes et fem- 
mes, religieux etreligieuses, encombrent cha- 
que jour les gares et les ports, gagnant la 
Belgique, 1'Italie, 1'Autriche, la Suisse, I'Ame- 
rique, 1'Asie et 1'Oceanie. G'est un spectacle 
lamentable, au sein d'un pays civilise et qui 
affichait si hautement, depuis les trente dernie- 
res annees, la prevention de se gouverner au 
nom de la liberte, de 1'egalite et de la frater- 
nite. Les populations sont dans 1'etonnement 
et se regardentahuries, en voyant partir pour 
les terres ingrates de 1'exil, leurs amis, leurs 
enfants, leurs peres. Est-ce possible? se 
dit-on, et I'exode continue. Les fetes de 



AVANT-PROPOS XVII 



joie se changent ainsi en ceremonies de 
deuil. 

Le 6 octobre prochain sera celebre le 
huitieme centenaire de la mort de saint 
Bruno. 

La fete cut ete triomphale en d'autres 
temps. En annongant a son Ordre le glorieux 
anniversaire , le Reverendissime Pere General, 
Dom Michel Baglin, a prescrit, pour toute 
solennite, de faire une procession dans les 
cloitres cartusiens, en portant les reliques du 
Saint, et en chantant les litanies. Ge sont 

f 

les ceremonies en honneur dans 1'Egiise, 
dans les grandes calami tes publiques : en 
temps de guerre, de peste, de famine ou 
d'inondations. La persecution est aussi un 
fleau. Au lieu de se rejouir, au glorieux 
centenaire de leur Pere, les Ghartreux pleu- 
reront. 

II n'y aura pas non plus de discours acade- 
mique en son honneur ; on ne verra pas inau- 
gurer ses statues sur nos places publiques. 
Le siecle et le peuple, en dressant des 
statues, n'entendent souvent que person- 
nifier et glorifier leurs prop res passions; les 



XVI II AVANT-PROPOS 



epoques troublees comme la notre ont peu le 
culle des vertus cachees, si sublimes soient- 
elles. 

Nous avons voulu reparer, dans la mesure 
de nos forces, ces oublis coupables d'un 
siecle peu chretien, en racontant les vertus 
de Bruno et en rappelant les grandeurs de son 
oeuvre. Ge ne saurait etre un monument eleve 
a sa gloire ; nous n'avons que 1'humble am- 
bition de faire entendre la voix de la recon- 
naissance et de pousser le cri de 1' admi- 
ration. 

Nous avons ete puiser nos documents aux 
sources les plus sures et les plus authenti- 
ques : les auteurs Chartreux d'abord, les Bol- 
landistes ensuite. Un de ces documents 
prime tous les autres. Pour en montrer toute 
la valeur, nous devons rappeler un usage 
suivi dans les vieux couvents du moyen 
age. 

Quand un religieux eminent mourait, un 
Frere Gonvers recevait un rouleau de par- 
chemin, appele Rotulus, qu'il devait presenter 
dans les couvents, les abbayes et les chapi- 
tres. Sur ce Rouleau des morts , on ecri- 



AVANT-PROPOS XIX 



vait, soit les prieres qu'on s'engageait a faire 
pour le defunt, soit un court eloge qui etait 
comme une epitaphe. Le voyage du Rolliger 
durait des niois, quelquefois desannees; il 
parcourait ainsi, quelquefois des provinces, 
quelquefois des royaumes. M. Leopold De- 
lisle, 1'eminent paleographe, a parle du Rou- 
leau qui circula en France et en Angleterre, 
a la mort du bienheureux Vital. II est con- 
serve aux Archives Rationales dans 1'armoire 
de fer. II ne contient pas moins de 208 Titres 
funebres. 

Le Rolliger eut sa mission a la mort de 
Bruno. Ges souvenirs s'etaientperdus au sein 
meme de 1'Ordre, lorsqu'au commencement 
du seizieme siecle, on trouva le Rouleau 
funebre en 1'honneur de saint Bruno dans 
la Chartreuse de Galabre. Sans retard on 
1'envoya a la Grande-Chartreuse ou il dis- 
parut avec les autres manuscrits, dans les 
incendies qui ravagerent si souvent le cou- 
vent. Fort heureusement, vers i5io, on avait 
fait imprimer a Bale tous ces Titres fune- 
bres, a la suite de la Vie de saint Bruno 
par le R. P. Dom Frangois Dupuis. G'est 



XX AVANT-PROPOS 



ainsi qu'ils sont parvenus jusqu'a nous (i). 
Ge sont des documents historiques d'une 
valeur incontestable. Si 1'elog-e est parfois un 
peu outre, le fait reste neanmoins solidement 
etabli. Aussi les Bollandistes dont la haute 
critique est appreciee de tous, n'hesitent-ils 
pas a publier tous ces Titres, en les presentant 
an lecteur comme de precieux monuments 
de 1'antiquite , pretiosa antiquitatis monn- 
menta. (Com. prov., 11 26.) 

Ges Titres sont au nombre de cent soixante- 
dix-huit ; la physionomie de Bruno s'y trouve 
reproduite sous toutes ses faces, et nous 
entendons le onzieme siecle tout entier ren- 
dre hommage a son nom. 

Nous suivons toujours les traditions de la 
fainille cartusienne. Des qu'un recit se pre- 
sente en effet sous les auspices d'une famille 
monacale, il est par la meme eminemnient 
authentique^ La chose est deux fois vraie 
pour 1'ordre des Ghartreux; on y travaille les 
in-Jolio, pendant trente et quarante ans, sans 
songer un instant a la gloire scientifique ou 

(1) Tromby, t. Ill, p. x. 



AVANT-PROPOS XXI 



litteraire. Si un jour, par ordre des Supe- 
rieurs, on fait imprimer un volume, on signe 
timidement : un religieux; et si V imprimatur 
n'est pas rendu obligatoire, les manuscrits 
du Chartreux vont se perdre dans les archi- 
ves de la Grande-Chartreuse. Souvent le 
manuscrit du Ghartreux n'a meme pas ce 
privilege : au retour de matines, a 2 heures 
du matin, quand il rentre dans sa cellule 
tout transi de froid, le religieux effeuille 
iiegligemment jour par jour ses cahiers, pour 
allumer son feu. L'etude pour le Ghartreux 
est la priere dont il nourrit quotidiennement 
son ame; quand il a pris 1' aliment celeste, 
peu lui importe le reste, la gloire surtout. 

Gette admirable vie cartusienne s'etein- 
drait-elle en France et pourrions-nous le 
croire? La Grande-Chartreuse deviendrait- 
elle deserte une seconde fois? 

La premiere, ce fut sous la Convention, tan- 
dis que Robespierre dictait ses lois a la France. 

De tels rapprochements deviemient un 
reproche sanglant et devraient etre une legon 
salutaire. Notre Vie de saint Bruno, puisque 
ces tristes previsions sont deja realisees, res- 



XXII AVANT-PROPOS 



tera comme une protestation conlre la perse- 
cution et im bien vif etrespectueux hommage 
pour les enfants de saint Bruno sur le seuil 
de 1'exil. 

Les persecuteurs passent et 1'oeuvre de Dieu 
reste. Les Ghartreux vivront et les Ghartreux 
reviendront : Stat crux dum volvitur orbls! 

M.-M. GORSE. 



Paris, 29 septembre, 
en la fete de saint Michel, archange. 



VIE 



DE 



SAINT BRUNO 



GHAPITRE PREMIER 



ENFA.NCE ET ADOLESCENCE 



1. L'oeuvre de Lesueur. II. Naissance de Bruno a Cologne. 

111. Monuments et tetnoignages. IV. Belle legende. 
V. Cologne. VI. Ecole de saint Cunibert. Renaissance du 
onzieme siecle et le grand Gerbert. VII. Bruno a Reims. 

VIII. Universite' de Paris. IX. Ketour a Cologne et 
saints ordres. 



Le moyen age est rempli de eontrastes mys- 
terieux.'Ge fut 1'epoque des moeurs brutales, 
violentes et sensuelles; ce fut aussi le temps 
des repentirs eclatants, des longues penitences, 
des mortifications et des austerites dont le seul 

1 



2 VIE DE SAINT BRUNO 

recit effraie la delicatesse moderne. Les noms 
de saint Bernard, de sainte Hildegarde, de 
sainte Elisabeth de Hongrie, de saint Francois 
d'Assise, de Dominique et de Louis de France, 
rappellent les sommets de la perfection chre- 
tienne et de 1'austerite evangelique. Ces gran- 
des ames donnaientl'elan, inspiraient le souffle 
divin, et les foules suivaient 1'impulsion 
sainte; les monasteres.se remplissaient d'ames 
assoifees de perfection et de penitence. G'est 
avec ce r6le et dans ce cadre que nous appa- 
rait notre saint. 



I 



VouLez-vous penetrer au fond de la grande 
ame de Bruno, embrasser d'un seul regard la 
frame de sa vie, voir son role dans 1'eglise et 
son influence sur son siecle? allez au musee du 
Louvre; passez dans la galerie Mollien, mon- 
tez 1'escalier et tournez a droite : c'est 1'entree 

r 

des petites salles de 1'Ecole frangaise. Au-des- 
sus de la porte un grand panneau attirera votrc 
attention ; c'est le plan de la Chartreuse de 
Paris. Vous touchez a 1'oeuvre immortelle de 
Lesueur; c'est la salle XIII. 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 3 

De toutes ces petite* salles de FEcole fran- 
caise, celle de la vie de saint Bruno est la 
pins connue et la plus visitee. L'ermite de Char- 
treuse doit bien souffrir; il n'est jamais seul 
au Louvre, et sou vent la plus brillante et ele- 
gante societe lui fait la cour. II y a toujours 
groupes devant ces scenes de la vie monastique . 
L'attention est si vite attiree, il est vrai, et 
Fame est sitdt subjuguee par cette oeuvre ! Le 
genie de Lesueur s'est pour ainsi dire surpasse 
lui-meme; ces actes de la vie d'un moine out 
pris sous sa palette et ses couleurs les pro- 
portions d'une epopee. 

Pas une note de 1'ame de Bruno que vous 
n'entendiez vibrer, pas une vertu que vous ne 
voyez resplendir; pas un eclair de sa pensee 
qui ne vous illumine et pas un elan de son 
coeur qui ne vous rechauffe et vous emporte. 
Bruno ecoutant le grand docteur Raymond Dio- 
cres dont il aura la lugubre apparition, vous 
etonne; Bruno enseignant dans sa chaire de 
Reims, vous subjugue et vous entraine ; revetant 
sa robe de bure ou la donnant a ses enfants, 
il vous attendrit ; dans sa chambre ou au fond 
de sa grotte, 1'ardeur de sa priere vous con- 
fond ; a la cour des Papes son prestige vous 

r 

emerveille; en face des princes de 1'Eglise ou 



VIE DE SAINT BRUNO 



des princes de la terre, il vous apparait ega- 
lement noble, egalement grand et egalement 
saint. Pour jouer le r6le de ce moine,il fell ait 
etre cela en effet : un grand homme selon le 
monde et un grand saint devant Dieu. Par un 
prodige de talent, Lesueur vous montre vivante 
sous les yeux cette double vie de son heros; 
car, nous le repetons, le grand peintre a fait 
une epopee. Si vous ne savez rien de la vie de 
saint Bruno, allez considerer cette ceuvre, et 
vous saurez tout; si vous avez etudie cette 
vie d'ermite, allez encore, vous la connaitrez 
encore mieux. 

Apres avoir lu des volumes, consulte pen- 
dant plusieurs mois les chroniques et les tradi- 
tions cartusiennes, penetr'ant dans la salle (les 
Lesueur, il nous sembla voir apparaitre a nos 
yeux, pour la premiere fois, la grand e et belle 
ligure de Bruno. Nous nous trouvions en pre- 
sence d'une grandeur et d'une saintete quenous 
ne commissions pas encore. 

Gette oeuvre a merite k Lesueur Je nom de 
Raphael franc. ais. Elle comprend vingt-deux 
tableaux. Dom Joyeulx, prieur de la Chartreuse 
de Paris, voulant faire restaurer le petit cloitre^ 
il fut decide qu'on peindrait les murailles et ce 
fut a Lesueur qu'on confia ce travail. II le com- 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 5 

menca en 1645 et 1'eut termine en trois ans. 
Lesueur peignit sur bois. Les vermoulures 
n'auraient point tarde a emporter ce chef-d'oeu- 
vre. Or, pour eviter ce malheur, le Louvre a 
pu substituer la toile au bois, par un precede 
d'une habilete etonnante, et sans endommager 
en rien la peinture. G'est ainsi qu'aujourd'hui 
Toeuvre de Lesueur, vivante et eternelle, est 
gardee sur la toile. . 

On a fait une legende sur les motifs qui au- 
raient porte le grand peintre a, traiter la vie de 
saint Bruno. Cette legende est encore en cours. 
La voici : 

Lesueur proyoque en dueltua son adversaire. 
Le regret de sa faute 1'aurait amene dans les 
bras des Ghartreux, et pour obtenir miseri- 
corde, il aurait peint la vie de leur saint Fon- 
dateur. Qa, c'est la legende. Ecoutonsl'histoire : 
Ses habitudes de piete 1'avaient mis en grands 
rapports avec les Ghartreux. Autantpour suivre 
les inclinations de son ame que pour rejouir le 
coaur de ses bienfaiteurs,. il entreprit son oeu- 
vre dans les circonstances que nous venons de 
dire. Plus tard, ayant perdu sa femme, decou- 
rage, pensant que sa vie etait accomplie, ii 
demanda aux Ghartreux de le recevoir pour 
mourir. G'est ainsi qu'il s'eteignit au sein de 



6 VIE DE SAINT BEUNO 

ses chefs-d'oeuvre. En 1776, sur la demande du 
comte de Maurepas, le Prieur de la Chartreuse 
de Paris, Dom Hilarion Robinet, fit horn mage 
des tableaux de Lesueur a Louis XVI pour la 
galerie du Louvre. G'est un bienfait de plus 
dont les arts en France sont redevables a des 
moines. 

Apres ce chant d' epopee de 1'artiste, suivons 
religieusement dans ses details le recit de 1'his- 
toire. 



11 



Saint Bruno naquit a Cologne. 

Nous citons une vieille chronique cartu- 
sienne : 

Isci nasquit notre saint Pere Bruno de 1'cx- 
cellente et renommee tige de la famille dc 
Harde-Faust, une des quinze families si re- 
nommees de Rome, lesquelles apporta icy et 
establit pour la conservation de ceste ville dc 
Cologne, 1'empereur Trajanus. Ceste famille 
fut la mise avec une telle faveur, qu'icelle ayaut 
plante bien profond ses racines d'une tres- 
grande tige, comme il paroist par la longueur 
de neuf cents annees et davantage, jusqu'a ce 
qu'il vint a rejalir un fructueux rejeton, un 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 



tres-noble et tres-heureux fils, scavoir nostre 
Pere Bruno Von Harde-Faust. Gette tige 
de maison se pourrait glorifier de ceste des- 
cente, car estant replantee en une plus grasse 
terre (je dis dansles montagnes de Gartusien et 
desert de Galabrien), produisit une autre qui a 

r 

merveilleusement annobly I'Eglise catholique 
romaine, voire meme pour ainsi dire tout 
1'univers. De cette tige.de famille, comme d'un 
puissant et noble tronc (et point sans raison) 
est issu et nasquit notre grand patriarche 
Bruno, pronostiquant et declarant par sa forme 
de Harde-Faust, ce que signifie si bien, comme 
de Duro pugno, la furieuse guerre laquelle il 
devait avoir lui-meme non seulement contre le 
monde, richesses et honneur, mais aussy (qui 
est bien plus) contre soi-meme avec le diable, 
par beaucoup d' abstinence et austerite. 

Quelle saveur et quelle couleur locale dans 
ces lignes! que 1'auteur n'a-t-il ecrit la vie 
complete de son Pere Bruno ? quel charme il y 
aurait dans ses pages! Le sire de Joinville 
ecrivant de son roi ou de son Dieu, n'a pas un 
accent plus touchant d'amour et de sincerite. 

Gette chronique ne merite qu'un reproche, 
celui de ne pas marquer assez nettement la dis- 
tinction entre 1'histoire et la leg-ende ; c'est cette 



8 VIE DE SAINT BRUNO 

distinction que nous allons bien etablir, a la 
suite des auteurs qui ont ecrit avec le plus dc 
competence sur le sujet. 

Bruno naquit a Cologne. Voila le fait incon- 
testable. La chronique des quatre premiers 
Prieurs de Chartreuse, redigee par Dom Gui- 
gues ou sous son contrdle, est tres affirma- 
tive : Maitre Bruno, Allemand de nation, 
naquit dans la celebre ville de Cologne d'unc 
famille illustre (1). 

Or, Dom Guigues avait pu certainement s'cn- 
tretenir avec les disciples memes, compagnons 
de Bruno, et consigner des souvenirs encore 
recents, puisqu'il mourut (1137) trente-six ans 
seulement apres saint Bruno (1101). 

D'oii a done pu surgir 1'ombre d'un doutc? 
De certaines appellations qu'on trouve dans les 
Titres funebres : Bruno le Francais, (Titre 
32), Bruno de Reims (2). 

Ce n'est pas le cas de faire une dissertation 
historique ; nous nous contenterons d'une 
simple remarque. 

En appelant Bossuet 1'Aigle de Meaux, ct 
Fenelon le Cygne de Cambrai, nous n'assignons 
pas Meaux pour patrie a Bossuet et Cambrai a 

(1) Apud Boll. De sancto Brunone. n 40. 

(2) Id., ibid., n 4. 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 9 

Fenelon : nous voulons rappeler simplement les 
sieges qu'ils illustrerent par leur eloquence et 
leur savoir. Au meme titre, Bruno est Frangais, 
puisqu'il habita la France, la plus grande par- 
tie de sa vie, et il est de Reims par 1' eclat qu'y 
donnerent ses enseignements : Bruno Gallus. . . 
Bruno Remensis. 



Ill 



II y a quelques annees & peine, on visitait 
encore a Cologne la maison qui etait designee 
comme etant la maison natale de Bruno. Le 
V. P. D. Alphonse Schmit, Prieur de la Char- 
treuse de Main au diocese de Cologne, en 
parlait encore dans une lettre datee du 29 sept- 
tembre 1890, en regrettant beaucoup qu'on eut 
abattu ce monument, pour mettre a la place un 
edifice qui ne laisse rien subsister de 1'antique 
habitation. Les Vandales sont de tous les ages. 
Le R. P. Aldenbruch, jesuite, visita cette mai- 
son en 1767. Les Bollandistes (1) nous gardent 
le recit de ce pieux pelerinage. 

Une statue de saint Bruno, religieux sym- 

(1) Boll. De sancto Brunone. Append. n 40. 

1. 



10 VIE DE SAINT BRUNO 

bole, se detachait en saillie surla porte de cette 
demoure. On gardait religieusement la chambre 
autrefois occupee parle saint; personne n'etait 
autorise a y coucher. On montrait le bois de 
lit meme ou avait repose Bruno ; il etait de 
chene etla morsure des vers ne 1'avait pas meme 
attaque. Gomme les nombreux visiteurs en 
enlevaient sou vent des fragments dans de pieux 
larcins, les possesseurs I'avaient fait recouvrir 
pour le proteger. Ainsi parle le P. Aldenbruch. 
Et enfin, s'il nous etait permis de donner ici 
un temoignage un pen personnel, nous met- 
trions en avant la parole du V. P. D. Gyprien 
Marie Boutrais que nous avons connu et ap- 
precie beaucoup en la Chartreuse de Glandiers 
(Correze). L'eminent Prieur nous affirmait 
avoir eu en mains les parehemins du baron. 
Vander Stichele de Maubus qui etablissaient sa 
descendance de la famille des Harde-Faust, 
parents de saint Bruno. G'etait pendant un 
voyage a Bruxelles. Les manuscrits du savant 
religieux, mortdepuis quelques annees, doivent 
surement en porter traces. 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 11 



IV 



Mais la charmante chronique par laquelle 
nous avons voulu commencer notre recit donne- 
rait k Bruno une origine patricienne; Bruno 
seraitde sang- remain. Sur ce point c'est surtout 
la legende qui parle ; 1'histoire se tait presqne 



La legende s'epanouit sur les Lords du Rhin 
comme en une terre de predilection ; elle y fut 
fraiche et poetique souvent, douce et chretiennc. 
Le Rhin enchante tons ceux qui parcourent ses 
rives ; les legendes partirent de sur ses bords 
comme un vol de colombes, au souffle des voiles 
qui glissaient sur ses eaux. Ecoutons done la 
legende du Rhin : 

Un jour, trois jeunes hommes entraient dans 
une barque. Us venaient du midi et allaient 
vers le nord. G'etaient Materne, Eucharius et 
Valerius. Arrives, au courant du fleuve, a une 
bourgade de 1' Alsace, de notre Alsace, Materne 
mourut. Les deux survivants reprirent tristc- 
ment le chemin de Rome, carils etaientapotres, 
ct Pierre les avait envoyes a la conquete des 
provinces rhenanes. Quarante jours apres, ils 
etaientde retour aupres du tombeau de Materne, 



12 VIE BE SAINT BRUNO 

plantaient dessus le baton de saint Pierre qu'ils 
avaient apporte, et sur-le-champ Materne res- 
suscitait. 

G'etait pour la seconde fois : Materne en effet 
etait le fils de la veuve de Nairn que Jesus avait 
une premiere fois deja rendu a la vie, touche 
par les larmes d'une mere. Materne fut le pre- 
mier evequede Cologne . G'est par ses soins que 
Trajan vainqueur fit implanter dans la grand - 
ville quinze des plus nobles families de Rome, 
an nombre desquelles etait celle des d'Har- 
tenfaust,la famille meme du Patriarche Bruno. 
Ozanam connaissait cette legende, et il en 
avait ete charme, charme par sa poesie et 
charme par sa grace chretienne. II trouvait 
touchant de voir que les peuples g'ermaniques 
dussent le bienfait de la foi aux larmes d'une 
veuve, et il voyait une preuve de leur an- 
cien attachement a la foi de Pierre, dans la 
legende meme qui fait venir de Rome le baton 
pastoral. L'eminent ecrivain appuie du reste la 
legende de SOD autorite, en prouvant que des 

r 

le deuxieme siecle il y avait eu des Eglises cons- 
tituees en Germanic (1). ' 

Si Bruno n'etait pas Romain, il etait digne de 

(1) Ozanam. La Civilisation chretienne chez les Francs, 
ch. i er . 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 13 

1'etre. II avait du Remain 1'esprit puissant et 
ferme, et il en a eu les oeuvres. Mais n'antici- 
pons pas; recueillons religieusement les quel- 
ques details conserves par la tradition ou 1'his- 
toire sur les premieres annees d'un enfant sur 
lequel reposaient de si hautes destinees. 

La famille gardait avec ses vieilles traditions 
un riche heritage de foi chretienne. Dans ce 
foyer que Dieu venait de benir, en le dotant 
d'un enfant predestine, 1'ordre et la paix re- 
gnaient en meme temps. 

Bruno, le pere, etait la tete et le bras; la 
mere etait 1'ame et le eceur. On ne connait 
aucun detail sur la mere de saint Bruno; rnais 
si Fame et le cqsur de 1'enfant vivent surtout de 
I'dme et du cceur de la mere, nous pouvons 
entrevoir tout ce qu'il y. avait de douceur ct de 
seve chretienne en cette &me, de tendresse et 
d'ardeur dans ce cceur de femme. 

Le nom de Bruno etait celebre a Cologne; 
c'etait un veritable honneur de 1'y porter et on 
en faisait un heureux presage. 

Saint Brunon, archeveque de cette ville, 
mort en 965_, 1'avait saintement illustre, et son 
culte etait reste populaire dans sa ville episco- 
pale. La saintete de cet archeveque etait du 
reste rehaussee par .1'eclat d'un grand nom : il 



14 VIE DE SAINT BRUNO 

etait le fils de 1'imperatrice sainte Mathilde, et 
frere de 1'empereur Othon. 

Ge nom, 1' enfant qui venait de naitre, al- 
lait le rendre plus eclatant encore, un peu des 
gloires profanes et passageres, beaucoup sur- 
tout des gloires chretiennes et immortelles. Les 
auteurs chartreux et les Bollandistes avec etix, 
placent la naissance du petit Bruno vers 1031 . 
II rut sans retard porte sur les fonts baptis- 
maux, recevant avec la grace divine ce sceptre 
de royaute qu'il devait si noblement tenir 
durant toute savie, en terrassant sans defail- 
lance 1' antique ennemi. Dans son Commentaire 
sur les Psaumes, Bruno s'est compln a signaler 
les merveilleux effets de la gr&ce baptismale 
dans Tame du nouveau-ne. II en fut lui-memc 
un vivant temoignage. II grandit en age et en 
sagesse a la fois. L'atmosphere qu'il respirait 
au sein de la famille et les brillantes traditions 
chretiennes qu'il voyait revivre sous ses yeux, 
activaient a la fois ces heureux developpe- 
ments. 



V 



Cologne eut les splendeiirs d'une capitale. Sa 
population compta jusqu'a deux cent mille 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 15 

habitants. Elle eut onze collegiales, dix-neuf 
paroisses, cinquante-huit cou vents, douze ab- 
bayes et dix-huit hdpitaux (1). Si la grand' villc 
connait les redoutables contagions du mal, elle 
possede aussi les puissants entrainements an 
bien. Sous ces rosees bienfaisantes et a ces souf- 
fles divins, Tame du jeune enfant s'ouvrait et s'a- 
nimait. Les saints enthousiasmes du chretien et 
les nobles ambitions de I'ap6tre penetraient pen 
k peu dans son co3ur. Surl'emplacementdapre- 
toire remain, il voyait se dresser, et on le lui 
disait, 1'eglise de Sainte-Marie du Capitole; la 
vieille cathedrale rappelait la munificence de 
Charlemagne; a Saint-Gereon reposaient les 
martyrs de la legion thebaine ; 1'eglise des Onze- 
Mille Vierges gardait le corps de sainte Ursule 
et de ses compagnes. De tels monuments se 
degagent com me des parfums de vertus; les 
fr6ler chaque jour en passant dans la rue, de- 
vient comme uri bain salutaire de regeneration. 
De tels souvenirs sont une predication inces- 
sante et forte. Le jeune Harde-Faust vivait 
dans ces souvenirs et sa robe enfantine effleu- 
rait chaque jour ces grands monuments de la 
foi, tandis qu'il jouait a leur ombre. 

(1) Encyclopedie calholique, t. VIII, art. Cologne. 



16 VIE I>E SAINT BRUNO 



VI 



Les chanoin.es de 1'eglise collegiale avaient 
leur ecole, comme la plupart des chapitres 
d'alors; c'est a leur sollicitude que fut confie le 
jeune Bruno. Precoce levite, il snivit dans le 
temple les solennites religieuses et contribua a 
leur eclat qui etait tres grand alors : le moine 
italien Gui d'Arezzo venait d'inventer lanouvelle 
notation qui rendait facile a un enfant ce qui 
demandait auparavant des annees d' etude a un 
homme mur. La vulgarisation du chant dans 
nos eglises y opera comme une salutaire revo- 
lution. Ce ne serait pas faire un tableau trop 
fantaisiste que de se representer le jeune Bruno, 
vetu de 1'aube blanche, servant le pretre a 1'au- 
tel, chantant & pleine voix, dirigeant peut-etre 
dans les ceremonies la troupe candide de ses 
con disciples. Sa piete sans nul doute lui donnait 
ce droit. 

La vivacite de son intelligence n'avait pas 
tant tarde a attirer 1'attention. Harde-Faust 
prim ait ses camarades, a 1'ecole comme au sanc- 
tuaire. II fut bientdt evident que ses brillantes 
facultes, pour acquerir leur plein developpe- 
ment, demandaient d'autres maitres et un plus 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 17 

grand theatre. L'archeveque de Cologne, Heri- 
man II, avait eu maintes fois 1'occasion de re- 
marquer ces etonnantes aptitudes ; au sentiment 
de plusieurs auteurs, ce fut lui qui conseilla 
de choisir une de ces grand es ecoles de France 
qui attiraient alors 1' attention de I'Europc sa- 
vante. 

Le onzieme siecle fut une epoque de renais- 
sance et de progres. La France etait ci la tete de 
ce mouvement en avant del'humanite. Endon- 
ner les principaux traits et en signaler les ten- 
dances, serait comme dessiner le cadre dans 
lequel notre adolescent allait engager sa vie. Ce 
sera aussi eclairer notre route. 

II n'est pas douteux que 1'attente de la fin du 
monde pour 1'an 1000 n'eut brise les ressoris 
de 1'esprit humain et paralyse les volontes. 
Quand les peuples virent que le soleil eclairait 
encore et que la terre durait toujours, il y cut 
un epanouissement general et une floraison 
nouvelle dans riiumanite. La poesie reparut sur 
la terre; les chevaliers eurent leurs trouveres, 
leurs troubadours et leurs jongleurs, comme 
les barbares avaient eu leurs bardes. Des idio- 
mes nouveaux surgirent, encore rudes, impar- 
faits et variables, mais expression vivante 
et forte, dans laquelle chaque peuple refleta son 



18 VIE DE SAINT BRUNO 

ame et laissa parler son coeur : en Allemagne, 
c'est le tudesque, langue de ia; en Italic, c'est 
I'italien,, langue de si; en France, c'est le roman, 
roman du Nord, c'est la langue (foil, et roman 
du Midi, c'est la langue d'oc. 

Dans les ecoles, c'est-a-dire dans les couveuts 
(en ces temps-la surtout 1'ecole n'exista pas 
ailleurs) , 1'esprit humain s'affinait et s'enhar- 
dissait. Les abbayes normandes tenaientla tete 
du mouvement : Saint-Vandrille, Jumieges, le 
Bee, Caen, Avranches, Bayeux, Fecamp et le 
Mont-Saint-Michel, au milieu des dangers dc 
la mer , pour parler le langage des vieux chro- 
niqueurs, se disputaient les palmes du savoir. 
Dans leurs couvents, les moines ecrivaient leur& 
chroniques devenues les premieres bases dc 
notre histoirenationale. Richer, moine de Saint- 
Remi, Abbon de Saint-Germain et Guillaume dc 
Jumieges sont les premiers historiens de la 
France. 

Par une marche naturelle, tandis que le flam- 
beau de la science brille dans les ecoles, 1'hu- 
manite descend dans le coaur des chevaliers et 
les transforme. Etre chevalier, c'est etre apdtre. 
Arme au nom de Dieu, de saint Michel et de 
saint Georges , le chevalier s' engage a prier 
Dieu, fuir le peche, defendre 1'Eglise, la veuve 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 19 

et 1'orphelin, et proteger le peuple : c'est un 
ideal de noblesse, de grandeur et d'abnegation. 
Le chevalier savait mourir ; ce n'est pas petite 
science. 

Sous 1'impulsion des memes forces vivifiantes 
et chretiennes, on voit apparaitre une architec- 
ture nouvelle. Les basiliques sortent de terre 
comme par enchantement. Pres de trois ans 
apres 1'an 1000, dit Raoul Glaber, les eglises 
furent renouvelees dans presque tout 1'univers, 
surtout dans 1'Italie et dans les Gaules, quoique 
la plupart fussent encore en assez bon etat 
pour ne point exiger de reparations. 

G'est unesociete nouvelle dont la physiono- 
mie est tout originale et qui donne une note 
qui la distinguera a tout jamais : son architec- 
ture, sespoetes, sesguerriers etsesphilosophes, 
ne ressemblent a rien de ce qu'on a vu et de ce 
qu'on verra. 

Un grand pape avait donne le branle a ce 
siecle. 

Dans un modeste village d'Auvergne etait ne , 
ausein d'une famille obscure de pay sans, un 
enfant en qui la vigueur du sang pouvait sup- 
pleer ci la delicatesse des soins. 11 eut une ten- 
dre piete, et il fut moine ; son intelligence su- 
perieure attira vite 1'attention des rois et des 



20 VIE DE SAINT BRUNO 

papes, et sous ces hauts patronages, il dut 
prendre le chemin de la grande ecole, Reims ; 
un tel talent ne peut rester longtemps disciple, 
et il enseigna bientot en maitre, la ou on 
Favait vu arriver etudiant : il devint Ecolatre. 
G'etait 1'illustre Gerbert. L'intelligence en cet 
homme allait jusqu'au genie : il fut pape sous 
le nom de Sylvestre II (999-1003). 

L'allurede eetespritfut tout originate, person- 
nelle et presque audacieuse ; notre siecle pour- 
rait saluer en lui un de ses ancetres les plus di- 
rects : il fut un des grands initiateurs dans le 
champ des sciences humaines. En arithmetiquc, 
ilfit adopter un systeme plus simple de nume- 
ration ; en geometric, il porta une methode plus 
claire et ingenieuse ; en astronomic, il inventa 
nn systeme de sphere qui servit ci d'etonnantcs 
demonstrations; en mecanique, ilimaginal'hor- 
loge a balancier; en musique, il fixa des prin- 
cipes et fit construire sous ses yeux un orguc 
dont il etait 1'inventeur. 



VII 



L'ecole de Reims gardait pour 1'etude toutes 
les ardeurs qu'y avait soufflees Gerbert, son 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 21 

illustre Ecolettre, et vivait des feux de son 
genie. 

G'est la qu'on vit paraitrele jeune enfant de 
Cologne qui faisait dej& 1'orgueil de sa ville 
natale. II avait quinze ans. On n'a a peu pres 
aucun detail stir le sejour du jeune Bruno a 
Reims. Maisil nous est venu dela un document 
inappreciable. G'est une piece de vers latins. La 
facture en est vraiment remarquable, et nous 
cntrevoyonspar la le prestige qui s'attacha sitdt 
a la personne du jeune etudiant. Mais c'est 
I'ame d'un saint que nous voulons etudier sur- 
tout; les c6tes profanes ne peuvent etre que 
tres secondaires pour nous. Ge qui nous frappe 
surtout en ce gracieux petit poeme, c'est la 
pensee si fortement chretienne de son jeune 
auteur. Get adolescent avait entrevu et senti 
avec toute la vivacite de I'homme nnir la ma- 
jeste redoutable des verites eternelles! Ge jeune 
homme parle comme un vieillard ; 1'etudiant de 
Reims est deja Ghartreux. Lisons religieuse- 
ment cette page partie de son coeur comme un 
souffle : 

Dieu a cree tous les mortels et leur a donne 
Ja lumiere, afin qu'ils arrivent a meriter les 
joies supremes du ciel. Heureux celui qui di- 
rige sans cesse son ctme vers ce but! Heureux 



22 VIE DE SAINT BRUNO 

pourtant aussi celui qui se repent du crime qu'il 
a commis et qui verse despleurs abondants sur 
sa faute ! mais les hommes vivent comme si la 
mort ne devait pas les atteindre, et comrne si 
1'enfer n'etait qu'une vaine fable. L'experience 
cependant demontre que notre vie finit par le 
trepas, et les saintes Lettres prouvent 1'exis- 
tence des peines de 1'enfer. Ne pas craindre ces 
peines, c'est vivre en malheureux et en insense, 
c'est s'exposer apres la mort a ce feu eter- 
nel. Que tous les mortels s'efforcent done d'a- 
gir de telle sorte que l'abime souterrain ne soit 
pas a craindre pour eux ! 

Lejeune Bruno avait deja sa voie tracee. Si 
de Maistre a pu dire que 1'homme moral etait 
forme a dix ans sur les genoux de sa mere , 
nous dirons que 1'homme intellectuel etait deja 
forme a quinze, en notre jeune etudiant. Tout 
contribuait autour de lui a. developper une ma- 
turite precoce : le temps, le milieu et les eve- 
nements. II y en eut un retentissant entre tous 
qui eut Reims pour theatre et se passa pour 
ainsi dire sous ses yeux. 

Le saint eveque de Toul, Brunon, eiu pape a 
la diete de Worms, malgre ses protestations et 
malgre ses larmes, avait ete intronise le 12 fe- 
vrier 1049. Sans retard, comme le bon pasteur, 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 23 

il prit le baton pastoral pour courir a la recher- 
che cles brebis egarees. Ilfut a Rome, de Rome 
a Pavie, de Pa vie a Cologne, tenant des con- 
ciles et retablissant la discipline foulee aux 
pieds. Apres Tltalie et apres VAllemagne, les 
regards du pontife se tournerent vers la France. 

Ilvint a Reims. II dedia la basilique de Saint- 
Remi, tint concile avec les quelques eveques qui 
avaient repondu a son appel et flagella les me- 
mes depravations du clerge. Detail typique! 
Des la premiere reunion conciliaire, il dut apai- 
ser un grand conflit de preseance qui s'etait 
eleve entre 1'archeveque de Reims et celui de 
Treves. G'etait bien de preseance qu'alors il 
s'agissait ! 

Queljour de tels faits jettent surla situation 
de 1'Eglise a cette epoque, et quelles vives 
impressions devait en ressentir l'ame ardente 
du jeune etudiant de Cologne ! Quel champ il 
pouvait voir ouvert k son apostolat ! quels reves 
peut-etre commenga-t-il des lors a former ! 

A c6te de si grandes defaillances au sein 

r 

meme de 1'Eglise, il put contempler les gran- 
dioses spectacles de la foi catholique : tout un 
peuple, tous les peuples accourus a Reims, 
courber le front sous la main de Leon IX, 
baiser les reliques de saint Remi, envahir la 



24 VIE DE SAINT BRUNO 

basilique comme un flot renouvele sans cesse, 
debordant dans les rues de la ville et 1'inondant. 
Frangais, Espagnols, Allemands, Anglais fra- 
tcrniserent ce jour-la, dans le meme temple, 
aupres du memeDieu, sous la benediction du 
meme Pontife. Ges solennites eurent lieu les 
l er et 2 octobre 1049. De telles demonstrations 
de foi produisent dans les ames des ebranle- 
ments qui les renouvellentj usque dans les fibres 
les plus intimes et laissent traces pour 1'eter- 
nite. Nulle nature n'etait plus accessible a de 
telles emotions que 1'ame de Bruno. Les fetes 
de Reims marquerent surement une phase dans 
sa vie. 

VIII 

II y avait dej& quatre ou cinq ans, qu'il etait. 
auxpieds des chaires de lagrande ecole. 

D'autres ecoles avaient cependant des maitres 
cloquents, et comptaient des disciples plus 
nombreux et tout aussi distingues. Paris avait 
le privilege de toutes les capitales; ilbrillait et 
il attirait. G'est une croyance de la famille 
cartusienne que Bruno vint etudier a Paris. 
Surius 1'afnrme et ce detail estconsigne dansle 
Breviaire romain. G'est la qu'il prit les grades 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 25 

de docleur en theologie et en philosophic, ou 
Inequivalence, car 1'Universite de Paris n'etait 
pas encore regulierement constitute, parait-il. 
Un historien pense meme que le jeune Bruno 
eut pour maitre en cette nouvelle ecole le trop 
fameux Berenger. Le fait ne parait rien moins 
que prouve; car s'il est peu probable que 
Berenger ait enseigne a Paris, il Test encore 
moins que Bruno ait frequente 1'ecole de Tours, 
ou 1'heresiarque acquit sa triste celebrite . En 
tout cas, si Bruno fut 1'auditeur de Berenger, il 
n'en fut jamais le disciple, et nous Ten verrons 
devenir un des plus fermes et des plus autorises 
contradicteurs. 

Bruno fut a Paris ce qu'il avait ete a Reims 
eta Cologne, un modele de vertu et un de ces 
jeunes gens a qui la vivacite de la pensee et 
Tuniversalite du talent donnent sans retard un 
sur prestige et une reelle autorite. 11 avait deja 
forme son projet de vivre au service de Dieu (1) . 
Gette pensee guidait ses pas et soutenait son 
courage. II 1'avaitprofondementgravee au fond 
du coeur, en regagnant Cologne sa patrie. 

(1) Tromby. 



26 VIE DE SAINT BRUNO 



IX 



Bruno revint dans sa ville natale vers 1055. 
II avait vingt-quatre ans. Ildut la troirver bien 
belle alors, etelle lui etait devenue deux fois 
chere ; 1'absence donne de nouveaux charmes a 
ce qu'on aime. Une renaissance de foi s'y faisait 
sentir partout, sous la sage administration de 
son eveque, un vrai saint, Annon. On cite de 
lui des traits de zele apostolique qu'on netrouve 
que dans la vie des plus grands saints. A 
1'empereur Henri III qui 1'avait pris pour con- 
fesseur, il fit donner la discipline; il parcourait 
Jesparoisses de son diocese, prechant partout 
sans treve, organisant un veritable apostolat 
sur son passage, en obligeant ses auditeurs a 
repeter sa parole a ceux qui ne 1'avaient pas 
entendue. Les enfants eux-memes, disent les 
chroniques, devenaient predicateurs. 

La presence d'un tel eveque a Cologne, au 
moment ou Bruno allait recevoir les saints 
Ordres, etait providentielle. 

De quels sentiments de religion ne devaitpas 
etre penetre le jeune levite, lorsqu'il etait, 
pendant la messe, temoin de 1'emotion de son 
eveque, lorsqu'il voyait couler ses larmes au 



ENFANCE ET ADOLESCENCE 27 

milieu de ses predications ! Qu'est-ce qui aurait 
pu lui apprendre plus eloquemmeat les gran- 
deurs du sacerdoce? Apres Reims et apres Paris, 
quelle nouvelle ecole pour Bruno, que la pre- 
sence d'unvrai saint! II etait le disciple ne de 
telles legons. Nous savons ainsi dans quelles 
dispositions il gravit les divers echelons qui le 
rapprochaient du sacerdoce, comment ildevint 
tonsure, minore, sous-diacre et diacre. 

Bruno avait un nom dans sa ville natale; sa 
science et sa vertu lui faisaient deja une aureole .; 
le saint eveque Annon avait bien vite reconnu 
tant de merites; il voulut les recompenser : il 
nomma Bruno chanoine de la collegiale de 
Saint-Gunibert. L'heure de la pretrise arriva. 
Bruno s'en approcha, sans nul doute avec un 
sentiment de profond aneantissement a la con- 
sideration des grandeurs inconcevables du 
sacerdoce, mais avec une soif ardente de sacri- 
fice. S'il desirait ardemment etre pretre, c'etait 
pour etre victime ; il voulait s'immoler. Ge fut 
Ik passion la plus caracteristique de son dme 
et la soif de toute sa vie. Les pages qui vont 
suivre ne seront que les episodes heroiques de 
cette longue et impatiente immolation. 

Pretre et chanoine de Saint-Gunibert, Bruno 
s'associa a 1'apostolat du saint eveque dont il 



28 VIE DE SAINT BRUNO 

etait le pretre ; il parcourut le diocese, il pre- 
cha. Dans une epitaphe, il est appele Praeco 
Christi le heraut du Christ. II le fut en effet 
avec toute 1'ardeur de son ame et 1'elevation de 
sa pensee. On a presente certains recueils de 
sermons comme son ceuvre, mais la verite a 
oblige les auteurs chartreux areconnaitre que la 
plupart de ces sermons etaient 1'oeuvre de saint 
Bruno d'Asti, abbe du Mont-Cassin. On est plus 
sur d'etre dans la juste mesure, en disant avec 
les Bollandistes, que plusieurs sermons de saint 
Bruno se sont glisses parmi les oeuvres de son 
illustre homonyme. La difficult e est de les 
distinguer. On fait generalement une exception 
pour un sermon sur le mepris des richesses, 
qu'on attribue au jeune chanoine de Saint- 
Gunibert, presque sans conteste. 

Quelques-uns se sont demande si Bruno etait 
pretre, interpretant mal un texte de Dom 
Guigues. Un doute n'est pas possible a ce sujet. 
La relique la plus precieuse peut-etre qu'on 
garde a la Grande- Chartreuse, est 1'autelmeme 
sur lequel le saint Fondateur offrait les divins 
mysteres. G'est une large pierre carree qui sert 
encore de table eucharistique dans la chapelle 
de saint Bruno. Les Bollandistes dans leur 
savante reserve, pensent pouvoir dire que 



EiNFANCE ET ADOLESCENCE 29 

Bruno ne fat ordonne pretre qu'apres son entree 
an desert; nous croyons plus sage etplus fonde, 
avec les auteurs chartreux, de placer 1'ordina- 
tion de Bruno pendant le temps de son retour 
a Cologne (1). 

II ne devait pas y rester longtemps. Son 
coeur 1'y aurait retenu peut-etre; son talent 
demandait un autre theatre, et la cause de 
Dieu a servir allait lui imposer un devoir. En 
Allemagne, a Cologne, Bruno eut pu devenir 
un redoutable champion dans lalutte qui allait 
s'engagerbientot entre Gregoire VII et Henri IV ; 
la Providence lui avait reserve un autre champ 
d'action, mais c'etait bien toujours un champ 
de bataille : il allait combattre sur le terrain de 
la doctrine. 

(1) Vie de saint Bruno, pax tm Chartreux, p. 46. 



GHAPITRE II 



BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 



I. B6renger. II. Scandale de ses nouveaute's. 
III. L'Ecole de Reims. IV. Gervais de Cnateau-rlu-Loir 
choisit Bruno pour Ecolalre. V. Enseignements de 
Bruno dans sa chaire. VI. Amour supreme de Bruno 
pour I'Eucharistie. VII. Importance et difficultes de la 
charge d'Ecolatre. VIII. Hommages des contemporains. 
IX. Commentaires. 



Pendant les dix premiers siecles de 1'Eglise les 
heresies s'etaient comme exclusivement con- 
centrees en Orient. Au onzieme siecle, 1'erreur 
change de champ de bataille et se porte en 
Occident, pour y entamer une lutte qui dure 
encore. Les Albigeois, Luther, Calvin, Jan- 
senius, Rousseau et Voltaire sont les noms qui 
personnifient le genie du mal. Berenger, on peut 
le dire, fut comme le premier grand revolte de 
1' Occident, le revolte le plus audacieux et le 
moins loyal qui fut jamais. 11 s'en prit direc- 
tement au dogme le plus saint de notre symbole. 



BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 31 



I 



II etait ne & Tours, avait fait ses premieres 
etudes & 1'ecolede Saint-Martinet les avait com- 
pletees a Chartres sous le bienheureux Fulbert. 
Les tendances de son eleve 1'avaientpreoccupe ; 
il les avait combattues, et, a son lit de mort 
(1028), apercevant Berenger au nombre de ceux 
qui venaient le visiter, Fulbert fit signe qu'on 
le fit soi-tir, parce qu'il voyait, dit-il, comnie 
un dragon aupres de lui . 

Berenger avaitgrandi al'ombre du sanctuaire. 
Son oncle, Vauthier, etait chantre de Saint- 
Martin ; il fut re$u lui-meme dans le chapitre 
de cette eglise, il en dirigea 1'ecole et remplit 
successivement les fonctions de tresorier et de 
camerier. Devenu archidiacre d'Angers par la 
nomination d'Hubert de Vend6me, il n'en con- 
tinua pas moins ses lemons dans sa ville natale. 
II s'y acquit un vrai renoni de science. 

Plein dejactance, Berenger provoqua unjour 
dans un tournoi theologique un noble etranger, 
un Lombard, que suivait partout une grande 
reputation de savoir. L'etranger accepta le 
combat, le combat lui donna la victoire. Ge fut la 
premiere des hontes de Berenger. Get etranger 



32 VIE DE SAINT BRUNO 

etait Lanfranc, devenu plus tard le celebre 
docteur de Cantorbery. 



II 



Ce qui nous fait mieux comprendre la vive emo- 
tion produite dans 1'Eglise par les nouveautes 
sacrileges de Berenger, c'estlamultiplicite etla 
frequence desconciles qui s'assemblent etfulmi- 
nent centre lui. Del'annee 1050 a 1080, on n'en 
compte pas moins de dix, reunis a Rome, a 
Verceil, a Poitiers, & Paris ou a Bordeaux. En 
ce dernier que presida Hugues de Die, le legat 
du Pape en France, Berenger parut. Au retour 
de cette assemblce, il se retira dans 1'lle de 
Saint-G6me et de Saint-Damien, pres de Tours. II 
y passahuit ans dans le silence et le repentir, 
disentquelques-uns, et mourut la veille de 1'Epi- 
plianie en 1088, dans 1'esperance du pardon. 

Une main sacrilege venait de se poser sur 
1'arcbe sainte, la vraie celle-la, le Tabernacle! 

r 

Ecoutons Bossuet : 

Le premier qui a fait secte dans TEglise et 
qui a ose la condamner ouvertement sur la pre- 
sence reelle, c'est constamment Berenger... 

r 

L'Eglisenefoudroie pas touj ours les erreursnais- 



BRUNO ECOLA.TRE ET BERENGER 33 

sautes : elle ne les releve point tant qu'elle 
peut esperer qu'elles se dissiperont d'elles- 
memes (1). 

L'epreuve du temps en effet a suffi bien sou- 
vent, pour etendre aux pieds de 1'Eglise ses 
ennemis vaincus. 

L'emoi gue causa 1'audacieuse e't incroyable 
nouveaute de Berenger, ne fut remuant nulle 
part plus que dans les ecoles catholiques, et 
elles etaient deja fort nombreuses partout. 
G'est dans 1'ordre logique et il en est toujours 
ainsi : les revolutions eclatent dans les idees 
avant de faire irruption dans la rue ; elles 
tombent des levres des predicants de clubs et 
courent atravers les lignes efc les pages erapoi- 
sonnees, avant d'eclater dans les canonnades et 
de petiller dans les incendies. 



Ill 



On compta bon nombre d'Ecolatres qui aban- 
donnerent leur chaire par suite des desordres 
dont 1'heresie de Berenger etait 1'une des prin- 
cipales causes. Gozechin, Ecolatre de Liege, 

(1) Histoire des Variations, liv. XV, n 126. 



34 VIE DK SAINT BRUNO 

dans sa lettre a Valchier, place Heriman de 
Reims parmi ceux-la. (1). Heriman en effet, 
attriste, decourage, et vieilli avant le temps, 
abandonna ses fonctions d'Ecolatre de Reims et 
se retira dans la solitude pour s'y preparer a 
la mort. 

Cette succession etait lourde a recueillir. 

f 

Le role d'un Ecolatre fut toujours important 
dans un diocese; les auteurs de VHistoire Httc- 
raire de France nous ont donne une juste idee 
de ses attributions. Puisque 1'ecole episcopale 
etait a la fois ecole et seminaire, V Ecolatre 
devait etre en meme temps docteur et direc- 
teur. G'etait le poste de confiance de 1'eveque; 
souvent les eveques exix-memes se reserverent 
exclusivement ce lot du ministere pastoral. 
Tels, Fulbert de Chartres, Vozon de Liege, Gil- 
bert de Lisieux. 

On pourrait en citer beaucoup d'autres (2) . 

Mais la fonction d'Ecolatre prenait le plus 
souvent une plus grande importance, au sen- 
timent dc Dom Morlot (t. I, p. 980). G'etait 
1'Ecolatre qui devait enseigner les clercs; il 
avait done en cette qualite comme la direction 
et la formation de tons les professeurs et maitrcs 

(1) Patrologie, t. GXLHI, col. 002 

(2) Histoire lilteraire, t: IX, p 31. 




SAINT B1SUNO E.NSE1GXAXT LA THKOLOG1E A UEIMS 



(p. 35). 



BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 35 

d'ecoJe d'un diocese. G'etait com me un grand 
maitre de Fenseignement. II lui fallait autant 
de science que de sagesse. 

Entre toutes les ecoles de France et d'Europe, 
Tecole de Reims avait brille du plus vif eclat. 
Gerbert, le grand Gerbert, lui avait donne un 
lustre sanspareil. Les enfants des rois venaient 
a 1'envi s'y constituer ses. disciples; il put 
compter dans leurs rangs le prince qui devait 
s'appeler surle trdne de France Robert le Pieux, 
et il y vit encore deux jeunes Allemands quicei- 
gnirent 1'un et 1'autre la couronne imperiale, 
et furent Othon II et Othon III. 

Parmi ses disciples, beaucoup porterent la 
mitre des Pontifes. 

r 

L'Ecoldtre de Reims devait etre une autorite 
dansle monde des lettres divines ethumaines. 



IV 



Lorsque Heriman voulut deposer un fardeau 
qu'il trouvait trop Jourd pour ses epaules, 
grand fut 1'embarras de 1'archeveque dc Reims. 
C'etait Gervais de Chateau-du-Loir qui avait pris 
possession de ce siege en 1055, apres avoir gou- 
verne pendant quelque temps 1'eglise du Mans. 



36 VIE DE SAINT BRUNO 

Gervais etait un eveque selon le coeur de Dieu. 

f 

Les Souverains Pontifes Victor II, Etienne IX, 
Nicolas II et Alexandra II lui donnerent succes- 
sive merit des marques d'estirae et d'afl'ection; 
il etait attache a la chaire de Pierre. Gervais 
airaait les raoines ; il restaura avec zele les 
abbayes de Saint-Nicaise et de Saint-Denys de 
Reims. Gervais aimait les saints : il eut des 
relations d'amitie avec saint Odilon deChmyet 
le Bienheureux Thierry, abbe de Saint-Hubert. 
Aimer les saints, aimer les moines, aimer le 
pape, pour un eveque du onzieme siecle, etait 
chose assez peu commune, pour que nous 
enfassions un triple merite a Gervais. G'est dire 
assez dans quel esprit et avec quel soin il 

r 

allait faire choix de 1'Ecolatre de son eglise. 
II lui fallait la maturite du vieillard unie aux 
ardeurs de la jeunesse, la foi d'un saint, la 
science d'un docteur, le zele d'un apotre. Ce 
nom, Heriman le portait dans son coeur, c'etait 
1'enfant de Cologne qu'il avait compte parmi 
sesplus brillants eleves, c'etait Bruno. 

L'archeveque pensa comme Heriman ; Bruno 

r 

devint 1'Ecoldtre de Reims. 

Bruno quitta done pour la seconde fois Colo- 
gne sa patrie et son berceau, pour Reims sa 
patrie d'adoption et le berceau de sa formation 



BRUNO ECOLATBE ET BERENGER 37 

intellectuelle ; il laissait les bords enchantes du 
Rhin pour les terres qu'arrose la Marne; les 
splendeurs et les douceurs du triomphe pour 
les amertumes et les violences du combat. La 
compensation aurait pu paraitre insuffisante a 
une ame perdue dans la vulgarite; 1'ame de 
Bruno dut tressaillir dans ses fibres les plus 
vivantes et les plus intimes. Bruno etait un de 
ces bommes qui ne vivent jamais mieux qu'en 
se donnant et en se sacrifiant davantage ; 1'em- 
pecher de se devouer cut ete le faire mourir. 

En quittant du reste son illustre collegiale 
de Saint-Cunibert dont il etait chanoine, ii trou- 
vait la catbedrale de Reims dont le chapitre 
gardait les plus nobles traditions ; il se separait 
du saint archeveque Annon qui 1'aimait comme 
un fils, mais ce n'etait que pour tomber dans 
les bras de Gervais qui 1'avait appele et qui 
Taccueillait avec des actions de graces. 

Les gloires du chapitre de Reims etaient 
nombreuses. Geruzez (1) y a compte avant la 
Revolution trente-deux chanoines nommes 
a des eveches et vingt et un devenus arcbeve- 
ques de Reims; autant furent revetus de la 
pourpre et quatre devinrent papes sous les 

(1) Description historique de Reims, t. l er , chap. vii. 



38 VIE DE SALNT BRUNO 

noms de Sylvestre II, Urbaiu II, Adrien IV et 
Adrien V . 

Bruno n'etait pas pour amoindrir taut de 
prestige; ses merites avaient devance Fage. 
Nous n'avons pu trouver nulle part la date 

r 

precise de Farrivee a Reims du jeune Ecol&tre. 
Jeune, il 1'etait sans aucun doute : il etait 
revenu a Cologne en 1 055 ; Gervais etait monte 
sur le siege de Reims cette meme annee; tout 
nous porte a croire qu'il fit choix de Bruno cinq 
ou six ans avant sa mort, c'est-a-dire vers 1060. 
Gervais mourut en 1067. Bruno avait trente ans 
a peine. 

C'est Fage des viriles ardeurs et des puissants 
travaux. Quand il faut combattre, c'est Fage des 
combats. L'lieure etait providentiellc ; c'etait le 
fort de la lutte centre Berenger. 



Le grand ap6tre du dogme eucharistique 
dans ces lamentables circonstances fut Lanfranc 
qui n'etait encore que Feminent abbe du Bee ; 
c'est une gloire que nous n'aurions garde 
d'amoindrir. G'est lui qui reduisait au silence 
Berenger dans les discussions publiques; c'est 



BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 39 

lui qui le foreait a s'expliquer dans JesConciles. 

Mais dans cette lutte dogmatique Bruno a 
pris sa bonne part, nous ne saurions le mecon- 
naitre non plus. 

Neanmoins nous en somraes en ce moment, a 
eprouver des regrets que nos lecteurs partage- 
ront, nous en sommes convaincu ; que Bruno 
n'ait pas ecrit sontraite de YEucharislie comme 
Lanfranc; que 1'imprimeric n'ait pas des lors 
etc decouverte; que les cahiers de quelque 
auditeur assidu de Bruno ne se soient pas egares 
dans quelque abbaye, ou on les aurait gardes 
comme des reliques. 

G'est le sort reserve a tout pro fesseur, quelque 
eminent soit-il, qui donna son enseignement 
du haut d'une chaire ; ses legons s'oublient avec 
le temps et assez vite : les paroles volent ; seuls, 
les ecrits restent. Mais ce que nous pouvons 
affirmer, preuves a 1'appui, c'est que, a la tete 
de la grande ecole de Reims, et au milieu de la 
tempete d'heresie qui passait sur la France, 
Bruno fut a la hauteur de sa mission. Outrou- 
verons-nous sa pensee intime? quel souffle nous 
portera un echo fidelede ses enseignements? Ce 
souffle serale souffle de Bruno lui-meme : ilnous 
est reste dans son Commentaire des Pscmmes et 
celui des Epitres de saint Paul. 



38 VIE DE SAINT BRUNO 

noms de Sylvestre II, Urbain II, Adrien IV et 
Adrien V . 

Bruno n'etait pas pour amoindrir tant de 
prestige; ses merites avaient devance 1'age. 
Nous n'avons pu trouver nulle part la date 
precise de 1'arrivee a Reims du jeune Ecolatre. 
Jeune, il 1'etait sans aucun doute : il etait 
revenu a Cologne en 1 055 ; Gervais etait monte 
sur le siege de Reims cette meme annee; tout 
nous porte a croire qu'il fit choix de Bruno cinq 
ou six ans avant sa mort, c'est-a-dire vers 1060. 
Gervais mourut eu 1067. Bruno avait trente ans 
a peine. 

G'est 1'age des viriles ardeurs et des puissants 
travaux. Quandil faut combattre, c'estl'age des 
combats. L'heure etait providentielle ; c'etait le 
fort de la lutte centre Berenger. 



V 



Le grand ap6tre du dogme eucharistique 
dans ces lamentablcs circonstances fut Lanfranc 
qui n'etait encore que Feniinent abbe du Bee ; 
c'est une gloire que nous n'aurions garde 
d'amoindrir. G'est lui qui reduisait au silence 
Berenger dans les discussions publiques; c'est 



BRUNO ECOLATRK ET BERENGER 39 

lui qui le forcait a s'expliquerdans ics Conciles. 

Mais dans cette lutte dogmatique Bruno a 
pris sa bonne part, nous ne saurions le mecon- 
naitre non plus. 

Neanmoins nous en sommes en ce moment, a 
eprouver des regrets que nos lecteurs partage- 
ront, nous en sommes convaincu ; que Bruno 
n'ait pas ecrit sontraite de YEucharislie comme 
Lanfranc; que I'imprimerie n'ait pas des lors 
ete decouverte; que les cahiers de quelque 
auditeur assidu de Bruno ne se soient pas egares 
dans quelque abbaye, oil on les aurait gardes 
comme des reliques. 

G'est le sort reserve a tout pro fesseur, quelque 
eminent soit-il, qui donna son enseignement 
du haut d'une chaire ; ses legons s'oublient avec 
le temps et assez vite : les paroles volent ; seuls, 
les ecrits restent. Mais ce que nous pouvons 
affirmer, preuves a 1'appui, c'est que, a la tete 
de la grande ecole de Reims, et au milieu de la 
tempete d'heresie qui passait sur la France, 
Bruno fut a la hauteur de sa mission. Oiitrou- 
verons-nous sa pensee intime? quel souffle nous 
portera un echo fidele de ses enseignements? Ce 
souffle sera le souffle de Bruno lui-meme : il nous 
est reste dans son Commentaire des Psaumes et 
celui des Epitres de saint Paul. 



40 VIE DE SAINT BRUNO 

Le dogme eucharistique s'ytrouvefidelement 
et religieusement confesse, mais avec une viva- 
cite que nc demandait pas le sujet et qui trahit 
I'emotion intime de Bruno. II se sent en pre- 
sence de 1'ennemi, il est sur pied de guerre, et, 
comme inconsciemment, sa parole devient 
tour a tour arme d'attaque ou de defense. Quand 
il commente les psaumes, Bruno est comme 
agite par la presence de Berenger..Ainsi 1'a vu 
et peint Lesueur. 

J'appelle homme de sang 1 , dit-il, celui qui 
tue ses freres par la fourberie de ses paroles, 
c'est-a-dire par son heresie. Si untombeau s'ou- 
vre, c'est pour reduire en pourriture infecte le 
corps qu'il rec.oit. II en est de meme de la doc- 
trine des mediants (1). 

Bruno voit couler le sang de ses freres et il 
sent 1'infection des tombeaux de I'heresie , quand 
une expression si forte vient sur sa levre. 

Si 1'ennemi dont la pensee se presente si sou- 
vent a 1'esprit de Bruno, est vain, iJ est perfide; 
le commentateur en parle comme s'il venait 
d'en faire 1' experience, sa parole est vecue : II 
est plus dangereux, disait-il, d'avoir a lutter 
centre la perfidie des heretiques qni paraissent 

(1) Expos, in Ps. v. 



BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 41 

s'appuyer sur la raison, que centre les blas- 
phemes manifestes qui n'ont aucune ombre de 
raison (1). 

G'est toujours bien Berenger qui est vise; 
Lanfranc, en le refutant, tui faisait le meme 
reproche : d'avoir employe dans ses ecrits les 
termes et les raisonnements de la dialectique, 
pour eblouir les ig'norants et faire parade de 
son habilete dans la dispute (2). 

A toutes ces subtilites, Bruno se contentera 
d'opposer la parole divine interpretee dans le 

^ 

sens de 1'Eglise. 

Le Sacrement de 1'autel contient vraiment 
le Corps et le Sang de Jesus-Christ et non pas 
seulement leur image, ainsi que 1'affirment 
faussement quelques heretiques, detournant le 
sens de ce texte de 1'Evangile : Faites ceci en 
memoire de moi (3). Jesus ne dit pas : Ceci 
est le memorial de mon corps et de mon sang. 
Mais il dit : Ceci est mon corps, et Ceci est 
mon sang. 

Ge sacrement est done le memorial de la 
Passion du Seigneur, et non de sa propre realite, 
car rien n'est le memorial de soi-meme (4';. 

(1) Exposit. in Ps. cxix. 

(2) Robrbacher, ibidem. 

(3) Expos, in Psal. xxi. 

(4) Rohrbacher, t. VI, q. 64, p. 153. 



42 VIE DE SAINT BRUNO 

La ou There tique trouve occasion de blas- 
phemer, Bruno puise un nouveau motif d' aimer 
et d 'adorer. 

Decidement, Berenger presumait un peu trop 
de ses forces et avait deux preventions que nous 
trouvons bien pen dignes d'un homme qui vou- 
lait ne revendiquer que les droits inalienables 
de la raison : du me me coup il imposait des 
bornes a la puissance divine et s'arrogeait 
le privilege de penetrer les mysteres. Au 
nom de la raison c'etait s'etaler souveraine- 
ment deraisonnable. 



VI 



La divine folie de la croix a eu pour comple- 
ment la divine folie de 1'Eucharistie. Pour nous 
faire comprendre cet adorable exces d'amour, 
Bruno, apres saint Augustin du reste, n'hesite 
pas arappelerun des traits les plus surprenants 
de la vie du roi-prophete. David s'etait refugie, 
poursuivi par Saiil, aupres d'Achis, roi de Goth. 
Les serviteurs de ce dernier voulaient mettre a 
mort 1'intrepide guerrier qui avait porte la deso- 
lation dans les rangs des Philistins, en abattant 
Goliath. David pour echapper a la mort, se mit 



BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 43 

a contrefaire la folie. Achis en effet le prit pour 
un insense et lui rendit la liberte. 

G'est le role du Christ dans 1'Eucharistie ; sou 
amour y a ete pousse jusqu'a une adorable de- 
mcnce qui est en realite le prodige inconceva- 
blede la sagesse eternelle. 

Nous tenions & bien preciser les enseigne- 
raents de 1'Ecolatre de Reims sur le sacrement 
de nos autels, pourfaire ressortir la part qui lui 
revenait dans la lutte contre 1'heresiarque Be- 
renger. 

Les saints agissent plus qu'ils ne parlent ; leur 
action se fait sentir, comme un rayon de lu- 
miere qui eclaire et se glisse dans les recoins 
les plus obscurs, comme une douce chaleur qui 
gagne et penetre insensiblement, mais infailli- 
blement, tout ce qui est autour du foyer. G'est 
au sein de sa famille religieuse qu'on a vu ecla- 
ter 1'amour eucharistique qui remplissait le 
co3iir du pere. Nous en serons les temoins. 

Bruno fit comme son maitre ; il laissa par tes- 
tament a ses disciples la foi au dogme eucha- 
ristique : sa derniere pensee, le dernier batte- 
ment de son coeur, la derniere parole expirant 
sur ses levres fut comme un chant d'action de 
grace pour le Dieu du tabernacle. Ce fut le chant 
du cygne, du blanc cygne du desert. 



44 VIE DE SAINT BRUNO 

Les ecarts de la pensee ne sont jamais le fait 
d'un seul homme ; ils sont plut6t la faute d'un 
siecle et d'une generation; les imprudents et 
les audacieux qui parlent ne sont guere que 
Vecho de leur temps. Berenger etait peut-etre 
autant victirae que criminel : le vent de ratio- 
nalisme qui souffla sur son siecle I'emporta. On 
entendit en effet au onzieme siecle, comme les 
sourds grondements du volcan qui allait faire 
irruption cinq siccles plus tard avec la Reforme. 



VII 



La tache fut lourde dans les ecoles. 

C'etait surtout dans le Nord, comme nous 
1'avons dit, au sein des abbayes normandes, 
que se debattaient les graves questions de la 
philosophic et de la theologie ; Reims etait 
comme en plein champ de bataille. Les enfants 
des pirates scandinaves qui, un siecle aupara- 
vant, portaientla devastation dans toutelaGaule 
franque, etaient devenus, au onzieme siecle, 
les propagateurs les plus ardents de la civili- 
sation et de 1'Evangile. 

Le Midi, un peu amolli par les douceurs de 
son ciel , cultivait plus les arts que les sciences ; 



BRUNO iCOLATRE ET BERENGER 45 

il comptait plus de cours d' amour que d'ecoles, 
plus de troubadours que de theologiens. D'au- 
tre part, 1'esprit humain venait de changer un 
peu sa direction ; les sciences humaines pre- 
naient de plus en plus d'importance dans les 
ecoles; a Reims meme, le grand Gerbert avait 
emerveille son siecle par ses decouvertes et ses 
demonstrations scientifiques. 

Particularity plusgrande encore, et peut-etre 
plus dangereuse, une methode toute nouvelle 
allait etre portee dans 1'enseignement de la 
science sacree ; je veux parler de la scolatis- 
que. 

Jusqu'alors les theologiens s'etaient conten- 
tes de faire ^exposition des dogmes catholiques, 
en recueillant et compilant les passages de la 
sainte ecritureet des Peres. Au onzieme siecle, 
ce mode d'enseignement devenait insuffisant 
pour les esprits ; on voulait de la demonstration. 

Ges dialecticiens nouveaux venus n'atta- 
quaient pas pour la plupart, les dogmes catho- 
liques; ils reclamaient seulement le droit de les 
prouver. Le raisonnement etait une arme de 
plus au service delaverite, mais, comme toute 
arme, ellepouvaitdevenir dangereuse. Berenger 
en usant de la dialectique avec une subtilite 
naive et excessive, venait d'aboutir a sa revolte 



46 VIE DE SAINT BRUNO 

centre 1'Eglise et a 1'attaque du dogme eucha- 
ristique; Roscelin de Compieg'ne, en raison- 
nant et sophistiquant sur les nominaux, en etait 
arrive a s'en prendre au mystere de la sainte 
Trinite. 

L'arme de 1'attaque etait la dialectique, I'arme 
de la defense devait 1'etre aussi. Les directeurs 
d'ecole au onzieme siecle furent pousses par la 
force des choses et le courant des idees, a inno- 
ver, nonpas dans la doctrine, mais dans le mode 
d'enseignement. 

Bruno connaissait assez son siecle et posse- 
dait assez son esprit, pour etre I'homme des 
temps nouveaux. II le fut en effet, et d'une fa- 
c,on remarquable. Aux esprits assoifes de 
science, il donna la science sans mesure, science 
divine et science humaine. Selon ses principes, 
les sciences philosophiques (physique, logique 
et morale) devaient servir comme de prepara- 
tion aux sciences sacrees (t). Par les creatures, 
Dieu qui est invisible, se manifeste comme le 
Seigneur et createur de 1'univers, et montre 
ainsi 1'obligation du culte qui lui est du (2) . La 
philosophic et toutes les sciences peuvent done 
devenir un point d'appui pour la science theo- 

(1) Expos, in Psal. Prologues. 

(2) Id., xxxix. 



BRUNO ECOLATRE ET BERENGER ' 47 

logique ; le chretien pent s'y adonner librement ; 
la foi eclairera la raison et la raison fortifiera 
la foi. C'est 1'ordre a garder invariablement, 
suivant la formule dc saint Anselme, formule 
consacree r par les siecles : credo utintelligam, 
je crois pour mieux comprendre. 

Telle etait la pensee de Bruno et telle eta it 
sa tache. Sachons comment il la remplit. 



VIII 

Nousn'avons qu'a puiser a pleines mains dans 
les litres funebres, pour avoir les details les 
plus precis, les plus varies, les plus complets 
et les plus authentiques. G'est la voix meme de 
ses contemporains que nous entendons, la voix 
de ses eleves, la voix de ses freres dans la vie 
religieuse, la voix des Ecolatres, la voix des 
chapitres cathedraux, la voix des eveques ; la 
voix de la France et de 1'Europe, nous pour- 

r 

rions dire la voix de 1'Eglise. 

Le onzieme siecle a rendu a Bruno des bom- 
mages d'estime, de reconnaissance et d'admira- 
tion, que les plus grands genies n'obtiennent pas 
toujours et dont meme un saint peut triompber 
pour la gloire de Dieu. 



48 VIE 1)E SAINT BRUNO 

Ecoutons d'abord les cbanoines de Reims; 
c'est Ih, surtout que resplendit la science de 
Bruno. 

De meme que les fleuves du paradis ter- 
restre, sortant d'une meme source , roulent a tra- 
versle monde, fecondaiit les terres, ainsi Bruno 
orne ceux qu'il instruit, il les comble, il les 
modele, il les enflamme, il les dirige, il les 
arme, il les cisele, il les eclaire, sans compter 
qu'il les mene, les forme et les transforme. II 
etait comme un astre pour tous ceux qu'il en- 
seignait. (Titre 61 .), 

Les cbanoines de la collegiale remoise des 
Saints-Timotbee et Apollinaire donnent la 
meme note que leurs freres de Saint-Denys : 

La puissance du coaur et de la parole fut 
telle en ce docteur qu'il surpassait tous les 
professeurs de 1'univers. (Titre 64.) 

II y a deux litres de la ville d' Angers. Angers 
tenait ecole ; Angers avait eu pour eveque Bru- 
non qui s'etait montre favorable aux nouveau- 
tes de Berenger ; nulle part plus qu'a Angers 
par consequent, les enseignements de Bruno 
n'avaient eu de retentissement; nulle part 1'ad- 
miration n'a eu de tels accents. On voit, on 
comprend, on sent que la reconnaissance tienfc 
et conduit la plume. 



"BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 49 

Lisons d'abord le Titre de saint Maurice : 
Le langage de Bruno est admire tant et 
plus que celui de Virgile ; la gloire de Platon 
palit a c6te des hommages que recoit Bruno. II 
brillait au milieu des docteurs : il formait lui- 
meme des docteurs remarquables, negligeant 
les mediocresi II fut, lui, le docteur des doc- 
teurs, et non pas settlement le maitre des 
clercs. (Titre 166.) 

/ 

Ecoutons maintenant saint Nicolas : 

Bruno fut un puits de science, le modele 
du vrai docteur chretien, depassant par la pro- 
fondeur Aristote et Socrate ; s'elevant au-des- 
sus de Platon par le don du saint chreine. (Ti- 
tre 168.) 

Les enseignements du christianisme en efl'et 
depassent en sublimite tout ce qu'ont pu dire 
de mieux les plus grands genies palens : que 
cette remarque ouvre le vrai sens de ces elo- 
ges qu'on pourrait sans cela trouver un peu 
exageres. 

Suivons maintenant, un peu au hasard, le 
Rolliger, et ecoutons religieusement les horn- 

/ 

mages que les Eglises de France surtout vien- 
nent deposer sur sa tombe. 

A Saint-Paul de Londres, on proclame que 
la gloire d'un homme si illustre est connue jus- 

3 



50 VIE DE SAINT BRUNO 

qu'aux extremites delaterre . (Titre 121.) A 
Notre-Dame de Paris, il est salue comme 
1'honneur des docteurs et le reformateur des 
mceurs . (Titre 109.) A Saint-Jean 1'Evange- 
liste de Poitiers, on invite la France a verser 
des larmes et a deposer toute joie parce que 
sondocteur, celui qui fut autrefois son guide a 
travers les regions celestes, Bruno, maintenant 
fleur de pourriture, vient de descendre dans 
la tombe)). (Titre 104.) 

Chartres avait une ecole brillante ; le saint et 
illustre eveque Fulbert y avait enseigne avec 
eclat. Les etudiants chanterentainsileslouanges 
de Bruno : 

Bruno etait vraie source et vrai canal de 
science ; il fut pour le monde une lumiere et 
un miroir, se tenant touj ours dans des hauteurs 
sublimes. (Titre 32.) 

Quant aux Freres de Chartreuse, ilsn'essaient 
meme pas de faire 1'eloge de leur Pere tres 
pieux, Bruno, cet homme si illustre ;>, ils se 
contententdeprieretde pleurer. (Titre 12.) 

Je pourrais citer et citer encore, nous n'en- 
tendrions pas une seule note discordante dans 
ce concert. 

Les Titres funebres ont ete pour nous comme 
une vraie revelation et une surprise : nous 



BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 51 

savions quelle avait ete la saintete de Bruno, 
sa science nous etaitmoinsconnue. Nous saurons 
maintenant que Briino domina egalement son 
siecle par Tune et par Fautre. Avant d'aller 
s'ensevelir dans les deserts, il avait vu le monde 
des intelligences accourir autour de sa chaire. 
G'estune grande legon donnee a notre fin de 
siecle qui a voulu faire quelquefois a 1'Eglise le 
reproche d'entraver les pr ogres humains, etqui 
s'est complu a representer les devots comme des 
cerveauxmal equilibres, ou des gens mediocres. 
Bruno fut a la tete du mouvement intellectuel 
de son epoque avecles Anselme et les Lanfranc. 
On a du reste. peu songe a contester qu'au 
onzieme siecle le sceptre de la science ne fut 
dans les mains de 1'Eglise. 

L'ecole de Reims garda, sous la direction de 
Bruno, 1'eclat extraordinaire que lui avait 
donne l*illustre Auvergnat, le grand Gerbert. Si 
ce que nous venons de dire etait insuffisant ale 
montrer,lisons seulementles noms de quelques- 
uns de ceux qui etaient venus se constituer les 

/ 

disciples de notre Ecolatre. 

Les Titres funebres nous font connaitre les 
uns ; 1'histoire generale parle des autres : 

Mainard, prieur et plus tard abbe de Saint- 
Paul a Gormari, au diocese de Tours, enfant de 



52 VIE DE SAINT BRUNO 

la cite de Reims, pleura amerement son tre's 
(( doux maitre Bruno . Lambert, abbe de 
Pouithieres, au diocese de Langres, se felicitait 
d'avoirrec.uleslec.ons de son excellent maitre, 
Bruno, et d' avoir ete forme k la vie spirituelle 
par un aussi tendre pere . (litre 45.) Pierre, 
abbe de Saint- Jean des Vignes presde Soissons, 
se montrait fier d' avoir rec.u de la meme bouche 
les flots de la saine doctrine (1). Parmi les 
chanoines de Saint-Vincent de Nioel et chez les 
Benedictins de Sainte-Marie de D6le, au diocese 
de Bourges, ce sont les disciples de Bruno qui 
veulent tenir la plume dans les Titres funebres 
1-73 et 169. 

Ges disciples brillerent dans 1'episcopat 
comme ils edifierent dansle cloitre. Surle siege 
de Langres, c'est Robert, issu des dues de 
Bourgogne, qui recommande Bruno son cher 
maitre aux prieresde ses didcesains . (Titre39.) 
Sur le siege de Reims, c'est Manasses II, plus 
tard auxiliaire de Bruno, dans lalutte pour la 
liberte de 1'Eglise ; sur le siege archiepiscopal 
de Reggio, c'est le cardinal Raugier; a Reims 
encore, c'est Raoul le Verd; a Grenoble c'est 
le saint eveque Hugues, qui avaitpris une part 

(1) Calend. S. Gervasii. Boll., n 99. 



BRUNO ECOIATRE ET BERENGER 53 

si active a lafondation de la Grande-Chartreuse ; 
et enfin, c'est le pape Urbain II, qui voulut 
honorer son maltre, en le faisant entrer dans 
ses conseils et 1'attira aupres de lui. 

Bruno devint le conseiller du pape des 
croisades. Ge choix seul suffirait a la gloire d'un 
homme ; il dit en tout cas bien haut quel etait 
le prestige dont jouissait au loin I'Ecolavtre de 
Reims. 

Ses legons avaient rayonne en tous sens, 
et avaient fait sa grande reputation de science. 
Ses oeuvres se reduisent aux deux Commen- 
taires que nous avons eu deja 1'occasion de 
citer. 



IX 



L'authenticite de ces deux ouvrages de 
Bruno a ete parfaitement demontree par les 
Bollandistes (1); pour certains critiques, la 
date de leur composition n'est pas egalement 
certaine. Pour nous, avec les auteurs chartreux, 
Dom Le Gouteulx et 1'auteur de la Vie de saint 
Bruno (p. 62) nous regardons comme certain 
que ces commentaires pnt ete composes pen- 

(1) Soil. 6 Oct., n 42 



54 VIE DE SAINT BRUNO 

r 

dant que Bruno etait Ecolalre. Les litres 
funebres qui evoquent la science du professeur 
le disent suave dans les psaumes autant que 
dans les autres sciences (Titre 173), plein de la 
connaissance du psautier (Titre 175), savant 
dans les psaumes autant qu'illustre en philoso- 
phic . On ne peut donner de tels eloges a 
Bruno que parce que dans sa chaire on 1'avait 
entendu souvent commenter les chants du 
Psalmiste. 

Ces Commentaires sont en effet plutot ceuvre 
de professeur que de litterateur; si le fond 
est solide et toujours plein de logique et 
d' erudition, la forme semble dedaignee et 
releguee bien an second plan. II y a loin des 
negligences de ces pages aux elegances des 
deux lettres que nous avons de Bruno. 

Les Commentaires n' ont pas ete tresrepandus. 
G'est une injustice et un tort ; cette oeuvre est 
une oeuvre originale et personnelle, et on peut 
le dire, de premiere valeur. Les citations que 
nous avons eudejal'occasiond'enfaire, doivent 
en montrer la valeur dogmatique ; le merite de 
linguistique y apparait tres superieur. Pour 
1'explication du Titre des psaumes, et souvent 
dans le corps de 1'ouvrage, Bruno avait recours 
au texte original ; il connaissait egalement bien 



BRUNO ECOIATRE ET BERENGER 55 

le grec et 1'hebreu. Quaat au commentaire de 
saint Paul, il atteste une etude profonde des 
temps apostoliques et des institutions de la 
primitive Eglise , au sentiment de 1'historien 
Darras. Nous aimons a donner sur ce sujet les 
appreciations d'auteurs dont la haute compe- 
tence devra s'imposera tons, comme dans un 
jugement irreformable. 

Les auteurs de YHistoire litteraire de la 
France s'expriment en ces termes au sujet de 
ce commentaire : Quiconque se donnera la 
peine de le lire avec une mediocre attention, 
conviendra qu'il serait tres difficile de trouver 
un ecrit de ce genre qui soit tout a la fois plus 
solide et plus lumineux, plus concis et plus 
clair. . . On y reconnait aisement un auteur ins- 
truit de toutes les sciences, et rempli de 1'esprit 
de Dieu, tel que saint Bruno est represente... 

...!! cite souventles anciens Peres, nomme- 
ment saint Ambroise et saint Augustin, mais 
sans copier leurs paroles, de sorte qu'il s'est 
approprie ce qu'il a pris et que tout 1'ouvrage 
est bien de son cm (1). 

Darras (2) apres avoir etudie 1'oeuvre de 

r 

1'Ecolatre, a pu ecrire ces lignes : En lisant 

(1) Hist, lilt., t. IX, p. 245. 

(2) Hist, gen., t. XXIII, p. 21. 



56 VIE DE SAINT BRUNO 

ces deux ceuvres vraiment magistrates qui me- 
ritent d'etre remises en lumiere, on comprend 
1'affluence de disciples qui se pressait de tons 
les points du monde, pour recueillir un ensei- 
gnement substantiel et si profond. Les Tituli 
funebres n'exageraient rien en disant qu'il etait 
le docteurdes docteurs . 

Bruno s'etait donne pour guide en philologie 
sacree saint Jerdme ; il 1'appelle le '< scrutateur 
tres fidele du texte hebrai'que . Quant a 1'inter- 
pretation elle-meme, il suit religieusement la 
tradition et les Peres. Or, la pensee dominante 
qui 1'inspire dans ses commentaires, il nous la 
donne dans le prologue : Ce livre du Psal- 
miste est une prophetic de 1' Incarnation, de la 
naissance, de la passion, de la resurrection et 
des autres actions du Christ (1). 

Bruno avait devance saint Thomas d'Aquin 
pour dire que tout ce qui concerne le mystere 
de 1' Incarnation est traite avec tant de clarte 
dans les psaumes, qu'on croirait lire un evan- 
gile et non une prophetic. Aussi, au moyen 
age, le psautier etait-il appele le Livre des 
hymnes ou des soliloques du prophete David 
sur le Christ . 

(1) Prologue in Psal. 



BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 57 

Ge qui est vrai du Psautier est aussi vrai 
des Epitres. Le Christ apparait, tr6ne et parle 
ici etla. Si le livre de David est 1'Evangile ehante 
avec une poesie divine, le livre de 1'apotre est 
1'Evangile preehe avec une divine eloquence. 

G'est 1'oeuvre de deux grands convertis ; leur 
parole aura une puissance et une autorite par- 
ticuliere pour conduire les ames a Jesus-Christ 
et y river surtout 1'ame des pretres. Cette double 
pensee remplissait sans nul doute 1'aine de 
Bruno quand il choisissait, pour s'y consacrer, 
cette O3uvre de commentateur. 

r 

Presque en meme temps que 1'Ecolatre sou- 
tenait le choc centre 1'heresiarque, une nou- 
velle lutte s'eng-ag-eait contre un archveque qui 
etait un simoniaque. Pour sanctifier son ser- 
viteur, Dieu prenait soin de ]e tenir toujours 
dans la voie royale )> de la croix. Nous aliens 
1'y suivre religieusement. 



CHAPITRE III 

I/ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 



I. Manasses elu archeveque de Reims. II. Premiers actes. 

III. Etat de FEglise de France. IV. Bruno et les reli- 
gieux de Saint-Remi. V. GrSgoire VII et Hugues de Die. 

VI. Manasses traduit en Cour de Rome. VII. Bruno 
chancelier en 1075. VIII. Rupture, Ebles et Hugues de 
Die. IX. Manasses condamne' au concile d'Autun. 
X. Grfigoire Vll r6forme la sentence. XI. Angoisses et vo- 
cation de Bruno. XII. Manasses condamne au concile 
de Lyon. XIII. Derniers attentats de Manasses et sa fin. 



I 



Gervais mourut en 1067. 

Le siege de Reims etait a. pourvoir. Par cer- 
tains cdtes c'etait le premier siege du royaume 
de France. On peut penser si les competitions et 
les cabales furent nombreuses, en un temps ou 
on trafiquait des benefices ecclesiastiques 
comme de denrees sur les marches. Le preneur 
heureux dans le cas, portait un grand nom; 
quelques historiens, refutes cependant avec 



L'ARCHEVEQUE SIMONIA.QUE ET BRUNO 59 

assez de vraisemblance par les auteurs de VHis- 
toire litter air e dela France, le comptaient dans 
la pafente meme de Philippe I er , roi de France, 
alors regnant : ce fut Manasses de Gournai. 
Cette election fut un vrai malheur pour 1'Eglise 
de Reims, comme est toujours 1'arrivee d'un 
mauvais eveque dans un diocese. 

Guillaume, abbe de Saint-Araoul, en ecri- 
vant a saint Hugues de Gluny, depeint ce nou- 
vel elu comrae d'une violence extraordinaire ; 
son regard farouche, tout son exterieur trahis- 
sait son ame. II aimait le faste et il 1'etalait. 
Gupide en tout du reste autant qu'egolste, il sut 
etre genereux pour acheter la gloire : le poete 
Foulcoie vit ses stances laudatives largement 
retribuees (1). Guibert de Nogent (De vita sud, 
lib. I, cap. xi.) cite un mot qui vaut tout un 
volume, et nous fait connaltre ce nouvel arche- 
veque jusque dans ses recoins les plus mons- 
trueux.et les plus indignes : Bon archeveche, 
disait-il, serait Reims, s'il ne fallait pas chanter 
la messe pour en avoir les revenus. 

Tel etait le nouvel archeveque que la Provi- 
dence donnait a Bruno. Sa clairvoyance dissipa 
bien vite toute illusion, mais sa haute raison et 

(1) Hist.litl. t 't.Vl\\, p. 650. 



60 VIE DE SAINT BRUNO 

son eminente piete s'unirent pour lui comman- 
der la deference et le respect. De son cdte, le 
simoniaque devait garder de grands menage- 
ments pour donner le change, et ne pas eveiller 
trop tfttl'attention et 1'indignation de son clerge. 
Les Ghapitres etaient alors, avec leurs cons- 
titutions canoniques, une garantie serieuse 
contre les violences et les caprices des eveques. 
Le Ghapitre de Reims, on a pu en juger par 
le nombre de personnages eminents qu'il avait 
comptes dans son sein, jouissait d'un prestige 
particulier. Manasses le savait bien, et il n'etait 
pas homme a 1'oublier. 

IT 

Au sein du Ghapitre, TEcolatre avait 1'auto- 
rite reconnue que peuvent concilier a la fois, 
la science, la saintete et une grand e amenite de 
caractere. 

G'etait plus qu'il n'en fallait pour imposer a 
1'archeveque simoniaque une grande circon- 
spection; il ne s'en departit pas de sit6t. 



II 



Ge ne fut que quelque temps apres son arrivee 
a Reims qu'on vit bien se demasquer enfin sa 
soif sordide et implacable de Tor. Heriman, 
1'abbe de la celebre abbaye de Saint-Rend, 



L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUJS T O 61 
\ 

venait de mourir. Par toutes sortes de moyens 
plus ou moins detournes, Manasses fait ajour- 
ner 1'election de 1'abbe par les religieux. et 
finalement, prevenant leurs suffrages centre 
tout droit, il pourvut de cette abbaye un confi- 
dent, ne disons pas complice , qui devait lui faire 
partager les revenus. Les religieux indignes, 
apres plusieurs reclamations restees sans effet, 
adresserent leurs plaintesau Saint-Siege, en re- 
presentant bien que leur archeveque troublait 
.l'ordrede leur discipline, violait leurs privileges 
et dissipait les revenus du monastere (1). 
, Les scandales de Manasses a Reims sont des 
episodes qu'on vit se reproduire un peu partout 
danslacatholicite. G'estime page d'histoire qui 
prend un interet general. Quelques mots sur la 
situation de i'Eglise en ce temps, eclaireront 
notre recit d'une vive lumiere. 

Ill 

L'eveque etait entre dans le systeme feodal ; 
defenseur de la cite, il jouissait de tous les pri- 
vileges des seigneurs temporels; il y eut des 
eveques dues, des eveques comtes, vassaux 

(1) Dom Morlot, t. Ill, p. ill'. 



62 VIE DE SAINT BRUNO 

eux-memes a leur tour avec toutes les charges 
de la vassalite. Gette feodalite ecclesiastique 
fut si nombreuse et si puissante, qu'en France 
et en Angleterre elle posseda un cinquieme de 
toutes les terres, au sentiment d'auteurs graves 
et impartiaux; en Allemagne elle posseda pres 

r 

d'un tiers. L'Eglise fut riche pour son malheur ; 
1'epreuve de la fortune a peut-etre ete la plus 
redoutable et la plus decisive qu'elle ait subi 
depuis dix-huifc siecles. 

La situation etait lamentable ; on est stupe- 
fait en presence des debordements de toutes 
sortes qui avaient penetre dans le sanctuaire. 
On y trafiquait des choses saintes comme 
d'objets de negoce; on vendait le bapteme, la 
confession, la communion, comme desdenrees. 

On ne reculait meme pas devant des crimes 
pours'emparer des hautes charges. Deux arche- 
veques de Lyonfurentsuccessivement empoison- 
nes par des pretres envieux : ce furent Odalric et 
Halinard. Ge dernier se trouvait a Rome ou le 
pape Leon IX 1'avait mande pour le suppleer 
pendant une absence. Gette fin tragique arriva le 
29juillet 1052. G'etait la simonie sous toutes 
les formes et avec tous ses exces; jusque sur 
la chaire de saint Pierre on vit s'etaler cette 
plaie. Ge n'etait lei qu'une partie du mal. 



L'ARCHEVEQUE SIMONIA.QUE ET BRUNO 63 

Avec les richesses et le bien-etre, apparurent 
comme un cortege inevitable, un relachement 
de moeurs et un devergondage effrayants. 

Pretres et eveques rivalisaient d'impudeur. 
Les archeveques de Rouen, les eveques du 
Mans, de Quimper, etc., etc. ont laisse des noms 
fletris. En plein concile de Reims, tenu sous la 
presidence du saint pape Leon IX, comme nous 
1'avons vu, le promoteur porte contre 1'eveque 
de Langres quatre ou cinq accusations que nos 
cours d'assises ne pourraient connaitre qu'a 
huis clos. Un des moindres reproches qu'on 
put faire a ces eveques etait de trop aimer la 
chasse et de delaisser leurs troupeaux. On les 
vit guerroyer avec leurs gens d'armes, courir 
aux fetes, et etaler sans retenue le luxe et la 
mollesse des plus grands seigneurs. 

L'Eglise garde ces pages douloureuses de 
son histoire sans en effacer une ligne, sans y 
voiler une defaillance. A son exemple nous 
avons voulu, non point faire un tableau, mais 
laisser entrevoir 1'etendue du mal, et c'est 
dans ses propres archives que nous avons 
puise. 

Le sujet des grandes assises de 1'Eglise en 
ces temps-la, est toujours le meme : la simonie 
et Tincontinence des clercs! Les conciles des 



64 VIE DE SAINT BRUNO 

Gaules parlent comme ceux d'ltalie, ceux d'Al- 
lemagne comme ceux d'Angleterre : le mal 
etait universel dans 1'Eglise (1). 



IV 



Revenons a notre sujet. 
Le con flit entre un arch eve que etles religieux 
d'une grande abbaye etait trop important, pour 

r 

que VEcolatre de Reims put s'en desinteresser. 
Une grave question de droit etait en jeu ; sa 
charge lui donnait toute autorite pour parler, 
et le designait aux persecutes pour demander 
conseil et protection. La touchante bonte et la 
grande equite de Bruno le portaient de leur 
cote aussi,-sans aucun doute ; mais les details 
nous manquent sur son intervention directe en 
ce grave debat. Le Titre funebre que les religieux 
de Saint- Remi voulurent deposer sur la tombe 
du saint fondateur des Ghartreux, ne laisse pas 
cependant que de bien attester le fait en lui- 
meme. Ils le regardent comme un pere et 
ils 1'ont vu passer cemme un berger , sans 
nul doute, parce qu'ils ont eprouve a la fois la 

(1) Rohrbacher, t. VII, liv. LX1II, passim. 



L'ARCHEVEQUE SIMONIAQU.E ET BRUNO 65 

bonte de 1'un et la vigilance de L'autre. Ne 
vous lamentez pas, brebis, est-il dit, pleurant 
la mort du pasteur. II ne faut pas pleurer celui 
pour qui vivre fut etre crucifie, et mourir fut 
un bien, tandis qu'il combattait centre les ruses 
de I'enfer. G'est a bien juste titre que ce Pere 
eminent doit rester dans nos venerations. 
(litre 62.) 

G'est la voix d'une reconnaissance profonde 
que nous entendons; et la vertu que nous 
voyons louee, est celle qui a grandi au milieu 
des. combats : c'etait bien celle que pouvait 
acquerir Bruno, a cdte d'un archeveque indi- 



gne. 



Les choses n'allaient pas vite. Manasses avait 
pris possession de 1'Eglise de Reims en 1069 ; 
depuis quatre ans, il en dissipait les revenus 
et scandalisait les fideles; depuis quatre ans, il 
troublait 1'existence de saints religieux, et il 
pouvait tout faire impunement. Ge n'est qu'en 
1073 que nous trouvons le noni de Manasses 
porte of ficiel lenient devant la Gour romaine. 
Guillaume, abbe de Saint- Arnoul de Metz, 
en ecrivant au nouveau pape sa joie de le voir 
monter sur la chaire de saint Pierre, terminait 
sa lettre par de vives plaintes contre un prelat 
indigne. Ge prelat n'etait autre que 1'archeve- 



66 VIE DE SAINT BRUNO 

que simoniaque de Reims (1) ; ce pape, lui, n'e- 
tait autre que Hildebcand. 



V 



Au mois de mai 1072, apres des jeiines, 
des processions, des prieres et des aum6nes, 
tandis qu'on enterrait le pape Alexandre dans 
1'eglise du Sauveur, un grand tumulte se fitau 
milieu du peuple, tout d'un coup . Lafoule se 
jeta comme une insensee sur Hildebrand, en 
poussant ces acclamations : Saint Pierre a 
elu I'archidiacre Hildebrand! Saint Pierre a 
elu le pape Gregoire ! Hildebrand etait pape. 

Hildebrand faisait part de son election a son 
saint ami, 1'abbe du Mont-Cassin, Didier, le 
lendemain meme de son election. 

Pour accomplir son oeuvre de regeneration 
en France, Gregoire VII avait besoin d'un 
homme selon soncoeuret selon 1'espritde Dieu. 
La Providence le lui mit pour ainsi dire sous 
la main. 

Un noble etranger, en cours de route pour 
son pelerinage a Rome, entre dans 1'eglise de 

(1) Tromby, t. I", App., p. x, note. 



L'ARCHEVEQUE SIMONIA.QUE ET BRUNO 67 

Die ail moment on les chanoin.es procedaient a 
1'election d'un eveque. 

L'etranger est reconnu ; c'etait Hugues, came- 
rier de 1'eglise de Lyon. Ge nom aussitdt pro- 
nonce est acclame : Hugues seral'eveque de Die. 
On le prend, on le presse, on le conduit au legat, 
tout eperonne et tout botte, comme il etait ; il 
etait 1'elu. C'etait le 19 octobre 1073 (1). 

Hugues de Die et le grand pape furent le 
salut de 1'Eglise de Reims. 



VI 



La grande lutte que Gregoire VII soutenait 
en Allemagne contre Henri IV, ne lui faisait 

r 

oublier ni la France, ni 1'Eglise de France. 
Desles premiers mois de son pontifical, 1'Eglise 
de Reims attira son attention : Manasses etait 
mis directement en cause. 

II ne se contentait plus de spolier les religieux 
de Saint-Remi de leurs biens, ilmettaitla main 
sur leurs personnes et les retenait dans une 
cruelleet honteuse captivite. Sonaudace n' etait 
pas sans prudence cependant ; il donna des ga- 

(1} Rohrbacher, t. VII, p. 197. 



68 VIE DE SAINT BRUNO 

ges. 11 fit elireun abbe a Saint-Remi, selonlesin- 
jonctions de Gregoire VII et opera plusieurs 
restitutions envers ce monastere. II favorisa de 
meme plusieurs fondations monastiques dans 
son diocese; mais en meme temps, on le voyait 
entretenird'amicales relations avec Philippe I er , 
roi de France, qui etalait les scandales j usque 
dans son palais, et donnait 1'exemple de la 
simonie la plus ehontee. Manasses etait un 
habile homme; il se menageait des appuis un 
peu de tous les cotes. Quoiqu'il en soit de sa 
purete d'intention, cette periode de conversion 
ramene dans notre reeit le nom de Bruno que 
nous avions pu paraitre negliger un instant. 



VII 



Manasses avait pour chancelier Odalric. 
Odalric mourut le 24 Janvier 1075 : qui allait 
le remplacera la chancellerie deFarcheveche? 
On dut se poser la question a Reims ; les previ- 
sions de tous furent trompees. 

II y avait a Reims un homme dont la vie integre 
devenait comme un reproche permanent pour 
Manasses; c'etait 1'Ecolatre. Son grand talent, 
sa haute reputation et son influence de jour en 



L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 69 

jour , grandissantes, devaient singulierement 
I'incommoder ; son regard clairvoyant et attentif 
devait le troubler profondement : ehbien, ce fut 
cet homme, Bruno, que 1'archeveque choisit 
pour chancelier! 

Quelle dut etre la surprise de Bruno devant 
une telle proposition ! Quel son embarras ! Quels 
son sacrifice et son immolation, en consentant 
a se rapprocher un peu plus encore d'un simo- 
niaque qui ne lui etait deja que trop connu ! II 
se devoua cependant a ce point, mais nous en 
sommes convaincu, comme a une mission qui 
lui etait providentiellement confiee, bien resolu 
a faire son devoir et tout son devoir. 

II ne laissait pas en attendant, que de donner 
de fortes lemons a son archeveque, tout eny 
mettant la delicatesse d'un homme d'esprit et 
la bonte d'un saint. Voici une de ces legons : 

Pour donner les garanties que les circonstah- 
ces lui imposaient, Manasses s 'etait determine a 
une pieuse donation. Or, Bruno charge de redi- 
ger la charte faisait ainsi parler le simonia- 
que : 

Au noin du Pere et du Fils et du Saint-Esprit . 

Moi, Manasses, par I'ineffable Providence 
de Dieu, archeveque de Reims, considerant le 
passe etl'avenir, reconnaissant que tout est sujet 



70 VIE DE SAINT BRUNO 

a la ruine eta une irremediable decadence, me 
rappelant que ma vie ne doit pas toujours durer, 
j'ai voulu, par 1'exercice dela charite,preparer 
a mon ame le port du repos. Presse par cette 
necessite et par la sollicitude des Eglises qui me 
sont confiees, et a la priere de 1'abbe Etienne, 
j'ai donne et soumis au monastere de Saint- 
Basle deux autels, celui d'Athie et celui de 
Gaprille. 

En 1'an 1076 de 1'Incarnation du Seigneur, le 
dix-septieme du regne du roi Philippe, le sep- 
tieme de Fepiscopat du seigneur Manasses... 
A la fin de la charte se trouvent ces mots : 
Bruno Cancellarius scripsit et subscripsit. Le 
chancelier Bruno a ecrit et souscrit cet acte. 

Nous n'avons pu songer sans sourire a la si- 
tuation plaisante dans laquelle se trouva le 
simoniaque, quand son nouveau chancelier lui 
presenta, pour ,la signer, une piece d'une en- 
voi ee si surnaturelle. Sans manquer a la vene- 
ration que nous inspire Bruno, nous croirions 
volontiers qu'il dut sourire lui-meme, dans une 
douce ironic qui flagellait chretiennement une 
vie peu episcopale. 

La signature du chancelier Bruno figure en- 
core au bas d'une deuxieme Charte de fonda- 
tion de 1'abbaye de Saint-Martin-aux-Gemeaux, 



L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO .71 

c'est tout ce quireste de bien authentique surle 
passage de 1'Ecolatre la chancellerie de Reims. 
Pendant ce temps, le grand pape Gregoire VII 
engageait de plus en plus fortement la lutte 
avec les ennemis de 1'Eglise. 



VIII 

Le 24 Janvier 1076, Henri IV reunissait a 
Worms un conciliabule d'eveques, pour depo- 
serle pape. 

Gregoire VII, a I'instigation des cent dix eve- 
ques reunis en concile & Latran, repondit a 
cette audacieuse provocation par une sentence 
d' excommunication et de deposition (28 fevrier 
1076). Henri IV dut comprendre bien vite qu'il 
s'etait trop hate ; il sentit sans retard qu'il y 
avait une autre puissance que celle des lances 
et des gros bataillons : rexcommunication 
1'avait terrasse. II avait hate d'en recevoir Tab- 
solution, et ce fut Ganossa! Canossa! peut-etre 
la plus grande victoire remportee a travers les 
dges par 1'autorite spirituelle sur les pouvoirs 
humains. 

Le chancelier de Reims devait prendre sa 
part dans la lutte engagee alors de tous cdtes 



72 VIE DE SAINT BRUNO 

dans 1'Eglise ; la Providence venait de le placer 
en face de 1'ennemi. 

Bruno, en acceptant sa charge, avait voulu 
se devouer a des devoirs; Manasses n' avait ja- 
mais entendu que lui demander des services 
contre lesquels la conscience d'un chretien et la 
loyaute d'un honnete homme devaient souvent 
protester. Loyaute et conscience parlerent vite 
chez Bruno, et elles parlerent fort. 

Nous avonsdejavua 1'oeuvre Manasses, et 
nous 1'y verrons encore : il etait tortueux et 
ondoyant comme le serpent. Ne pouvant hetir- 
ter de frontunpape tel que GregoireVII, il arri- 
vait toujours a le calmer, a le desarmer, a le 
gagner, par une soumission apparente qui al- 
lait jusqu'a 1'obsequiosite. D'autre part, c'est 
la coutume de FEglise romaine, dit le pape Gre- 
goire VII lui-meme, dans un acte concernant 
les eveques de France, de tolerer certaines cho- 
ses etd'en dissimuler .d'autres . Le silence et 
les atermoiements n'allaient plus etre possibles, 
apres 1'acte auquel venait de se determiner 
Bruno, de concert avec quelques autres pretres 
et chanoines de Reims. De ce nombre etaient 
Manasses, prev6t de la cathedrale, mais simple 
homonyme du simoniaque, Ponce, Raoul le 
Verd et Fulcius le Borgne . 



L'ARCUEVEQTJE SIMONIA.QUE ET BRUNO 73 

Un jour done, vers la fin de 1076, ces gene- 
reux defenseurs de la liberte de 1'Eglise osent 
se retourner vers le simoniaque, lui declarer 
que tout commerce avec lui est rompu, et 
qu'il va avoir enfin a, rendre compte de sa 
gestion episcopale : il va se trouver devant un 
juge. 

Gette rupture ouverte devenail necessaire- 
ment retentissante de tout le prestige qui s'atta- 
chait ei la personne de 1'Ecolatre. Nul mieux que 
Manasses ne dut comprendre la gravite excep- 
tionnelle d'un incident qui, tout d'un coup, ren- 
versait tous ses plans, et pouvait avoir pour lui 
des suites desastreuses. Ses fureurs en deve- 
naient d'autant plus redoutables. Bruno et ses 
amis n'avaient qu'a f uir ; ils pouvaient redouter 
tous les exces, la prison et peut-etre pire ; 1'ex- 
perience des moines de Saint-Remi etaitla pour 
leur donner la prudence. Ils prirent done en- 
semble les chemins de 1'exil. II fallait un asile 
siir; ils le trouverent aupres d'Ebles II, comte 
de Roucy et de Reims. 

Ebles etait un de ces seigneurs belliqueux du 
moyen %e qui avaient besoin pour vivre, de 
donner de grands coups de lance et de chevau- 
cher. II etaitlegendre de Robert Guiscard, con- 
querant de la Pouille et de la Galabre, et beau- 



74 VIE DE SAINT BRUNO 

pere du roi d'Aragon. II briilait de se signaler 
par des exploits. 

Sous les donjons de ses chateaux forts, Bruno 
trouva salut et protection. 

Dans la querelle que Bruno venait d'epouser, 
il fallait plus qn'une epee pour defendre sa per- 
sonne, il fallait un puissant avocat pour plaider 
sa cause. La Providence semblait 1'avoir menage 
tout expres : ce fut 1'eveque de Die, ce pelerin 
que nous avons vu acclamer tout d'un coup, 
tout eperonne et tout botte comme un che- 
valier, par le clerge et le peuple. 

Du reste, ici, nous avons des documents assez 
precis et des dates bien sures. 

L'acte des chanoines de Reims fait tout chan- 
ger de face dans 1'affaire du simoniaque ; ils 
n'entendent pas qu'elle soit negligee. G'etait 
vers la fin de 1076 que les chanoines partaient 
pour 1'exil; or, des le commencement de Tan- 
nee 1077, nous les retrouvons au concile de 
Clermont. Manasses, le noble prevdt de la ca- 
thedrale de Reims, venait sydemettre de sa 
charge entre les mains du legat : il ne voulait pas 
qu'il y eut rien de commun a. 1'avenir entre lui 
et le prelat indigne, etil tenait a le faire savoir. 
Hugues de Die mit sans retard le pape au cou- 
rant de cette nouvelle determination qui aggra- 



L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 75 

vait la premiere,, mais Gregoire VII ne parait 
pas 1'avoir agreee, car Manasses fut replace 
bientdt a la tete du Chapitre de Reims, jusqu'au 
jour ou il devint archeveque de ce siege. en 1095. 
D'apres D. Le Gouteulx (1), Bruno accompagnait 
aussi Manasses au concile de Clermont, mais il 
n'avait pas & y donner sa demission de chan- 
celier; cette fonction etait une charge amo- 
vible dont son depart de Reims le liberait 
completement. 



IX 



Gregoire VII etait entre dans la voie de 1'ac- 
tion ; toutes choses allaient etre examinees con- 
sciencieusement. Au mois de mai 1077, le 
legat regut ordre de reunir un concile pour exa- 
miner plusieurs causes importantes. II y avait 
celle de 1'eveque de Gambrai qui avait rec,u Tin- 
vestiture du roi de Germanie centre les saints 
canons. Manasses de Reims etait encore designe 
par Gregoire VII comme un des juges pontifi- 
caux,et c'estlapreuve qu'il etait traite en pasteup 
legitime ; mais il se trouvait directement accuse 

(l) Annales, t. I, p. xxvm. 



76 VIE DE SMNT BRUNO 

lui-meme, soit a Rome aupres du pape, soit en 
France aupres du legat. Le pape avait en outre 
demande a Geoffrey, Varcheveque de Paris, une 
enquete sur plusieurs excommunications pro- 
noncees par Manasses. Deuxmoinesde 1'abbaye 
de Saint-Remi etaient sous le coup de ses injustes 
censures. 

Enfin, au mois de septembre de cette meme 
annee 1077, Hugues de Die tient un concile a 
Autun; un grand nombre d'eveques et d' abbes 
sV reunissent sous la presidence du legat, et 
1'archeyeque de Reims regoit ordre de s'y ren- 
dre pour I'examen de sa cause. Manasses refuse 
de coinparaitre. La cause n'en fut pas moins 
instruite; les temoignages etaient accablants 
autant que les accusations etaient graves. 

Manasses etait accuse d'avoir usurpele siege 
de Reims et de s'en etre empare par simonie ; 
d'avoir enleve les vases sacres de sa cathedrale ; 
d'avoir spolie les clercs, pille les eglises et les 
monasteres; enfin d'avoir prononce des excom- 
munications injustes (1). Pour les Peres du 
concile, la lumiere etait faite : 1'indigne arche- 
veque fut suspendu de ses fonctions. 

On pouvait s'attendre a tout de la part d'un 

(1) MaLillon. Museum italicum, t. I. P. II, p. in. 



L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 77 

homme si violent et de si peu de conscience ; 
les chanoines se garderent bien de revenir a 
Reims. L'espoir de Manasses etait decu cruelle- 
ment; il avait espere pouvoir les faire assassi- 
ner, il dut se dedommager en vendant leiirs 
prebendes, en saccageant leurs maisons et en 
pillantleurs biens (1). 

En faisant connaitre la sentence portee contre 
celui qu'il appelle I'heresiarque de Reims , le 
legal denonc.ait a Gregoire VII ces persecutions 
inoules. Nous aimons vraiment a 1'entendre 

r 

aussi parler de notre eminent Ecolatre et de 
son noble ami, le prev6t Manasses ; nous nous 
faisons un devoir detranserireiciintegralement 
le passage de la lettre d'Hugues de Die : 

Nous recommandons a la faveur de Votre 
Saintete, Manasses notre ami dans le Christ, 
qui s'est demis entre nos mains de la charge 
qU'il avait mal acquise. G'est un sincere 
defenseur de la foi catholique. Nous vous 
recommandons aussi le seigneur Rruno, maitre 
tres honorable de 1'Eglise de Reims. Us 
meritent tous les deux d'etre appuyes par 
votre autorite, pour soutenir les interets de 
Dieu, car ils ont ete dignes de souffrir perse- 

(1) Hugues de Flavigny. Pair., t. CLIV, col. 282. 



78 VIE DE SAINT BRUNO 

cution pour le nom de Jesus. Veuillez done les 
employer comme vos conseillers et vos eoopera- 
teurs en France, ou Us seraient utiles a la 
cause de Dieu... Destinez-les, nous vous en 
prions, a rEglise de Reims, hos rogamus 
Remensi Ecclesise destinate (1). 

Le sens de ces dernieres paroles ne peut etre 
douteux pour personne ; Hugues de Die propo- 
sait bien clairement au pape de mettre enfin 
unterme aux malheurs de 1'Eglise de Reims, 
en lui donnantpour eveque Bruno ou Manasses. 



X 



Ges instances du legat avaient une autre 
portee; elles devaient souffler a Gregoire VII 
les dispositions d'esprit dans lesquellesildevrait 
ecouter 1'archeveque condamne a Autun. Le 
simoniaque venait en effet de faire appel de 
cette sentence en Gour de Rome. II ecrivit 
d'abord au pape des lettres artificieuses autant 
que soumises ; les lettres ne reussissaient pas a 
le faire relever de la suspense prononcee contre 
lui. Le pape le renvoyait toujours au legat 

(I) Pair., t. CLII.col. 12. 



L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 79 

auquel il adjoignait comme conseiller saint 
Hugues, abbe de Gluny. Le simoniaque ne vit 
qu'un moyen de sauver ses rentes en retrouvant 
son titre : partir pour Rome et voir le pape. 

II se voyait d'autant plus stir du succes qu'il 
n'aurait a Rome, pour dejouer ses intrigues, ni 
le legat retenu en France, ni le prev6t de 

f 

Reims, ni 1'Ecolatre. Tout se realisa de fait au 
gre de ses desirs. II en fut quittepour un parjure 
et quelques flatteries de plus, toutes choses dont 
il etait peu avare. Gregoire VII en eft'et esti- 
mant que la sentence portee contre Manasses 
etait eloignee de la maturite et de la douceur 
habituelles a 1'Eglise romaine, le retablissait 
dans les fonctions de sa dignite (1). 

Au milieu de tous les debordements qui 

f 

couraient alors sur 1'Eglise de France, ce n'est 
pas une petite surprise qu'on eprouve, en 
voyant Gregoire VII a qui on s'est plu & faire 
un si grand renom de fougue et d'emportement, 
imposer la clemence et la douceur a son legat. 

Manasses preta done sur le corps de saint 
Pierre le serment suivant. Get acte porte la 
date du 9 mars 1078. 

Je, Manasses, archeveque de Reims, pro- 

(1) Rohrbacher, t. VII, p. 201. 



80 VIE DE SAINT BRUNO 

teste que ce n'est point par orgneil que je ne 
me suis pas rendu au concile d'Autun, auquel 
1'eveque de Die m'avait cite... 

Je n'emploierai les tresors et les ornements 
de TEglise de Reims qui m'est confiee, que 
pour le bien et 1'honneur de cette Eglise, et je 
ne les alienerai jamais, pour avoir de quoi 
resister a la justice (1). 

Devant de tels serments d'un archeveque, 
aux yeux d'un pape, tous les efforts du comte 
Ebles et les attestations des chanoines Pontius 
et Fulcius, devaient, nous dirons comme 
necessairement, rester sans effet. G'etaient eux 
en effet, qui etaient partis pour Rome soutenir 
1'accusation contre le simoniaque. 



XI 



Pendant ce temps que faisait Bruno? Un an 
etait deja ecoule, depuis qu'il avait quitte 
Reims, son ecole, ses chers disciples, sa vie! 
La terre de 1'exil est toujours inhospitaliere. 
Pour Bruno, elle devait avoir des amertumes 
particulieres : une vie inutile apparemment ne 

(1) Rohrbacher, t. VII, p. 201. 



SIMONIAQUE ET BRUNO 81 



succede pas impunement a une vie si fructueuse , 
une vie solitaire une vie si entouree, une vie 
abandonnee & une vie remplie d'honneurs. 

Etpuis, Tappel & Rome etait une nouvelle 
phase de negociations dont Tissue ne pouvait 
lui paraitre que fort incertaine. Et alors, a quoi 
auront abouti tous ses efforts? pour beaucoiip 
de flatteurs, que sera-t-il? un ambitieux peut- 
etre! un esprit passionne, un perturbateur! Pour 
Bruno, de telles pensees durent 6tre un mar- 
tyre. De nouveaux horizons se decouvraient a 
ses yeux; la vie lui apparaissait sous unjour 
qti'il n'avait plus soupconne ; le neant des cho- 
ses de ce monde s'ouvrit beant devant lui, et 
il en fut effraye. Nul que Bruno ne saurait nous 
dire ce qui se passa alors dans son ame. II n'en 
a pas fait le recit complet, mais Thistoire a 
garde les details d'une scene toute vibrante des 
impressions que nous venons defaire entrevoir. 

D'apres les Bollandistes, elle eutlieuquelque 
temps apres le concile d'Autun et avant le 
depart des chanoines pour 1'appel a Rome. 
Bruno lui-meme la rappelle en quelques mots 
dans salettrea Raoul le Verd. Nous en trans- 
crivons religieusement le passage : 

Votre charite se souvient qu'un jour nous 
nous trouvions, vous et moi, avec Fulcius le 

4. 



82 VIE DE SAINT BBUNO 

Borgne, dansle petit jardin attenant a la maison 
d'Adam, qui me donnait alors 1'hospitalite. 
Notre entretien roula pendant assez longtemps, 
je crois, sur les faux plaisjrs et les richesses 
perissables de ce monde, comme aussi sur les 
joies de la gloire eternelle. Pleins de 1' amour 
divin, nous flmes alors au Saint-Esprit, dans 
dans notre ferveur, la promesse et le voaii 
d'abandonner prochainement les biens fugitifs 
du siecle pour gagner 1'heritage celeste, et de 
recevoir 1'habit monastique. Nous aurions 
bientdt execute notre projet, si Flucius n'etait 
pas parti pour Rome. Nous renvoyames jusqu'a 
son retour notre entree en religion. Mais comme 
il resta longtemps absent, et par suite d'autres 
causes qui survinrent, I'amour divin s'attiedit, 
le courage se refroidit, la ferveur s'evanouit. 
Ge petit jardin de la maison d'Adam nous 
en sommes convaincu, est reste present aux 
yeux de Bruno et cher a son coeur, durant toute 
sa vie. Les fleurs qui Tembaumaient et 
1'egayaient, les arbustes qui le f aisaient reverdir, 
les allees qui le sillonnaient, rien de tout cela 
ne pouvait etre oublie. G'etaient comme les 
ornements indispensables du temple ou Dieu 
venait de se reveler a lui, de lui parler. Ge 
jardin etait pour Bruno un sanctuaire. II fait 



L'ARCHEVEQTJE SIMONIAQUE ET BRUNO 83 

songer au jardin ou la grace terrassa et vainquit 
Augustin. Ces deux jardins avaient rec,u comme 
la consecration d'un champ de bataille devenu 
un inotibliable champ d'honneur pournos deux 
heros Chretiens. Le grand eveque d'Hippone 
venait d'y remporter une decisive victoire sur 
ses indomptables passions; le venerable pa- 
triarche des Chartreux venait d'y rompre les 
derniers liens, memelegitimes, qui 1'attachaient 
encore a la vie et a son ministere. Les deux 
victoires n'etaient ni moins meritoires,nimoins 
glorieuses ; il n'est pas moins crucifiant pour 
1'humaine nature de consommer les derniers 
sacrifices que de faire les premiers; pour 
Augustin, c'etait commencer une vie d'apdtre 
et de docteur; pour Bruno, c'etait inaugurer la 
vie eremitique dans une perfection qui cut pu 
paraltre impossible la nature humaine. Le 
vrai berceau des Ghartreux n'est point dans les 
montagnes de Chartreuse, il est la dans ce 
jardin d' Adam , sur la terre d'exil de Bruno. 
Plus tard, en effet, en cherchant le desert aux 
pieds des Alpes, au sein de 1'Eglise de Grenoble, 
il ne fera que realiser les grandes aspirations 
dont il avait senti le souffle imperieux, dans ce 
petit jardin, dont il evoque la pensee, on le 
sent, avec un vivant plaisir. 



84 VIE DE SAINT BRUNO 

Lcs circonstances douloureuses dans les- 
quelles il se trouvait, devaient 1'obliger a retar- 
der encore la realisation de ses projets. Mais le 
retour de Manasses a Reims fut loin de 1'eclat 
d'un triomphe. 

Quelle est sa preoccupation en rentrant dans 
saville episcopale? on neladevinerait jamais : 
il veut avant tout la reconciliation pleine et 
entiere avec les membres du clerge qui se sont 
constitues ses accusateurs canoniques; il solli- 
cite la paix avec Manasses, la paix avec Bruno, 
la paix avec le comte Ebles. II fait plus que la 
solliciter, il veut la faire imposer. Cette paix 
obligatoire est comme la conclusion d'une lettre 
tres interessante par sa singularite, qu'il adressa 
a Gregoire VII. Elle n'est pas mal habile non 
plus. 

II agit, il negocia, il usa d'intermediaires, 
meme du Pape, tant et si bien, que ses accusa- 
teurs cederent en se resignant au silence. Le 
comte Ebles qui s'etait montre si ardent, deposa 
les armes; le prevdt Manasses reprit sa place 
dans le Ghapitre cathedral de Reims, et les 
autres clercs fugitifs, fatigues sans doute par le 
poids de 1'exil, firent leur paix avec 1'arche- 
veque. Deux, deux seuls, resisterent : Pontius 
et Bruno! En accusant Manasses, ils avaient 



L'ARCBEVEQUE SIMONIAQUE ET BRTJNO 85 

rempli un devoir; en 1'accusant encore, ils en 
continueront 1'accomplissement ; devant la voix 
de la conscience aucune consideration humaine 
ne pouvait les retenir. 

Mais, dans quelles angoisses cette desertion 
dut plonger Tame de Bruno! Pauvre Bruno! 
abandonne par ses amis! desavoue par ses 
amis! II etait done un revolte dans 1'Eglise, 
lui, qui avait sacrifie sa vie pour sa gloire et 
aurait donne tout son sang pour la defendre! 
C' etait 1'epreuve accablante et martyrisante 
chaque jour davantage : elle venait atteindre 
son ame dans les sentiments les plus nobles, 
dans les fibres les plus dedicates, dans les aspi- 
rations les plus religieuses. 

Tout etait done neant, ici-bas ! meme les ami- 
ties qu'on aurait pu croire cependant au-dessus 
des atteintes du temps ! que ne lui etait-il donne 
de tout quitter sans retard ! II le pouvait moins 
quejamais ; sonhonneur sacerdotal etait comme 
engage, et il devait craindre de plus en plus, 
que le mal n'etabllt sa demeure en 1'Eglise 
de Reims : il avait a faire eclater aux yeux 
de Gregoire VII l'indignite de son arche- 
veque. 

Bruno etait alors age de quarante-huit ans. II 
devra attendre une annee encore le triomphe 



86 VIE DE SAINT BRUNO 

du droit et de la verite. Ou s'ecouleront ses 
tristes jours, ses jours d'abandon, en atten- 
dant la delivrance? on ne saurait le dire avec 
une certitude absolue. Quelques-uns avaient 
cru pouvoir affirmer qu'il etait revenu a 
Cologne exercer les fonctions de chanoine de 
Saint-Gunibert. Us avaient oublie sans doute 
que saint Annon etait mort en 1075, et que 
I'Eglise de Cologne etait entre les mains d'un 
prelat vendu au tyran, Henri de Germa- 
nic. 

Nous croirions volontiers avec les auteurs 
chartreux (Dom Tromby et Dom Gapello) que, 
pendant cette annee d'attente douloureuse, 
Bruno parcourut les dioceses voisins de Reims, 
prechant du haut des chaires, enseignant dans 
les ecoles, dirigeant encore ce clerge de Cham- 
pagne et de France dont il avait ete la lumiere, 
le guide et Texemple, pendant de si nombreuses 
annees. Plusieurs litres funebres donnent a 
cette kypothese un serieux fondement. A Laon, 
a Beauvais et a Ghartres notamment, on decerne 
a Bruno les denominations de Pere... de 
Maitre qui ne seraient aucunement legitimees, 

9 

si Bruno n'avait sejourne au sein de ces Eglises. 
D'apres les Bollandistes, le litre 169 fournirait 
la preuve assez explicite que Bruno avait ensei- 



L'ARCHEVEQUE SIMONIA.QUE ET BRUNO 87 

'gne au monastere de Sainte-Marie de D6le, au 
diocese de Bourges. 

Et dans ces delaissements de 1'amitie, dans 
cette vie incertaine et errante de 1' exile, 1'an- 
nee 1078 s'ecoula. 

Dieu, disent les auteurs de la vie spirituelle, 
fait surtout son oeuvre dans les ames, au milieu 
des epreuves; la souffrance donne le dernier 
coup de pinceau a 1'oeuvre du divin artiste. 
L'ame de Bruno subissait cette douloureuse 
polissure ; le moment approchait ou elle serait 
bientdt prete pour son grand oeuvre. En atten- 
dant, il lui fallait rester dans le chemin du 
devoir odieux et du combat violent. 



XII 



Dans le courant de 1'annee 1079, Manasses 
fut cite a comparaitre devant un concile qui 
devait se tenir a Troyes. Lui qui se derobaittou- 
jours, en ces circonstances, avec une habilete 
si ingenieuse, serendit a Troyes avec unpom- 
peux cortege. Gette nouvelle attitude devait 
paraitre assez etrange. Le legat agit prudem- 
ment, en ne se rendant pas au concile, sur les 
conseils de Bruno ; on avait tout & craindre de 



VI E DE SAINT BRUNO 



la part d'un archeveque qui se sentail k la veille 
d'etre depose, et qui avait les favours du roi de 
France. Gregoire VII, prevenu de ces incidents 
par Hugues de Die, ordonna sans retard la 
reunion d'un concile en lieu sur. Lyon fut la 
ville choisie. Saint Guebin en etait alors 1'ar- 
cheveque. Gregoire VII avait confirme en sa 
faveur le titre primatial dont jouit encore la 
Rome des Gaules. Tout cela aurait pu donner 
confiance a un innocent ; tout cela troubla pro- 
fondement 1'archeveque simoniaque : il ne se 
rendit pas au concile. 

Toujours circonspect et obsequieux cepen- 
dant, & 1'egard du pontife dont il sait la main 
ferme, il lui ecrit qu'il ne peut se rendre au 
concile a cause des perils que presente le 
voyage, mais qu'il se propose de revenir k Rome 
et d'etre juge par le pape lui-meme. 

Dans sa reponse datee du 3 Janvier 1080, 
Gregoire VII signifie a Manasses cette fois que 
s'il refuse d'aller au concile, contrairement k 
1'obeissance qui est due a 1'Eglise romaine sa 
mere, qui 1'a supporte si longtemps, il ne chan- 
gera rien a la sentence que prononcera con- 
tre luil'eveque de Die (1). 

(1) Patrol., t. CXLVIII, col. ooG. 



L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 89 

Le malheureux eveque quelaverite accablait 
se garda bien, meme apres ces menaces ponti- 
ficales, de prendre le chemin.de Lyon; il prit 
la plume pour ecrire une longue lettre d'apolo- 
gie et d' explications. II serait fastidieux de 
produire ici cette piece dans son entier : Ma- 
nasses est toujours egal a lui-meme, et il res- 
semble a tousles heretiques, egalement subtils 
et insidieux. Mais il est particulierement inte- 
ressant de lire les paroles que Bruno ainspirees 
a son persecuteur. 

II ecrivait ainsi : 

Je me suis accommode avec Manasses et 
avec tous ses compagnons, excepte deux dont 
1'un est Bruno. Or, ce Bruno n'est pas de no- 
tre clerge ; il n est pas m&me ne et n'a pas ete 
baptise dans notre diocese. II est chanoine de 
Saint-Gunibert, a Cologne, dans le royaume 
teutonique. Nous n'attacnons pas beaucoup de 
prix a. sa societe, attendu que nous somoies 
dans une ignorance complete sur son origine 
et sa condition. D'ailleurs, nous 1'avons com- 
ble de bienfaits pendant qu'il etait aupres de 
nous; et, en retour, nous n'avons rec,u de lui 
que de mauvais et indignes traitements. Son 
associe, qui est Pontius, a menti devant le con- 
cile romain, en notre presence. Voila pourquoi 



90 VIE DE SAINT BRUNO 

nous ne voulons ni ne devons repondre en juge- 
ment a 1'un ou k 1'autre (1). 

Manasses n'avait pas une foi entiere dans le~ 
succes de sa missive aupres des Peres du con- 
cile; il avait essaye auparavant de tentatives 
qui mettent a nu le fond de son ame criminelle : 
il avait pousse Faudace jusqu'a essayer de cor- 
rompre le legat, en lui faisant offrir trois 
cents onces d'or tres pur, des presents pour ses 
domestiques, en prpmettant des tresors consi- 
derables, s'il etait autorise a se defendre tout 
seul (2). 

Ce n'est pas un accuse qui agit ainsi, c'est un 
coupable. La lumiere devenait de plus en plus 
eclatante. Bruno se fit un devoir de paraitre 
devant les Peres du concile. II n'y etait pas 
seul. Pousses par le remords, peut-etre mieux 
eclaires, le prevot du Ghapitre de Reims et ses 
compagnons a.vaient rompu de nouveau avec 
1'indigne archeveque ; on les vit pour la seconde 
fois figurer comme accusateurs du simoniaque, 
aux c6tes de celui qu'ils n'auraient jamais du 
abandonner, de Bruno. Ils lui servaient comme 
de couronne, et allaient rehausser son triom- 
phe. La lumiere etait faite, pleine et entiere, la 

(1) Patrol., t. CLII, col. 81. 

(2) /rf., t. CLIV, col. 290. 



L'AECHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 91 

longanimite avait ete poussec aux dernieres 
limites : le concile de Lyon renouvela la sentence 
de deposition qui avait ete prononcee & Autun. 

Mais, pour user jusqu'a la fin de misericorde, 
et ne pas encourir le reproche d'eteindre la 
meche qui fume encore , Gregoire VII fit une 
derniere tentative de bonte paternelle ; il ecri- 
vit a Manasses, comme pour lui ofiTrir encore 
une derniere planche de salut. 

Nous vous accordons jusqu'k la fete de 
saint Michel, la permission de vous justifier, 
si vous le croyez possible... Mais, c'est a condi- 
tion que vous restituerez tous leurs biens, a Ma- 
nasses, a Bruno et a tous ceux qui paraissent 
avoir parle centre vous pour defendre la jus- 
tice... Laissez servir Dieu dans 1'Eglise, entoute 
securite, les clercs quiont silongtemps souffert 
1'exil pour la justice (1). 

Gregoire VII parlait ainsi a la date du 17 avril 
1080. 

Cette parole pontificale, Bruno 1'attendait 
depuis quatre ans, depuis quatre ans il souf- 
fraitTexil pour la justice . Quel soulagement 
il dut eprouver, en Tentendantprononcer enfin! 

G'etait la justification de sa conduite aux 

(1) Patrol, t. CXLVII1, col. 563. 



92 VIE DE SAINT BRUNO 

yeux des interests qui auraient pu la blamer; 
c'etait 1'indignite chassee du sanctuaire; c'etait 
Tin des premiers sieges de France rendu libre 
enfin pour un vrai pasteur : Telles furent les 
joies de Bruno, en entendant la voix de Rome. 
L' attitude que prit Gregoire VII, apres la 
deposition de 1'archeveque, montre bien qu'en 
effet la cause de Reims avait a ses yeux une 
importance capitale et generate ; c'etait la cause 

r 

de la France et la cause de 1'Eglise ; il fallait 
que le triomphe de la verite fut retentissant. 
Quatre lettres revetues de la signature du grand 
pape, en date du 27 decembre 1080 (1), appri- 
rent a la France entiere que 1'archeveque de 
Reims etait depossede de son siege, sans espoir 
d'y remonter jamais. La parole du pape a pris 
cette fois les accents de 1'indignation sainte. 

Manasses, dit-il au clerge et au peuple de 
Reims, s'etait introduit comme un voleur et un 
cruel brigand dans son diocese, pour de vaster 
le troupeau du Seigneur. Les eveques suffra- 
gants, a leur tour, re^urent de Gregoire VII 
1'ordre de ne plus traiter le simoniaque en 
archeveque, mais en usurpateur. Le comteEbles 
qui avait renoue amitie avec lui, apres rupture 

(1) Patrol., t. CXLVIlI,col. 590 et seq. 



L'ABCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 93 

declaree, fut invite nommement et instamment 
a renoncer a cette amitie pestilentielle . 
Quant aii roi de France, Philippe I er , il rec,ut 
une lettre plus pressante encore, sur le naeme 
sujet. 

Vous nous avez souvent fait assurer, lui 
disaitlepape, que vous desiriez avoir les bonnes 
graces de saint Pierre et notre amitie... Nous 
vous ordonnons done de la partde saint Pierre, 
et nous vous prions, de la ndtre, de ne plus 
donner aucune protection & Manasses, depose 
pour ses crimes de 1'archeveche de Reims, et 
de ne plus le soufirir a votre cour. 

Nous vous defendons aussi, par rautorite 
apostolique, d'empecher 1'election que le peuple 
et le clerge de Reims doivent faire d'un autre 
archeveque (1). 



XIII 

Le simoniaque endurci devait se voir enfin, 
sans appui, sans recours, fletri a jamais et 
demasque sans illusion possible. II n'avait 
qu'une voie pour se rehabiliter, celle du re- 

(1) Rohrbacher, t. VII, p. 203. 



94 VIE DE SAINT BRUNO 

pentir; il ne silt pas la preridre. Devant 1'evi- 
dence et I'enormite de ses fautes^ il entra en 
revolte ouverte centre 1'autorite pontificale, et 
en revolte armee. Pendant une annee entiere, 
Reims dut subir cet arcbeveque qui 1'avait 
comme transformee en citadelle fortifiee d'une 
nombreuse garnison. Pour stimuler le zele 
de sa soldatesque, onle vit lui distributer meme 
les tresors et les ornements de 1'Eglise. II se 
mit un jour & partager & sa troupe un calice 
d'or de grand prix, plus precieux encore par les 
souvenirs que la tradition y attachait : il renfer- 
mait nne parcelle d'or ofi^ert a Bethleem par les 
Mages. On rapporte que les mercenaires eux- 
memes auraient hesite avant d'accepter un tel 
salaire, et que 1'un d'eux ayant tendu la main 
pour recevoir un fragment du calice, tomba 
en demence sur-le-champ. 

Les choses allaient au pire de jour en jour; 
les exces de toutes sortes se commettaient sous 
les inspirations passionnees de Manasses ; enfin, 
1'indignation de tons ne connut plus de bornes : 
Pretres, nobles et bourgeois unirent leurs efforts 
et chasserent de leur ville 1'eveque simoniaque 
qui en etait devenu le tyran. On croit qu'il alia 
chercber asile aupres du despote allemand, 
Henri IV, et qu'il s'efforQa de gagner les fa- 



L'ARCHEVEQTJE SIMONIAQUE ET BRUNO 95 

veurs de 1'antipape Guibert qui venait d'etre 
acclame par les schismatiques, sous le nom de 
Clement III. D'apres des temoignages qui ne 
meritent cependant pas une foi absolue, il se 
serait trouve sous les murs de Rome que les 
partisans de 1'antipape assiegeaient, au moment 
du simulacre de couronnement imperial qui eut 
lieu dans le champ de Neron (1). On n'a pas de 
certitude absolue sur la fin de ce malheureux 
archeveque : les uns croient qu'il mourut dans 
rexcommunication, et Guibert de Nogent le 
pense; d'autres laissent esperer qu'il eut de 
vrais sentiments de repentir et fit meme un 
pelerinage en terre sainte. 

La voie chere a Bruno venait enfin de lui etre 
ouverte ; il allait la prendre sans retard. 

(1) Darras, t. XXII, p. 485. 



CHAPITRE IV 

LE CBEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 



I. Retour de Bruno a Reims. II. Arrived a Paris et appari- 
tion effrnyante. III. Contestations pen fondfies. IV. D6- 
termination irrevocable de Bruno. V. A la garde de Dieu. 
VI. Saint Robert de Molesmes, saint Etienne deMuretet 
les fondationsprovidentielles du onziemesiecle. VII. Bruno 
a Molesmes et Seche-Fontaine. VIII. Les Alpes. IX. D6- 
part de Seche-Fontaine et reve rSconfortant de Bruno. 



Nous avons suivi pas a pas les differentes 
phases du debat solennel de Reims ; nous ne 
pouvions nous en dispenser; c'etait notre sujet 
meme, puisque par 1'enchainement des circons- 
tances, la personne meme de Bruno s'etaitlrou- 
vee engagee dans cette grande cause. II y avait 
pour nous une raison plus decisive encore et un 
attrait plus grand : c'etait au milieu meme de 
cette tempete, que Dieu avait fait entendre son 
appel a Bruno. II ne le voulait, ni dans une 
grande chaire d'enseignement, ni sur un bril- 



LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 97 

lant siege episcopal ; il le voulait dans une cel- 
lule et dans un desert : il le voulait chartreux ! 
II sauraryconduireprovidentiellement comme 
par la main. Si des obstacles se presentent 
encore, il les renversera ; si 1'amour divin s'at- 
tiedit, si le courage se refroidit comme enfai- 
sait trop humblement 1'aveu notre cher Bruno, 
Dieu parlera encore plus fort et Bruno com- 
prendra. 



I 



Apres la condamnation de Manasses, Bruno 
revint a Reims. II 1'avait quitte en exile et en 
proscrit; il y rentrait en triomphateur, avee une 
aureole de plus autour du front, celle de la 
souffrance enduree pour la justice. Son coeur 
dut battre des joies les plus intimes et les plus 
pures : tant de mains amies se tendaient vers 
lui ! tant de visages s'epanouissaient & sa 
vue ! 

Mais les joies personnelles comptaient pour 
assez peu de chose dans la vie de Bruno; savie 
etait surtout faite de devoir. Le devoir 1'attira 
encore & Beims plus que le plaisir. Le simonia- 
que chasse, il avait & reprendre possession des 
biens dont il avait ete depouille ; sa stalle etait 

5 



98 VIE DE SAINT BRUNO 

restee vide pendant les quatre annees de son 
exil, il avait a 1'occuper encore. Enfin, dans 
Tetat de disorganisation et de revolution ou 
Manasses venait de laisser toutes choses, on com- 
prendra le r6le que pouvaitjouer Bruno dans 

r 

1'Eglise de Reims, avec le prestige, qui s'atta- 
chait a sa personne. 

Sa vocation eut une epreuve dangereuse a 
porter, I'epreuve des honneurs. 

Le peuple et le clerge de Reims avaient a se 
choisir un eveque, comme le voulaient les usa- 
ges et le droit alors suivis dans 1'Eglise. Nous 
avons entendu Gregoire VII rappeler au roi de 
France de respecter et faire respecter la liberte 
de cette electiori. Sur qui allaient se porter les 
suffrages? II y avait uncandidat que sesmerites 
designaient entre tous aux electeurs. Le legat 
Hugues de Die, nous ne Tavons pas oublie, 
1'avait recommande au Souverain Pontife 
comme un conseiller et un cooperateur pou- 
vant particulierement servir la cause de Dieu , 

r 

en le conjurant de le destiner a 1'Eglise de 
Reims . Ce candid at etait Bruno. Quant aux 
sentiments qu'il inspirait au clerge de Reims, 
nous en avons le temoignage authentique, dans 
le litre funebre que les chanoines de la cathe- 
drale redigerent a salouange. C'est un veritable 




l.EDOCTliUH IIAYMOXI) DIOCKES KNSEIGNANT A PAUIS 



(p. 100). 



98 VIE DE SAINT BRUNO 

restee vide pendant les quatre annees de son 
exil, il avait a 1'occuper encore. Enfin, dans 
1'etat de disorganisation et de revolution oii 
Manasses venait de laisser toutes choses , on com- 
prendra le r6le que pouvait jouer Bruno dans 
1'Eglise de Reims, avecle prestige.qui s'atta- 
chait a sa personne. 

Sa vocation eut une epreuve dangereuse a 
porter, 1'epreuve des honneurs. 

Le peuple et le clerge de Reims avaient a se 
choisir un eveque, comine le voulaient les usa- 

r 

ges et le droit alors suivis dans TEglise. Nous 
avons entendu Gregoire VII rappeler au roi de 
France de respecter et faire respecter la liberte 
de cette electioii. Sui? qui allaient se porter les 
suffrages? II. y avait un candidat que ses merites 
designaient entre tous aux electenrs. Le legat 
Hngues de Die, nous ne Tavons pas oublie, 
1'avait recommande au Souverain Pontife 
comine un conseiller et un cooperateur pou- 
vant particulierement servir la cause de Dieu, 
en le conjurant de le destiner a 1'Eglise de 
Reims . Ce candidat etait Bruno. Quant aux 
sentiments qu'il inspirait au clerge de Reims, 
nous en avons le temoignage authentique, dans 
le litre funebre que les chanoines de la cathe- 
drale redigerent a sa louange. C'est un veritable 




LEDOCTEUR RAYMOND DIOCRES ENSEIGNANT A PARIS 



(p. -100). 



LR CHEM1N DU DESERT DE CHARTREUSE 99 

enthousiasme qui ^inspire; nous le transcri- 
vons dans sa partie importante : 

Bruno avait le plus grand prestige en 
notre vilie ou il faisait 1'honneur et la consola- 
tion des siens. Nous le preferions a tous, et 
c'etait justice. II etait plein de bonte, habile 
en toute science, eloquent et fort riche. 
(litre 52.) 

Mais Bruno nourrissait d'autres desseins, et 
ce n'etait rien moins que 1'episcopat qu'il por- 
taitdans ses ambitions; a toutes les sollicita- 
tions, il ne pouvait repondre que par un refus. 
Ne serait-ce peut-etre meme pas a cause de ces 
refus, que 1' election episcopale n'eut pas lieu, 
et que Gregoire VII se contenta de donner a 

r 

1'Eglise de Reims imadministrateuriemporsLire, 
Elinan, eveque de Laon? 

Nous ne savons. Mais, ce quiest bien certain, 
c'est que Bruno quitta Reims, vers cette epoque, 
et pour toujours, comme siege de sa vie. Ge fut 
vers le commencement de 1081. 



II 



II vint a Paris et enseigna a son academic sur 
invitation de Geoffrey qui en etait 1'archeveque. 



100 VIE DE SAINT BRUNO 

Nous trouvons cette affirmation dans le Bre- 
viaire romain, et c'est la foi cartusienne. 

Les six litres funebres de 1'Eglise de Paris 
confirment gravernent notre assertion, qui est 
bien celle aussi d'Egasse du Boullay, auteur 
d'une Histoire de CUniversite de Paris (1). 

Du reste, il y a eu dans la vie de Bruno un 
fait capital, qui a ete regarde par tous les his- 
toriens, comine un merveilleux et souverain 
appel de Dieu, et dont Paris fut le theatre. 
C'est la que nous allons en etre les temoins. 

Lesueur a consacre les traditions cartusien- 
nes, en jetant sur latoile le cote si tragique de 
cette scene memorable. 

Nous laisserons un Chartreux lui-meme faire 
le recit du fait merveilleux qui mit en emoi la 
capitale, etfit une revolution dans le coeur de 
Bruno. Ge 'Chartreux ecrivait sa chronique au 
treizieme siecle. 

Remarquons bien le ton et 1' allure de sa pa- 
role : c'est 1'accentmeme de la verite. 

Puisquenous devons raconter, pour enper- 
petuer la memoire, quelques traits des anciens 
sages et des saints fondateurs de Tordre des 
Chartreux, commengons apres avoir invoque 

(1) Tome I, p. 467. 




Lli DOCTEUU LUYUOXU BIOCUES EXPIUANT (p. 101). 



LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 101 

1'Esprit-Saint, par 1'evenement qui fut pour 
eux, comme on le rapporte, la premiere occa- 
sion de leur religieux dessein. 

L'an 1082 environ de 1' Incarnation du Sei- 
gneur, alors que fleurissaient deja a Paris les 
hautes etudes, surtout la philosophic, la theo- 
logie et le droit canon, on rapporte qu'un 
prodige eut lieu dans les circonstances suivan- 
tes : 

Un docteur renomme de cette ville, apres 
avoir ete celebre entre tous pour sa vie et sa 
science, fut saisi par une grave maladie et 
mourut auboutde peu de jours. Selon 1'usage 
parisien, on exposa son cadavre couche dans un 
cercueil, au milieu d'une grande salle, ou, du- 
rant la journee qui suivit le deces, onne cessa 
de chanter 1'office des defunts. Le lendemain 
matin, les membres de 1'Universite de Paris, 
docteurs et etudiants, se reunirent pour les fu- 
nerailles solennelles du def unt qu'ils honoraient. 
Mais au moment ou Ton souleva le cercueil 
pourle transporter k 1'eglise, tout a coup, a 
la stupefaction de tous, le defuntleva la tete, et 
cria d'une voix forte et terrible : Je suis ac- 
cuse au juste jugement de Dieu! Puisillaissa 
rctomber la tete et reprit Timpassibilite du 
cadavre. 



102 VIE DE SAINT BRUNO 

Remplis cle terreur et d'epouvante, les assis- 
tants delibererent entre eux et resolurent de 
renvoyer la sepulture au lendemain. Le matin 
du jour suivant, une grande foule se reunit an 
meme lieu, et Ton se disposa, comme la veille, 
a transporter le corps a 1'eglise. Alors le defunt 
leva de nouveau la tete, criant avec douleur et 
d'une voix de tonnerre : Je suis juge au juste 
jugeraent de Dieu! L'effroi de tous fut a son 
comble. On se demand ait ce que signifiaient de 
telles paroles, on commentait ce qu'elles avaient 
d'horrible et d'inoui. La conclusion fut encore 
d'ajourner les funerailles au lendemain. 

Le troisieme jour, la cite presque entiere 
accourut au bruit du prodige, et Ton essaya 
encore de porter le defunt au tombeau. Pour 
la troisieme foisle mortparla.il fit entendre ce 
cri lugubr e et dechirant : Je suis condamne au 
juste jugement de Dieu! Une impression de 
supreme terreur saisit la foule qui se dispersa 
avec la certitude de la damnation du docteur. 
Parmi les temoins de ce fait se trouvait Maitre 
Bruno, illustre docteur, enfant de 1'Allemagne, 
ne a Cologne d'une noble famille, chanoine et 

f 

Ecolatre de 1'eglise de Reims. louche de com- 
passion enentendantles cris du defunt, il com- 
muniqua ses resolutions salutaires a quelqnes- 




APPARITION EFFIUYAXTE DU DOCTEUI! APHES SA MORT 

(p. 102). 



102 VIE DE SAINT BRTOO 

Remplis de terreur et d'epouvante, les assis- 
tants delibererent entre eux et resolurent de 
renvoyer la sepulture au lendemain. Le matin 
du jour suivant, une grand e foule se reunit au 
meme lieu, et Ton se disposa, comme la veille, 
a transporter le corps a 1'eglise. Alors le defuut 



leva de nouveau la tete, crdant avee douleur et 
d'une voix de ionnerre -: ' . Je ;suis juge au juste 
jugement de Dieu! L'effroi de tous fut ^ son 
comble. On se demand ait ce que signifiaient de 
telles paroles, on commentait ce qu'elles avaient 
d'horrible et d ? inoul. La conclusion fut . encore 
d'ajourner les funerailles au lendemain. 

Le troisieme jour, la cite presque entiere 
accourut au bruit du prodige, et Ton essaya 
encore de porter le defunt au tombeau. Pour 
la troisieme foisle mort parla. 11 fit entendre ce 
cri lugubre et dechirant : (( Je suis condamne au 
juste jugement die Dieu ! Une impression de 
supreme terreur saisit la foule qui se dispersa 
avec la certitude de la damnation du docteur. 
Parmi les temoins de ce fait se trouvaitMaitre 
Bruno, illustre docteur, enfant de 1'Allemagne, 
ne a Cologne d'une noble famille, chanoine et 

f- 

Ecolatre de 1'eglise de Reims. louche de com- 
passion en entendant les cris du defunt, il com- 
muniqua ses resolutions salutaires a quelques- 




APPARITION EFFRAYANTE DU DOCTEUR API\ES SA 110JVT 

(p. 102). 



LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 103 

uns de ses compagnons, presents avec lui a ce 
spectacle (1). 

Les Bollandist.es, sous letitre de Vita anti- 
quior, ont donne de ceirecit un texte qui ne 
differe queparquelques mots de celuiquenous 
venons de mettre sous les yeux du lecteur. Dans 
un manuscrit du quatorzieme siecle (2), on 
trouve une version un peu differente ; nous ne 
nous attarderons pas a faire penetrer le lecteur 
dans le detail de ces divergences. Mais puisque 
larealite de cefait a ete serieusement attaquee, 
nous montrerons en peu de mots sur quelles 
bases solides il repose. 



Ill 



II est d'abord assez etrange que la tradition 
des Ghartreux ait ete admise sans conteste pen- 
dant quatre siecles, pour venir se heurter au 
dix-septieme a des denegations a peu pres gra- 
tuites. L'homme du reste qui s'en est fait le 
porte-voix a paru suspect a beaucoup pour la 
surete de son jugement et lasagesse de ses cri- 
tiques. La liste de ses publications condamnees 

(1) Le Coulteux. Annales, t. I, p. LIV. 

(2) Ibidem, p. 



104 VIE BE SAINT BRUNO 

par le Saint-Siege est assezlongue, et la these 
du docteur Jean de Launoy (car c'est de lui 
qu'il s'agit) sur le sujet en question, a ete raise 
& VIndex par decret du 29 mai 1690. Cette 
these a pour titre : De verd causa secessus sancti 
Brunonis in erenium dissertatio. La note dont 
1'a gratifiee la Congregation de 1'Index devrait 
lui concilier peu d'autorite ; mais le parti pris 
estsouvent aveugle. 

Dans leur gravite patriarcale et dans leurs 
deliberations seculaires, les Chartreux ont 
adhere pleinement et officiellement au recit 
fixe dans 1'ordre par le religieux du treizieme 
siecle. 

Ce recit a ete place en tete des Statnts edites 
par les soins du R. P. Dom Frangois Dupuy, au 
commencement du seizieme siecle, et il prend 
une autorite particuliere et vraiment frappante, 
si on songe au petit. nonibre d'intermediaires 
qu'il y a eu entre les contemporains de saint 
Bruno et le Chartreux da treizieme siecle. 

D'apres les calculs de Dom Le Couteulx, ce 
Chartreux a ecrit son recit vers 1'an 1240. II a 
done tres probablement vecu dans 1'ordre en 
meme temps que le R. P. Dom Jancelyn, 
mort en 1233, apres avoir ete General pendant 
plus de cinquante ans. Eutre ce venerable 



LE CHESHN DU DESERT DE CHARTREUSE 103 

religieux et saint Hugues de Grenoble, mort en 
1132, il n'est pas necessaire de placer plus d'un 
intermediate (1). 

Or, le recitd'unevenement si extraordinaire, 
fait authentiquement par un Chartreux, sous 
les yeux pour ainsi dire des contemporains de 
Bruno, ne pouvait etre maintenu ou meme 
ecoute, qu'en restant 1'expression exacte de la 
verite. Une invention si colossale et si osee 
eut attire 1'attention snr-le-champ, et provoque 
les protestations indignees de saints religieux, 
pour lesquels nous ne revendiquerions dans la 
circonstance, que la plus vulgaire probite. On 
ne vit pas dans les Chartreuses de legendes de 
bonnes vieilles, ou de contes des Mille etune 
nuits, mais on y vit de simplicite, de verite, et 
les esprits y unissent la distinction & la matu- 
rite : il y a autant d'elevation intellectuelle que 
de grandeur morale. 

L'arme d'attaque dont se sert surtout le doc- 
teur de Launoy est le silence des contemporains 
et de Bruno lui-meme. Mais y a-t-il peut-etre 
ici un peu meprise et equivoque : le docteur de 
Launoy connait-il tousles contemporains? a-t-il 
eu entre mains tous leurs manuscrits? est-il 

(1) Vie de saint Bruno, p, 193. 

5. 



10(5 VIE DE SAINT BRUNO 

bien sur que du fond de quelque bibliotheque 
quelque chercheur ne tirera pas le manuscrit 
du contemporain demande avec tant d'acrimo- 
nie? Ces questions qu'on a le devoir de poser 
doivent faire perdre un peu le ton de 1'assu- 
rance. 

Et puis, ce silence est-il si absolu qu'on a 
bien voulu le dire? Dans son Histoire de Fordre 
des Chartreux, Jean Gallot, pretre de Toulouse 
et docteur entheologie, mort en 1613, ne cite-t-il 
pas le temoignage du contemporain Theodoric 
qui raconte le fait dans son bel ouvrage, De 
sanctd temporum ratione? Dom J.-B. Hoog- 
gwegg, vicaire de la Chartreuse dc Paris au 
dix-huitieme siecle, ne declare-t-il pas, sur le 
rapport de deux Ghartreux, que ce manus- 
crit a ete lu avec le recit miraculeux par le 
R. P. Housta, docteur en theologie et lec- 
teur en 1'abbaye de Saint-Trond? 

Si, des les premiers siecles de safondation, 
la Grande-Chartreuse n'etit ete devoree par des 
incendies qui ne laisserent subsister que les 
cendres des manuscrits nombreux qui formaient 
la bibliotheque du celebre convent, surement 
on aurait eu de quoi satisfaire surabondamment 
Launoy, en lui donnant le temoignage des con- 
temporains. 



LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 107 

Le temoignage des contemporains? Mais il ne 
nous a pas paru douteux, en parcourant les 
Titres funebres, celui du Ghapitre de Notre- 
Dame de Paris en particulier. Enlevons a ce 
titre sa forme impersonnelle, plagons-y le nom 
du defunt, et nous nous retrouvons en presence 
meme du recit miraculeux du Ghartreux du 
treizieme siecle. L'auteur du Titre avait le fait 
de 1'apparition present a la pensee ; en redi- 
geant son petit poeme, il en etait domine, emu 
et epouvante ; pendant les vingt vers que compte 
cette petite piece, il lui est impossible de s'ar- 
racher a ces lugubres impressions. 

Le Titre prend une precision historique, en 
nous apprenant que Bruno saisi par les terreurs 
de Fenfer prit tout a coup, repente la deter- 
mination de fuir le monde : la voix d'outre- 
tombe qu'il venait d'entendre Tavait terrific . 

Ge sont les memes impressions que nous 
recueillons au debut du Titre de Saint-Germain 
de Paris. 

ftes voix ne sont-elles vraiment pas les voix 
des contemporains, voix bien authentiques et 
bien precises, qui proclament le prodige? 

Un fait important s' etait produit au sujet du 
recit qui nous occupe : on 1'avait vu insere pen- 
dant quelque temps dans le Breviaire romain, 



108 VIE DE SAINT BRUNO 

et, par decision de la Sacree-Congregation des 
rites, il en avait ete retranche. Les adversaircs 
de la tradition cartusienne n'avaient eu garde 
de laisser passer inaperc,ue cette suppression, 
et de s'en servir pour etayer leur these. Or, le 
decret de la Sacree-Congregation, recueilli a la 
bibliotheque Vaticane et qu'on peut lire dans les 
Annales de D. Le Gouteulx (1), a mis en pleine 
lumiereles intentions dela Gourromaine. Nous 
citons : II a ete decide qu'on retrancherait 
des Lemons de saint Bruno ce qui y est raconte 
comme la cause de sa conversion; soit afin d'a- 
breger 1' office, soit parce que ce fait n'ajoute 
rien a la saintete de saint Bruno. 

Gette reponse est singulierement corroboree 
par une antre suppression importante qui fut 
faite, en meme temps, de la profession de foi 
prononcee par saint Bruno sur son lit de mort. 
Or, cette profession de foi est irrefragablement 
authentique, puisqu'elle est attesteepar lalettre 
des Ghartreux de Galabre annongant la mort 
de leur venere Pere. 

De nombreux ecrivains, et du plus grand 
merite, ont suivi sur le point qui nous occupe 
la foi cartusienne. Nous trouvons parmi eux 

(1) Tome 1, p. LXXXI. 




SAINT DHUNO JIEDITA.NT DANS SA CHAMBUE LES 
PAUOI.ES TEl'.RIIil.ES I)U MOllT (p. 109). 



LE CHEM1N DU DESEBT DE CHARTREUSE J 09 

des noms comme ceux de Gerson, de saint 
Antoine et de Bellarmin. La grande autorite 
catholique en matiere biographique, les Bol- 
landistes, n'osent pas conclure. Pour nous, en 
toute securite, nous repeterons, avec 1'ordre 
tout entier des Chartreux, la conclusion du 
R. P. D. Le Masson : Nous persevererons dans 
notre simplicite, en croyant que notre recit, au 
moins dans sa substance, estveridique. 



IV 



Gette lugubre apparition devenait un evene- 
ment important, decisif, dans la vie de Bruno, 
et nous pourrions dire dans la vie de 1'Eglise : 
1'ordre des Chartreux allait sortir de la. 

Cette voix du damne que Bruno a entendue, 
1'a rempli d'epouvante. II 1'entend toujours 
resonner a ses oreilles ; elle lui fend 1'ame, elle 
lui brise le coaur, elle transforme sa volonte : 
il se sent capable detout pour eviterlemalheur 
effroyable et sans reinede dont il vient d' en- 
tendre les sanglots. Ce ne sera pas plus tard 
que Bruno gagnera le desert, comme il le reve 
depuis longtemps ; ce sera toutde suite. 

II ne veut pas seul eviter le souverain mal- 



110 VIE DE SAINT BRUNO 

heur, il veut 1'eviter aux autres ; c'est le zele 
de 1'apostolat : il sera fondateur d'ordre. Et, 
comme Dieu dispose adrnirablement toutes 
choses, il vient d'elever en un instant Bruno 
a la hauteur de cette grande mission. 

Sa vie deviendra pour ses enfants un modele 
qu'ils contempleront a travers les ages, s'effor- 
cant d'en reproduire les ideales beautes. Us 
pourront les egaler quelquefois peut-etre, ils ne 
les depasseront jamais. 

Le biographe du treizieme siecle que nous 
avons cite, lui prete, en cette circonstance so- 
lennelle, des discours qui doivent rendre fide- 
lement 1'etat d'esprit dans lequel il se trouvait 
en ce moment (1). 

mes chers amis, qu'allons-nous faire? 
nous perirons tous a moins de trouver notre 
salut dans la fuite. Si le bois vert a un pareil 
sort, qu'en sera-t-il dubois sec?... 

II n'y a pas a en douter, ces grandes voix qui 
viennent de 1'eternite, ont rempli a travers les 
siecles les solitudes et les convents. Geux a qui 
Dieu fait la grace d' entendre unpeu plus distinc- 
tement que le vulgaire ces terribles trompettes 
du jugement, laissent tout, biens, plaisirs, 

(1) Patrol., t. GUI, col. 484. 




SAINT BRUNO EX1IOHTANT SISS AMIi A TOUT QU1TTEU 

(p. 110). 



LE CHEM1N DU DESERT DE CHARTREUSE 111 

richesses, pour se rendre le juge souverain 
favorable. 

Six hommes, six vaillants, repondirent a Tap- 
pel de Bruno; son ame avait penetre leurs 
ames : 1'ordre des Ghartreux etait cettefois irre- 
vocablement fonde. 

Ces premiers elus furent Landuin, le savant 
italien qui devait etre le premier successeur de 
Bruno a la Grande-Chartreuse ; deux chanoines 
de Saint-Ruf, appeles 1'un et 1'autre Etienne, 
Hugues, surnomme le Ghapelain; et deux la'i- 
ques, Andre et Guerin. 



r 

En quittant Paris, 1'ancien Ecolatre devait 
etre amcne a, passer par Reims, pour bien des 
raisons qu'il est facile d'imaginer : les dernie- 
res dispositions k prendre pour tous les interets 
qu'il y avait laisses, les dernieres illusions a dis- 
siper dans leclergeetlepeuplequile voulaient 
et 1'attendaient pour eveque, un dernier adieu 
a tant d'amis fideles ! Les saints entendent bien 
les devoirs del'amitie. Mais Reims ne pouvait 
etre qu'une halte; Bruno etait irrevocablement 
desormais en route pour les solitudes ct le desert. 



112 VIE DE SAINT BRUNO 

Une tradition dont s'est fait 1'echo un auteur 
moderne (1), nous represente cet hero'ique pe- 
lerin adressant une derniere fois la parole au 
clerge et au peuple de Reims. Quepouvait etre 
son discours qu'un dernier adieu au monde et 
un sublime cride 1'ame? II fut, dit 1'auteur que 
nous citons, le commentaire enflamme de cette 
parole du psalmiste : Je me suis enfui au 
loin pour demeurer dans la solitude. (Ps. 58.) 
Get amant du desert parla ayec tant d'autorite 
et d'onction, 1'impression produite fut si vive, 
que plusieurs de ses auditeurs se montrerent 
disposes a le suivre. De ce nombre furent Pierre 
et Lambert. 

Par une coincidence que nous pouvons main- 
tenant bien nous expliquer, presque en meme 

r 

temps que 1'ancien Ecolatre elevait une barriere 
infranchissable entre lui et le monde, 1'Eglise 
de Reims recevait enfin le pasteur dont elle 
avait ete veuve pendant si longlemps : Rainald 
du Bellay, tresorier de Saint-Martin de Tours, 
venait d'etre elu pour eveque en 1083. 

De quel cote Rruno dirigera-t-il ses pas. en 
quittant le monde ? Quel genre de vie sera le 
sien? a quelle institution monastique se sou- 

(1) L'abbe Berseaux. L'Ordre.des Charlreux, p. 37. 




SAINT UltUNO ET SES AMIS DONNAXT TOUS LEURS BIKXS 
ATJX PAUVRES (p. HI). 



LE^-CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 113 

mettra-t-il avec ses disciples? Autant de ques- 
tions, autant de problemes dont il n'apasmeme 
cherche la solution : Dieu dontil aime unique- 
ment la volonte 1'eclairera, et les circonstances 
1'aideront & se determiner. Bruno va a la garde 
de Dieu, comme la plupart des moines et des 
ermites de son epoque. 

Cette vie religieuse du onzieme siecle a un 
cote primitif et providentiel qui ne laisse pas 
que d'avoir une grande poesie. Les ?tmes eprises 
de perfection etsoucieusesdel'etcrnite, se clier- 
chent, se rencontrenfc et s'associent, an hasard 
des circonstances les plus imprevues et les plus 
mysterieuses. L'emplacement des monasteres 
est choisi, on ne sait pourquoi, ni comment, un 
peu comme le nid des oiseaux, plutot par un 
instinct surnaturel que par une vraie raison 
determinante. Si la grande regie de saint Benolt 
est adoptee le plus generalement au sein des 
families religieuses, elle ne Vest ni complete- 
ment, ni exclusivement. Les esprits cherchent, 
hesitent, tatonnent, et reyelent comme un vrai 
fond d'inquietude. Les fondations monastiqnes 
sont comme des ruches touj ours unpeuen mou- 
vement, aujourd'hui pleines de vie, demain un 
peu somnolentes; les abeilles aujourd'hui nom- 
breuses, demain diminuees, essaiment quelque- 



114 VIE BE SAINT J3RDNO 

fois en deux ou trois families nouvelles. Gette 
vie monacale nous rappelle beaucoup par cer- 
tains cotes la vie patriarcale ; elle se passait 
comme sous la tente, et etait un peua 1'aven- 
ture, disons pour etre plus Chretien et plus vrai, 
a la Providence ! 

Bruno fournit un des episodes touchants de 
cette action divine sur ses saints ; tandis qu'il 
allait avec ses compagnons, comme tout desem- 
pare et incertain, il se trouvait en plein dans 
sa voie : Dieu 1'envoyait au-devant de deux 
ames d'elite, fondateurs d'Ordres comme il allait 
1'etre, et dont les exemples etles conseils de- 
vaient le preparer plus immediatement a sa 
grande mission. 



VI 



Dans un coin de cette meme Champagne , ou 
le nom de Bruno avait jete taut d' eclat, vivait 

f 

un saint religieux; c'etait Robert. Elu prieurde 
Saint-Pierre-de-Celle pres de Troyes, il devint 
bientdt abbe de Saint-Michel de Tonnerre. De 
pieux ermites du voisinage qui avaient remar- 
que ses eminentes vertus, solliciterent et obtin- 
rent du pape Alexandre II la faveur de 1'avoir 
pour chef de leur famille spirituelle. 



IE CHEMIN BU DESERT DE CHARTREUSE 115 

Noble seigneur de Grepy, comte de Bar-sur- 
Aube, venait de renoncer au monde, an milieu 
de 1'etonnement de tons. Sur les bords de la 
petite riviere de Laigne, il possedait une vaste 
terre dont Robert aimait les sites et le silence ; 
il en fit don au saint religieux qui vint en pren- 
dre possession le 30 decembre 1075, accompa- 
gne de treize disciples. 

Ce fut Molesmes, preciirseur de Giteaux. La 
pauvrete, le sacrifice, la saintete y porterent 
leurs fruits les plus savoureuxet les plus abon- 
dants; le nom de Molesmes embaumait la 
region (1). 

C'est dans cette solitude priviiegiee qu'un 
jour on vit arriver Bruno et ses compagnons. 
Plusieurs Titres en donnent 1'assurance et la 
preuve, presque dans les memes termes (2) : 
Fit monachus, hinc eremita, Bruno fut d'abord 
moine, ermite ensuite. Mais ou done, si ce n'est 
a Molesmes, Bruno mena-t-il la. vie monacale? 
On ne lui connait de sejour dans aucun autre 
monastere, avant son entree au desert de Char- 
treuse. 

Dans sa sollicitude toute paternelle et qui 
nous parait si particuliere, Dieu voulait le inu- 



(1) Boll., act. 29 

(2) Titres 47, 68, 139, 143. 



116 VJE DE SAINT BRUNO 

nir de nouveanx secours et 1'eclairer de nou- 
velles lumieres. Un autre saint encore devait 

r 

se trouver sur ses pas. G'etait saint Etienne de 
Muret. Dom Surius et plusieurs autres Chartreux 
affirment ces relations de leur bien-aime pere 
avec le saint Limousin. Elles ne paraissent en 
effet pas douteuses, mais les avis se partagent 
lorsqu'il s'agit d'en preciser le moment. 

r 

Etienne etait ne a Thiers, en Auvergne, d'une 
noble famillc. Eleve en Italic par Milon, eve- 
que de Benevent, appele a la Gour pontificale, 
des la premiere annee du pontificat de Gre- 
goire VII, il etait revenu en France, pour se 
retirer sur la colline de Muret, ou il passa cin- 
quante ansdans toutes les austerites de la peni- 
tence. Il ne mangeait que du pain et ne buvait 
que de 1'eau pure. II porta sur la chair nue, 
pendant plusieurs annees, une cuirasse de fer. 
Quelques planches sans paille, jointes en 
forme de tombeau, lui servaient de lit. Outre 
1'office du jour, il recitait qnotidiennement 
celui de la sainte Vierge et des morfcs. Tel 
etait le guide et Vexemple de la vie monastique 
a Muret. L'usage de la viande y etait interdit, 
meme pour les malades. Ghacun de ces traits 
nous semble comme un point de la regie anti- 
cipee des Chartreux. A clefaut d'autre preuve, 



LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 117 

cette communaute de vueset de pratiques entre 

f 

Bruno et Etienne, serait le temoignage irrecu- 
sable de leur rencontre et de leurs entretiens. 

Troubles dans la possession du desert de 
Muret, les religieux se retirerent dans celui de 
Grandmont, d'ou leur est venu leur nom de 
Grandmontins. 

Saint Robert, saint Etienne et saint Bruno, 
voilalestrois grandes personnalitesmonastiques 
du onzieme siecle ! Et voilA que dans des vues 
toutes providentielles, Dieu se plait a les unir 
par des liens d'amitie, de deference et de con- 
seil, pour marquer leur oeuvre au coin d'une 
sagesse divine. 

G'est la sollicitude touchante dont 1'action a 
ete toujours sensible et opportune dans la vie 
de 1'Eglise : le remede toujours & cdte du mal. 

Au onzieme siecle, la foi etait vive a trans- 
porter los montagnes; ce n'etaient pas des 
ap6tres qu'il fallait, c'etaient des anges. Les 
dogmes catholiques etaient connus dans tous 
les details, la doctrine evangelique etait le seul 
enseignement social, mais 1'ideal Chretien etait 
souvent meconnu dans la conduite; 1'intelli- 
gence avait moins besoin d'etre eclairee par la 
parole que la volonte d'etre relevee etemportee 
par Texemple. Dieu suscita alors quelques 



1.18 VIE DE SAINT BRUNO 

homines capables de mener la vie des anges 
dans des corps de chair, et leur donna une pro- 
genitive spirituelle nombreuse comme les 
enfants d' Abraham. 

En Italic, saint Romuald de la famille des 
Honesti de Ravenne, fonda vers 1018, 1'ordre 
des Gamaldules. Peu de temps apres, Jean 
Gualbert, seigneur de Pistoie, etablit 1'ordre 
de Vallombreuse en 1038, dans la vallee de ce 
nom. En Allemagne, le monastere souabe de 
Hirschan fut definitivement organise en 1071 
par 1'abbe Guillaume. En France, ce mouve- 
ment religieux fut encore plus universel et 
plus entrainant. 

Nous avons nomine les trois saints qui etaient 
a la tete. Ges patriarches de la vie monastique 
peuvent etre regardes comme les trois genera- 
lissimes de la croisade qui s'imposait pour le 

< f 

salut du monde, de la societe et de 1'Eglise. 
L'Esprit-Saint les eclairait, ils virent juste. Us 
laisseront a d'autres temps et a d'autres ames 
1'apostolat au milieu des villes et des campa- 
gnes ; a leurs yeux 1'ennemi est ailleurs : il est 
an sein meme de 1'Eglise, dans les prelats 
debauches et simoniaques qui s'etalent partout, 
dans le clerge que tous les debordements em- 
portent. 



LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 119 

Qu'ci c6te de son luxe le clerc devoye trouve 
le deniicment du moine;,qu'il y ait en face de 
ses relchements les austerites d'une vie ange- 
lique ; que dans ses voyages au train princier 
le prelat simoniaque rencontre l'ermite qui 
ne s'est reserve qu'une cellule; que du sein 
de ses fetes mondaines et de ses plaisirs, il 
entende au milieu de la nuit les tintements de 
la cloche du monastere qui reveille les religieux 
pour la priere, et le mal sera conjure! Tel fut 
1'apostolat des Gisterciens, des Grandmontins et 
des Chartreux ; telle fut la gloire d'Etienne de 
Muret, de Robert de Molesmes et de Bruno de 
Chartreuse. 



VII 



Revenons maintenant aupres de Bruno, pour 
le suivre dans ses preparations providentielles, 
et assister, autant que faire se pourra, aux 
transformations successives que la grace de 
Dieu opere en lui. 

Que n'avons-nous ici les impressions secretes 
des moines, freres de Bruno! Que d'exemples 
touchants, que de paroles ardentes, que de traits 
emouvants nous aurions k narrer, a savourer et 
a mediter! Parmi les moines de Molesmes, on 



120 VIE DE SAINT BRUNO 

n'en trouverait pas de plus doux, dc plus 
humble et de plus cache ; il n'y en eut pas de 
plus entoure et de plus aime. S'il etait venu a 
Molesmes pour s'edifier et se sanctifier, en edi- 
fication il pouvait deja donner autant que 
recevoir. Son souvenir resta cher et yivant a 
Molesmes : quand le Rolliger s'y presenta h la 
mort de Bruno, pour recueillir I'hommage du 
couvent, il trouva que 1'amitie avait devance sa 
priere, et que 1'ancien religieux y etait toujours 
present et traite en ami. 

Lisons le Titre du monastere ; c'est le quaran- 
tieme : Nous, qui habitons Molesmes, nous 
faisons connaitre a vous, qui etes a La Tour que 
nous avons celebre la sainte Messe pendant 
trente jours pour le seigneur Bruno, votre Pere, 
qui etait notre ami intime, patrono vestro, 
nostro aulem familiarissimo. 

Mais Molesmes ne repondait pas a toutes les 
aspirations de Bruno. Ne s'y trouvait-il pas 
peut-etre assezseul?peut-etre avait-il remarque 
deja les germes de relachement qui devaient 
bientdt eloigner Robert lui-meme? Quoi qu'il en 
soit, une solitude peu distante de Fabbaye ne 
tarda pas a exciter les pieuses convoitises de 
Bruno. G'etait Seche-Fontaine. De genereux 
fondateurs en 1081, en avaient fait don a saint 



LE CHEM1N DTJ DESERT DE CHARTREUSE 121 

Robert; saint Robert 1'offrit a Bruno pour sa 
tentative de fondation eremitique. Ge fut vers 
la fin de 1082, on dans le courant de 1083, qu'il 
alia en prendre possession avec ses six compa- 
gnons (1). 

Seche-Fontaine est situee entre Molesmes et 
Bar-sur-Seine, dans 1'arrondissement de Bar- 
sur-Seine, sur lalimite des communes d'Arelles 
et d'Avirey, au milieu de la foret de Fiel. line 
reste aujourd'hui de ce prieure qne les fonda- 
tions de 1'eglise. Pres de la une ferme garde 
seule le nom de Seche-Fontaine, comme pour 
empeclier de tomber completement dans 1'oubli 
un passe si digne de vivre. Une charte de 
1'abbaye de Molesmes, citee par Mabillon, con- 
sacre deux lignes au passage de Bruno en ces 
lieux : Ges disciples (Pierre et Lambert) de 
maitre Bruno avaient vecu avec lui de la vie 
eremetique, dans un territoire, appele Seche- 
Fontaine (2). 

Quand Bruno y arriva, c'etait encore presque 
un desert inculte. Ge n'etait done point le cas 
de songer a batir un couvent ; tout le rendait 
impossible. Mais, il fallait a la hate se cons- 

(1) Vie de saint Bruno, pnr un religieux de la Grande- 
Chartreuse, p. 276. 
- (2) Annales Ben., lib. LXV1, n 66. 

6 



122 VIE DE SAINT BRUNO 

truire un abri quelconque, unir quelques 
planches, tresser quelques feuillages, en former 
des cellules. L'ermite ne demand ait pa&.davan- 
tage pourlui et ses compagnons. Si nous avons 
penetre un peu deja dans Tame de Bruno, nous 
dirions qu'iln'en demandait pas tant. Ces jours 
de misere profonde, d'abandon complet, de 
souffrance cruelle furent peut-etre les heures 
les plus delicieuses que Bruno eut encore 
connues sur la terre. G'est la loi dans Vamour 
divin : ceux qui en sont possedes ne sont 
jamais plus heureux que lorsqu'ils souffrent 
davantage, etilsne s'estiment jamais plus riches 
que lorsqu'ils ne possedent rien. 

Bruno commengait a. vivre ; il sentaitsoncffiur 
battre librement et il se voyait comme emporte 
dans des regions nouvelles, sur les deux ailes 
de la solitude et du silence. 

G'est encore la, la marche des ascensions 
divines : plus on donne a Dieu, et plus on veut 
lui donner ; la soif des sacrifices est peut-etre 
plus insatiable encore que la soif des plaisirs. 
Bruno trouvait toujours que ce n'etait pas 
assez. 

Et puis, il etait encore sur les frontieres de 
la Champagne, il etait pres de Beims; trop de 
souvenirs, gais ou tristes, renaissaient pour lui 



LE CHEM1N DU DESERT DE CHA.RTREUSE 123 

sur cette terre. Comme dit Guibert de Nogent (1) , 
maitre Bruno avait horreur d'etre encore 
connu des siens; quandil etaitplus pres des 
hommes, il lui semblait etre plus loin de Dieu. 
La delicatesse etl'ardeur de son amour divin 
s'enalarmaient. Seche-Fontame, en eclairant la 
route sous les pas de Bruno, allait le fairefuir. 



VIII 

De nouveaux horizons, de nouveaux cieux, 
une nouvelle terre venaient d'apparaitre a ses 
yeux ravis. Dans ses voyages de France et 
d'Allemagne il avait entrevu les Alpes. II avait 
appris a connaltre leurs neiges eternelles, leurs 
glaciers, leurs roches, leurs crevasses beantes 
ou. s'engouffrent, mugissent et ecument torrents 
et ruisseaux. La, les bruits du monde ne 
sauraient parvenir, les hommes n'oseraient s'y 
risquer. Les Alpes ! quel cadre enchanteur pour 
1'ame de Bruno ! quelle pensee lumineuse ! De 
quel sourire sa figure dut s'illuminerle jourou 
elle se presenta pour la premiere fois a son 
esprit! Ge fut une vraie revelation. 

(1) De vila sua, lib. I, cap. xi. 



124 VIE LE SAINT BRUNO 

Toute personnalite morale se traduit et se 
revele par un rayonnement inconscient et 
necessaire: 1'esprit deborde la matiere, l'ame 
se reflete a travers le corps, 1'edifice est 1'epa- 
nouissement de la pensee de 1'architecte. Toute 
autorite humaine fut caracterisee surtout par 
les lieux ou elle plaga Fexercice de sonpouvoir. 
Les republiques anciennes eurent 1'agora et le 
forum ; la grande monarchic de Louis XIV eut 
le grandiose et austere palais de Versailles ; les 
seigneurs feodaux eurent leurs chateaux, 
colosses un peu lourds, mais respirant la force 
et la fierte. Leurs ruines imposent encore le 
respect ; 1'ame des preux est comme restee 
attachee a ces murs eternels. 

Le desert attira Bruno; il le revait, il le 
caressait dans son ame. Le desert etait pour 
Bruno comme 1'onde pure pour le poisson, le 
desert aride, austere, solennel, silencieux. II le 
chercha longtemps, inquiet et incertain ; Dieu 
lui-meme prit soin de le lui montrer enfin. 

Au pied des Alpes, sur le siege de Grenoble, 
etait assis Hugues de Ghateauneuf, son ancien 
eleve qui etait reste son ami. 

Les deux chanoines de Saint-Ruf, ses compa- 
gnons fideles, avaient connu le saint eveque. 
tandis qu'il n' etait encore que chanoine de 



LE CHEM1N DU DESERT DE CHARTREUSE 125 

cathedrale de Valence : en fallait-il autant pour 
faire cesser toute hesitation? Avant de choisir 
son aire, dit-on, 1'aigle s'eleve bien haut dans 
les cieux, explore tous les horizons de son 
regard de feu, et, sa cime decouverte, s'y abat 
avec la rapidite de lafleche. S'elevant bien haut 
dans les regions sereines de son ame, Bruno en 
regardant les Alpes, venait de decouvrir son 
aire, le lieu de son repos; son depart ne pou- 
vait tarder. Seche-Fontaine n'avait ete qu'une 
halte sur sa route ; dans une halte le sejour ne 
se prolonge jamais. 



IX 



Une vieille legende est venue jeter ses cou- 
leurs poetiques et celestes sur ce depart de 
Seche-Fontaine. La legende, dit-on, est la poe- 
sie de 1'histoire, et la mission que Dieu con- 

f 

fiait a Bruno etait assezimportante dansFEglise, 
pour qu'il prit soin de parler a son ame dans le 
mystere d'un songe. Gette pieuse tradition a 
ete recueillie par 1'abbe Lefebvre (1); nous la 
donnons sa suited 

(l) Vie de saint Bruno, p. 30. 



126 VIE DE SAINT BRUNO 

Laveille de son depart de Secne-Fontaine, le 
patriarche des Chartreux eut un entretien 
intime avec le saint abbe de Molesmes, sur les 
douceurs de la solitude, les charmes du renon- 
cement a soi-meme et les splendeurs de la 
patrie celeste. L'entretien se prolongea long- 
temps. 

a Bruno se retira dans 1'eglise de Molesmes 
et y passa la nuit en oraison. Vers le matin, 
vaincu par la fatigue, il s'endormit agenouille 
sur les dalles et la tete appuyee contre un pilier 
de 1'eglise. Pendant ce court sommeil trois 
anges lui apparurent et lui annoncerent que 
Dieu benirait sonoeuvre, marcherait a ses cdtes 
et comblerait de ses faveurs la nouvelle famille 
monastique qu'il allait donner a 1'Eglise. 

Lesueur a donne a ce songe les couleurs de 
son pinceau magistral. II s'est meme ecarte un 
peu du cadre de la legende ; le genie pent pren- 
dre de ces licences : Bruno vetu de la tunique 
monacal e est etendu sur un lit orne de riches 
draperies, au lieu d'etre accroupi sur les dalles 
de 1'eglise de Molesmes. Quel travail de re- 
flexion dans sa physionomie! On voit, on sent 
que sa pensee vibre sous les inspirations que lui 
apportent du ciel les trois divins messagers. 
La voix des anges confirmant la voix interieure 




SONGE DE SAINT BIIUXO (p. 126). 



LE CHEIMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 127 

qui entrainait Bruno si imperieusement, ilpartit 
pour le Dauphine, s'arraehant aux etreintes de 
1'abbe de Molesmes. 

II n 1 estpointici-bas de demeure permanente : 
Bruno sera dans les deserts, et, quelques annees 
plus tard, le relachement de ses religieux obli- 
gera saint Robert a . quitter Molesmes pour 
Glteaux. . 

Pierre et Lambert qui s^etaient assoeies a 
Bruno, au depart de Reims, renoncerent k le 
suivre plus longtemps. Us resterent ci Seche- 
Fontaine. La charte que nous avons deja citee 
nous apprend qu'ils y eleverent une eglise et un 
monastere. Robert, elu ev^que de Langres 
en J085, tint a venir lui-meme les consacrer. 

Les deux infideles n'en garderent pas moins 
pour Bruno d'inalterables sentiments de vene- 
ration et d'amitie. Quelques-uns pensent meme 
qu'ils entrerent plus tard dans Fordre des Ghar- 
treux. Nous croirions plus volontiers avec 
Tromby (1), qu'ils furent, Pierre, abbe des 
chanoines regtiliers de Saint- Jean-des-Vignes, 
pres Soissons, et Lambert, abbe de Poultbieres 
au diocese de Langres. Deux litres servent d'ap- 
pui bien authentique k cette affirmation. Lam- 

(1) Tome II, p. 20. 



128 VIE DK SAINT BRUNO 

bertrendhommage au maitre remarquable qui 
le forma. Ilfut en Pere tres pieux son directeur, 
informatoris. (Titre 45.) Pierre se dit tres 
afflige a la nouvelle de la mort bienheureuse 
da Pere Bruno son maitre, de la bouche duquel 
il a recu longtemps les flots de la pure doctrine, 
quoiqu'il ne 1'ait pas toujours pratiquee. (Ti- 
tre 79.) Ges paroles sont plus qu'un hommage; 
on pourrait y entrevoir comme un aveu et des 
regrets. Mais tout n'est-il pas providentiel ! Si 
Pierre et Lambert eussent suivi Bruno, Seche- 
Fontainen'eutpeut-etre pasvufleurir son desert, 
et il serait reste sans monastere et sans eglise. 
A Bruno Dieu assurera toujours des disciples 
dignes de lui, et son desert, son Sinai, vient de 
lui etre montre : il a hate d'en gravir les som- 
mets. 



GHAPITRE V 

PRISE DE POSSESSION DU DESERT DE CHARTREUSE 



1. Hugues de Chateauneuf, fiveque de Grenoble. II. Le 
dSsert de Chartreuse lui est montrfi dans un songe; arrived 
de Bruno. III. Premiere ce"remonie de veturedes Char- 
treux et depart pour le desert. IV. D6sert de Char- 
treuse. V. Premiere installation des Chartreux. 
VI. Sollicitude de saint Hugues. VII. Premier monastere 
et charte de donation. 



L'Eglise de Grenoble subissait le double fleau 

r _^ 

qui ravageait 1'Eglise de France : la simonie et 
1'incontinence des clercs. Le raal y avait meme 
pris des proportions exceptionnelles,puisqu'on 
1'avait vu s'etaler jusque sur le siege episcopal. 
Gregoire VII avait du recourir a une mesure 
extreme qui s'imposait cependant, en frappant 
d' excommunication Ponce II, son eveque, a 
cause de ses dereglements et de son trafic des 
choses saintes. A la faveur du discredit dans 
lequel etait tombe ce malheureux prelat, tons 

6. 



130 VIE DE SAINT BRUNO 

les seigneurs des alentours s'etaient jetes avec 
avidite et sans pudeur, sur ies biens de I'eveche 
et des eglises du diocese. 

Que pouvait etre le clerge, que pouvait etre 
le troupeau, quand le pasteur tombait dans de 
si criants scandales? On le devine. 

Pen a pen cependant la fermete de Gre- 
goire VII reprimait les abus au sein des Eglises 
de France. Mais, danscette oeuvre de regenera- 
tion ecclesiastique, il ne faut jamais separer 
Gregoire VII de son legat Hugues de Die ; si 1'un 
est Fame et la tete, i'autre est le bras qui exe- 
cute, et c'est un bras infatigable. On trouve ce 
legat sur tous les points de la France, tenant 
des conciles, faisant des decrets, pronongant 
des sentences, prechant une vraie croisade 
pour la reforme du clerge. Pour mener a bonne 
fin sa campagne, il fait des recrues, et son re- 
gard est exerce comme le regard d'un comman- 
dant d'armee; il choisit bien. 



I 



Un jour de ces peregrinations apostoli- 
ques, etant ^i Vienne, il remarque un jeune 
clianoine dans Tassemblee des clercs. II est de 



LE DESERT DE CHARTREUSE 131 

haute tailie ; sa physionomie a grand air et 
attire autant par la douceur et la grace que 
par la reserve et la modestie. Hugues de Die a 
vite compris etpenetre cette ame. 

Avant son depart de Vienne, les choses ont 
ete si avant en confiance et en amitie, que le 
legat s'est attache ce chanoine comme un com- 
pagnon d'armes pour lutter centre les maux qui 
ravagent TEglise. 

Nous les trouvons ensemble au concile qui 
se tenait a Avignon en 1079. 

Parmi les clercs qui assistent a, ces reunions 
conciliaires se trouvent d'assez nombreux pre- 
tres du diocese de Grenoble, chanoines la 
plupart de 1'eglise cathedrale. Us ont une mis- 
sion particuliere a. remplir : ils veulent, sous 
le regard du legat, faire choix d'un eveque 
pour leur eglise, dont le siege est devenu 
vacant par la mort de Ponce II. Soit que le 
compagnon du legat fut deja connu des cha- 
noines de Grenoble, soit que son merite et ses 
vertus eussent le privilege de s'imposer sans 
retard, le jeune chanoine futl'elu. 

11 avait vingt-sept ans! et devant la mitre 
qu'on lui offrait, il parlait comme aurait pu le 
faire un vieillard consomme en experience et en 
saintete! Je n'ai, s'ecriait-il, ni 1'age, ni la 



132 VIE DE SAINT BRUNO 

science, ni la vertu que requierent de si hau- 
tes fonctions; et je ne veux pas les deshonorer 
au detriment de mon salut ! L'eveque de Die 
lui-meme dut intervenir pour le faire acquies- 
cer a son election. 

II accepta enfin, mais pour qu'il fiit bien eta- 
bli qu'il ii'y avait rien de commun entre lui et 
les simoniaques qui entraient dans 1'episcopat 
par des marches, il voulut recevoir les saints 
Ordres jusqu'a la pretrise du legat du Saint- 
Siege. Quant a la consecration episcopale, il 
alia la demander au pape lui-meme, et partit 
pour Rome accompagne de 1'eveque de Die. 

Ge fut la grande comtesse Mathilde qui fit les 
frais du sacre. Elle donna au nouvel eveque une 
crosse, les Commentates de saint Augustin sur 
les Psaumes, et le Traite de saint Ambroise qui 
a pour titre De officiis. Jusqu'^i sa mort elle lui 
temoigna son attachement et son respect, et 
sollicita souvent pendant sa vie ses conseils et 
ses prieres. 

r 

Heureuse 1'Eglise a qui Dieu avait reserve un 

/ 

tel pasteur! Heureuse 1'Eglise de Grenoble ! 

Ce jeune eveque etait Hugues de Ghdteau- 
neuf . G'etait lui que Bruno allait rencontrer en 
arrivant a Grenoble. 

11 y a eu entre ces deux saints de trop grandes 



LE DESERT DE CHARTREUSE 133 

relations d'amitie, et I'eveque de Grenoble a eii 
une trop grande part dans la fondation de 
1'Ordre desGhartreux pour que nous n'ajoutions 
pas quelques details encore. 

Saint Hugues etait ne a Chateauneuf-d'Isere, 
pres de Valence, en 1053. Sa famille se distin- 
guait autant par sa piete que par sa noblesse. 
Pour ne rien negliger dans I'edu cation d'un 
enfant qui permettait de tant esperer, malgre 
sa timidite naturelle et la peine que devait lui 
causer 1'eloignement a un age si tendre, on 
1'envoya a Reims suivre les cours de la celebre 
ecole. G'est l qu'il cut Bruno pour maltre. 

Ses etudes terminees, il revint dans sa ville 
natale, et on le vit, malgre sa jeunesse, et sans 
etre encore engage dans les ordres sacres, pren- 
dre rang parmi les chanoines de la cathedrale 
de Valence. G'est la qu'il fut distingue par le 
legat du pape. 

Un beau jour, onapprit que le jeune eveque 
se retirait a la Ghaise-Dieu, en Auvergne. G'etait 
le couvent benedictin celebre, ou fleurissaient 
les plus rares vertus. II y avait deux ans & peine 
que Hugues portait la crosse. 

Gregoire VII informe de sa retraite, ne put se 

r 

resigner a priver 1'Eglise de ses services; un 
message pontifical vint le trouver au fond de sa 



134 VIE DE SAINT BRUNO 

cellule et lui enjoignit de reprendre son 
siege. 

Hugues etait un vrai saint. Le pape Inno- 
cent II demanda a Dom Guigues I er , cinquieme 
prieur de la Grande-Chartreuse, d'ecrire sa vie, 
pour Fedification des peuples. Ecoutons 1'ap- 
preciation du Prieur de Chartreuse qui avait 
ete son confident et son ami : 

Le saint eveque, dit-il (1), revint du mo- 
nastere a son Eglise avecune ferveurnouvelle. 
Une seule annee lui avait suffi pour faire autant 
de progres que d'autres en travaillant toute une 
longue vie. Son cloitre fut une circonspection 
vigilante... Son abbe, ce fut le devoir... 

Un autre de ses biographes ne pense pas 
trop dire, en lui rendant cet hommage : II 
ne manqua & saint Hugues, pour avoir une 
grande renommee historique, que de mon- 
trer son talent et ses vertus dans une sphere 
moins etroite. S'il avait ete place sur la chaire 
de saint Pierre, il y aurait brille (2). 

(1) Patrol., t. CL111, col. 169. 

(2) Vie de saint Hugues, par Albert du Boys, p. 261. 




AUIUVEE A GKKNOBLE DE SAIXT BRUNO ET DE SES 
COMPAGNOXS (p. 135). 



LE DESERT DE CHARTREUSE 135 



II 



Dieu voulait en faire le cofondateur d'une 
grande famille monastigue. 

Nous n'avons pas oublie la derniere nuit de 
Bruno a Molesmes, accroupi sur la dalle du 
sanctuaire, la tete appuyee centre un pilier, 
tandis que dans un songe mysterieux trois 
anges lui apparaissent et I'encouragent. Dans 
les grandes circonstances de la vie de VEglise 
Dieu usa toujours du ministere des anges, 
comme il parla sou vent a. ses saints dans des 
songes. L'ancien et le nouveau Testament 1'at- 
testent presque & chaque page. 

Or, ces episodes, dans la vie de saint Bruno, 
se trouvent comme dans leur cadre naturel et 
habituel. Un songe 1'avait reconforte et encou- 
rage, un songe aussi prevint et prepara I'dme 
de saint Hugues a Tarrivee de la pieuse phalange 
qui allait illuminer et faire fleurir les deserts. 

G'etait pen de temps apres le retour du saint 
eveque de la Chaise-Dieu, et c'etait pendant 
le mois de juin de 1'annee 1084. Hugues eut 
un songe mysterieux : sept etoiles tombaient a 
ses pieds, se relevaient ensuite, et, lui servant 
de guides a travers les montagnes, le condui- 



136 . VIE DE SAINT BRUNO 

saientdans unlieu sau vage appele Chartreuse . Au 
sein de cette solitude ou elles s'arretaient, le Sei- 
gneur se construisait un temple digue delui (1). 

Ge songe dont le souvenir lui etait reste, 
lui paraissait etrange et il cherchait a en pene- 
trer le mystere. Les evenements lui en four- 
nirent sans retard 1' explication. Des le jour 
suivant en effet, on vient lui annoncer que 
d'humbles voyageurs demandent a 1'entretenir. 
Ils sont sept, comme les etoiles de son reve; ils 
sont a ses pieds comme les etoiles, et ils vont a 
la recherche d'un desert, comme les etoiles 
voyageuses du songe de la nuit precedents . De 
telles coincidences ne pouvaient etre 1' effet du 
hasard ; nos deux saints etaient trop habitues a 
distinguer les voix du ciel pour s'y mepren- 
dre : c'etait Dieu lui-meme qui leur tendait la 
main et leur souriait. 

Quelques auteurs et D. Surius en particulier 
se sont plu a reconstituer les discours echanges 
en cette circonstance solennelle entre saint 
Bruno et saint Hugues : Bruno, 1'ancien maitre 
de Reims et Hugues, 1'ancien disciple ! Hugues, 
le pasteur de 1'Eglise de Grenoble, et Bruno qui 
veut etre brebis sous sa houlette! 

(1) Dom Guigues, Patrol., t. CLIII, col. 769. 



LE DESERT DE CHARTREUSE 137 

Au saint eveque, Dieu semblait rendre la 
douce solitude et les cheres amities auxquelles 
onl'avaitarrache en le rappelant de Molesmes ! A 
saint Bruno, le Pere du ciel ouvraitenfin le port 
tranquille apres les tempetes de la haute mer. 
Saint Hugues pouvait avoir surtout 1'accent de 
1'admiration et de 1'etonnement; saint Bruno 
dut laisser eclater surtout le cri de la recon- 
naissance et de 1'action de grace. Arriere pour 
touj ours les tristesses de 1'exil, place auxjoies 
de la terre promise! 

Les etapes que Bruno venait de parcourir 
avaient du lui paraitre bien longues : en 1076, 
il quittait Reims et prenait les tristes chemins 
de 1'exil; en 1082, 1'apparition miraculeuse du 
damne 1'avait epouvante en ressuscitant sa pre- 
miere ferveur en pleine capitale; 1083 et 1084, 
avec Molesmes, Seche-Fontaine et Grenoble, 
marquaient les dernieres stations de son pele- 
rinage. Depuis huit ans, sa barque errait de 
rivage en rivage, ballottee par les vents, tantdt 
plus doux, tant6t plus forts, niais touj ours bal- 
lottee. Dieu prolonge souvent ainsi 1'epreuve 
pour ceux qu'il destine auxplus grandes choses. 
L'or qui sort du creuset est touj ours plus pur. 

Bruno etait un de ces divins privilegies. 

La vision de saint Hugues estarrivee jusqu'a 



138 VIE DE SA.TNT BRUNO 

nous, attestee par des documents dontl'authen- 
ticite etlagravite meritentun religieux respect et 
p rovoquent unefoi exceptionnelle . G uigues I er qui 
nous a fait ce recit, fut 1'ami et le confident du 
saint, nous 1'avons dit, et on ne doit pas 1'ou- 
blier. UnemepriseduprieurdeGhartreusen'etait 
pas plus possible dans les communications de 
son saint ami, quela mauvaise foichez un eve- 
que du caractere de saint Hugues. AussiBaillet 
lui-meme qu'on a justement surnomme Phyper- 
critique et le denicheur de saints s'inclinait-il 
avec un religieux empressement, devant 1'au- 
thenticite de la vision de saint Hugues. 

L'Ordre des Ghartreux a suivi une inspiration 
pleine de sagesse en en gardant officiellement le 
souvenir dans ses armoiries : c'est ce fait mira- 
culeux en effet que rappellent les sept etoiles 
qui servent comme de couronne ci la croix et au 
globe des armes cartusiennes. 



Ill 



Hugues avait eu trop de joie en retrouvant 
son maitre de Reims, pour s'en separer aussi- 
t6t. Bruno prit & Grenoble avec ses compagnons 
quelques jours de repos. 



LE DESERT DE CHARTREUSE 139 

S'il n'avait plus aucun doute sur 1'appel de 
Dieu, il avait a rassurer saint Hugues qui pou- 
vait redouter que son ancien maitre ne prit un 
fardeau que ses epaules ne pourraient bient6t 
plus porter. II fallait prevoir aussi et prepare? 
les details d'une installation en plein desert, si 
sommaire fut-elle. 

Si du reste cette retraite s'executait un peu 
precipitamment, le plan en etait mftri depuis 
long-temps. Onlevitbien, lorsque la noble pha- 
lange quitta 1'eveche de Grenoble p our le desert : 
elle avait revetu son vetement de combat, et 
c'etait un vehement blanc com me neige. Ce ve- 
tement est tout en laine blanche. II ne res- 
semble aujourd'hui a rien de ce qu'on voit ; au 
onzieme siecle, -a, peu de chose pres, c'etait le 
costume des paysans du Dauphine. Aujourd'hui 
encore, les montagnards enSavoie surtout, ont 
des vetements blancs, melange de laine, de fil 
et meme de poil de chevre. Bruno choisit pour 
sa famille religieuse le vetement usite au pays 
qu'il allait habiter desorma;s. II en modifia 
cependant un peu les formes, en leur donnant 
un sens symbolique qu'elles n'avaient pas. La 
longue tunique blanche du Chartreux est un 
peu sur le modele de la tunica talaris des 
Remains. Par-dessus la tunique, on porte la 



140 VIE DE SAINT BRUNO 

cuculle ou grand scapulaire, dont les deux par- 
ties sont reliees entre elles, un peu au-dessous des 
bras, par une bande dite Point de saint Benoit 
et qui donne a la cuculle une ressemblance avec 
la croix du Sauveur. La cuculle est surmontee 
d'un capuchon, coiffure connue des Gaulois. 

Si la question de costume n'est qu'une ques- 
tion secondaire, elle a son importance cepen- 
d ant. Tout costume est comme un drapeau et 
un symbole ; c'est a la fois une cuirasse, arme 
de defense, et une lance, arme d'attaque. Sous 
son uniforme brillant d'or, le soldat sentira 
mieuxle devoir d'etre vaillant; sous son froc 
grossier et austere, le moine ira plus courageu- 
sement au sacrifice et a la penitence. L'Eglise 
qui, & une sagesse divine, a uni toujours un 
sens artistique siremarquable, asu varier mer- 
veilleusement la forme et la couleur des ve te- 
rn ents de ses ministres a 1'autel. Elle a voulu 
marquer chaque degre de sa hierarchie par une 
couleur distinctive : le pape est vetu de blanc, 
les cardinaux de rouge, les eveques de violet et 
les simples pretres denoir. Les fondateursd'Or- 

r 

dres, suivant ces sages inspirations de l'Eglrse, 
ont pris presque toujours, une forme et une 
couleur particulieres pour le vetement de leur 
famille religieuse. 




VKTUISE DE SAINT BliUNO KT 1)E SES COMPAGXOXS 
PAR SAINT HUGDES (p. 1-11). 



LE DESERT DE CHARTREUSE 141 

Le vetement religieux de chaque Ordre a sa 
petite histoire. Gelle de 1'habit cartusien a ete 
faite recemmerit par un religieux de cet Or- 
dre (1). 

M. Olier, le venerable fondateur de Saint- 
Sulpice, avec le sentiment prof ond du symbo- 
lisme catholique qui le distingue, nous semble 
avoir penetre entierement la pensee du pa- 
triarche des Chartreux. Si saint Benoit, dit-il, 
par devotion particuliere a la mort et a la 
sepulture de Jesus, s'est vetu tout de noir, il 
devait naitre de lui un autre saint, I'humble 
saint Bruno, qui, achevant les desseins de Dieu 
sur son Ordre, choisit 1'habit blanc. Ces deux 
saints expriment les deux principaux mysteres 
de notre religion : saint Bruno, parlablancheur 
de son habit, represente la resurrection de 
Notre-Seigneur, comme saint Ben oltavait figure 
auparavant, par la couleur noire du sien, le 
saint mystere de sa mort (2). 

Bruno ne vpulufc prendre possession du desert 
qu'avec sanouvellelivree, etil pria saint Hugues 
de la lui imposer. D'apres les traditions de 
1'Ordre des Ghartreux, cette premiere veture eut 

(1) Vie de saint Bruno, par un religieux chartreux, 
p. 238, note. 

(2) Traile des saints Ordres. Paris, i86S, p. 142. 



142 VIE DE SAINT BRUNO 

lieu dans la cathedrale meme de Grenoble, et 
dans une chapelle a laquelle est attachee cette 
tradition. Un document bien authentique et 
officiel nous en place la preuve sous les yeux ; 
c'est le proces-verbal de la visite faite en 1683 
dans sa cathedrale par Mgr Le Camus : La 
chapelle de Saint-Michel, anciennement fondee 
par Michel des Cayards... est situee au fond de 
1'aile gauche de ladite eglise cathedrale, et 
respond par une porte au grand Autel, du coste 
de 1'Evangile. On tient que c'est la que saint 
Hugues donna 1' habit a saint Bruno et a ses 
compagnons, devant que les conduire dans les 
deserts de la Chartreuse (1). 

Lesueur, dans un de ses admirables tableaux, 
consacre et fixe cette tradition. 

L' attitude que le pinceau de 1 'artiste a su 
donner a ces premiers Chartreux, revele le fond 
de leurs simes : c'est le sacrifice jusqu'a The- 
ro'isme, 1'abnegation jusqu'a 1'aneantissement, 
et 1'amour de Dieu de seraphins. En eontem- 
plant ce tableau, il semble qu'on entende 
un discours de Bossuet sur 1'inimolation reli- 
gieuse et les vanites du monde. Lesueur est 
sublime comme Bossuet. 

(Ij Archives del'Evechfide Grenoble. 







SAIXT IIUfiUES CONDUIT SAINT DItOXO KT SES COM- 
PAGNOSS ATI DKSEHT DE CHARTREUSE (p. l-i3). - 



LE DESERT DE CHARTREUSE 14=3 

Differer son depart, n'etait plus possible 
maintenant pour Bruno ; sans retard on prit la 
route du desert. Saint Hugues se mit a la tete 
de 1'ardente caravane, pour la conduire la 
merne oules etoiles de sa vision Favaient fait 
penetrer. Ge voyage a travers les precipices et 
les rochers, en des lieux inhabites et presque 
inhabitables, sous la conduited'un eveque, avait 
que.lque chose de trop grandiose et de trop 
beau, pour ne pas solliciter encore le pinceau 
de Lesueur. 

Les moines sont a cheval. Dans le lointain, 
bien avant tous les autres, on distingue a peine 
un cavalier qui gravit la montagne. Oh! celui- 
la ne peut etre que Bruno, impatient, impatient 
deux fois, d'arriver au lieu de son repos. C'est 
I'intime de cette ame que nous revele Lesueur 
par ce trait ou il se revele lui-meme, poete 
autant que grand artiste. 

On peut croire qu'il y a une predestination 
des lieux. Le Sinai, le Golgotha, les rives 
du Jourdain et les bords du lac de Genesa- 
reth eurent des privileges qui purent rendre 
jaloux les plus grands palais. Etre le berceau 
d'un grand ordrereligieux, est, pour les lieux, 
une gloire plus pure et plus durable que toute 
autre gloire terrestre. Elle prend 1'eclat fas- 



144 VIE DE SAINT BRUNO 



cinateur des gloires d'un champ de bataille : 
sous les cloltres et dans le silence des cellules, 
se livrent des combats qui demandent plus de 
courage et de Constance encore que ceux qui 
font couler des flotsde sang. Gloirede Chartreuse 
et predestination de Chartreuse, deux fois ! 



IV 



Dieu lui-meme s'etait comme complu a y 
faconner un cloitre grandiose, un couvent tout 
entier, un couvent unique, qui aurait pour 
pans de murs des chalnes de rochers et de 
montagnes. Pour ne negliger aucun detail dans 
cette architecture colossal e, a ce monastere le 
Createur a donne un portique en harmonie 
avec 1'cEuvre entiere. Deux rochers geants 
s'elevent tout d'un coup parallelement 1'un a 
1'autre. Ce sont les deux colonnes du portique 
incomparable qui ouvre 1'acces du desert. 
Tandis que leur cime semble se recourber pour 
former corps, la riviere qui descend furieuse 
des montagnes, se jette en ecumant contre leur 
base qu'elle semble avoir ecarteVde vive force, 
pour se frayer un passage. 

La nature qui a tant de beautes, beautes qui 



LE DESERT DE CHARTREUSE 145 

captivent ou beautes qui effrayent, offre rare- 
ment au voyageur des sites qui provoquent des 
emotions si vives. G'est a bon droit que les 
agences de voyages font figurer dans les grandes 
gares, aunombredes merveilles panoramiques, 
le pont Saint-Bruno. Un pont a ete jete en effet 
en cet endroit, et on lui a donne le nom du saint 
anachorete qui a sanctifi e etillustre la Chartreuse . 
Ge site devait tenter la plume d'un poete, 
et d'un poete Chretien. Le poete est un 
peintre ; nous sommes heureux de placer ici 
1'oeuvre de son pinceau. C'est le P. Mandar qui a 
fait ce tableau : 

J'avance : deux grands monts surmoi courbes en voute 
De leurs fronts sourcilleux intimident ma route. 
Tous deux tiers, imposants,semblentdu hautdesairs 
Interdire aux humains 1'abord de ces deserts. 
L'aquilon bat leurs flancs ; et leurs bases profbndes, 
Voisines des enfers, se cachent sous les ondes. 
Je franchis tout pensif ce passage effrayant, 
Et dans 1'ombre des bois je m'enfonce a pas lents. 
Quelle beaute sauvage et quelle horreur pompeuse ! 
Que la nature est la, grande et majestueuse ! 
L'epaisseur desforets, la profondeur des eaux, 
Les immenses vallons, la terreur, le silence, 
Tout dans ces vastes lieux, parle a 1'homnie qui pense. 

G'est en cet endroit que Bruno et ses compa- 
gnons passerent la riviere, le Guiers, au mois 

7 



146 VIE DE SAINT BRUNO 

de juin de i'annee 1084. S'ils eprouverent de 
vives emotions, ce ne furent point celles qui 
envahissent les profanes visiteurs ; s'il sembla 
leur manquer quelque chose, ce fut encore un 
peu plus d'isolement et un peu plus de silence. 
Ces hommes de Dieu avaient peur de ne pas 
etre encore assez seuls, et, surle desir qu'ilsen 
exprimerent, le saint eveque de Grenoble fit 
batir sur le pont dont nous venons de parler la 
maison d'un gardien charge de permettre ou 
de defendre 1'entree du desert (1). 

Plus tard, on eleva un petit fort sur chacune 
des deux rives du Guiers. On voit encore les 
mines de ces constructions qui furent separees 
en partie en 1864 pour elargir la route. G'est 
par 1& que passe le voyageur qui quitte la 
Chartreuse, pour se rendre a Grenoble en 
prenant la route du Sappey. 

Si ces lieux ont garde un aspect si sauvage 
apres huit siecles de travaux, de culture et 
d'embellissements de la part des Ghartreux, 
qu'etaient-ils, au moment ou le patriarche des 
Chartreux en prit possession? On peut se le 
representer assez facilement, mais assez sur- 
tout, pour comprendre tout ce qu'il fallut de 

(1) La, Grande-Chartreuse, par un Chartreux, p. 423. 



LE DESERT DE CHARTREUSE 147 

courage surhumain et d'aspirations sublimes a 
ces nouveaux Antoine, pour trouver la vie 
supportable, au sein cle cette desolation. 

L'arrivee des moines, ou mieux, des ermites 
comme on les appelait, fut pour toute la 
contree un grand evenement, on le devine. On 
les accueillit, chez les pauvres surtout, comme 
une benediction du ciel; le pauvre a comme 
rintuition des limes charitables. 

Les etrangers du desert de Chartreuse, dit 
Chorier (1), furent appeles hermites, et leur 
chef, Vhermite par excellence. Son arrivee 
dans ce pa'is a meme ete une nouvelle epoque : 
des actes de cette annee-la n'ont d'autre date 
cpie celle-ci, fan que fhermite estvenu! 

Ge fut au mois de juin de 1'annee 1084, 
comme 1'etablissent peremptoirement les Bol- 
landistes, dans leurs savantes dissertations. Date 
chere a tout enfant de saint Bruno ! date celebre 

r 

dans les fastes de 1'Eglise catholique! Un tres 
ancien manuscrit de Chartreuse la consacre en 
ces deux vers latins : 



Anno milleno cum quarto, si bene penses 
Atque oclogeno, simt orli cartiisienses 



(l) Histoire generals du Daupkine, t. II v p. 16. 



118 VIE DE SAINT BRUNO 

L'ordre des Ghartreux etait fonde : le chant 
des sacres cantiques ne devait plus cesser en 
ces montagnes qui n'avaient encore retenti que 
des hurlements des betes sauvages. 



V 



Quelques faits parvenus jusqu'a nous per- 
mettent de reconstituer, sur des bases assez 
solides, la physionomie de ces premieres heures 
de la vie au desert. Ou passerent done les pre- 
mieres nuits les hermites ? II fallait bien, 
au moins pendant le temps du sommeil, avoir 
un abri quelconque centre les intemperies et les 
betes sauvages? Une tradition bien fidelement 
gardee, et bien conforme du reste a 1'ordre des 
ehoses, nous apprend que les religieux furent 
loges, pendant ces premieres heures, chez les 
habitants de Saint-Pierre; c'est le village qui 
avoisine le desert de Chartreuse. Le villageois 
est hospitaller; il devient bien vite 1'ami de 
celui que les circonstances lui donnent pour 
voisin dans son foyer, et pour compagnon dans 
ses travaux et ses souffrances. L'amitie parait 
avoir ete cimentee tres vite. 

On se mit a 1'oeuvre a 1'envi au village, pour 



LE DESERT DE CHARTREUSE 149 

une installation provisoire encore, mais plus 
eremitique. II nous semble voir cette animation 
et ce travail fievreux du village : abattre des 
arbres, equarrir des billes, scier des planches, 
charrier toutes ces pieces, niveler un peu le 
sol et dresser enfin tous ces montants et toutes 
ces charpentes improvisees. 

II y avait 1& d'enormes quartiers de rocs ; les 
espaces restees libres entre eux etaient comme 
des emplacements naturels : ce fut Ik qu'on 
eleva les cellules, les cabanes en planches. On 
voit encore les rochers qui leur servirent 
comme d'encadrement. La famille Bran qui 
avait donne 1'hospitalite a Bruno, se reserva 
aussi 1'honneur de fournir le bois pour sa cel- 
lule. Dieu a voulu recompenser ces premiers 
bienfaiteurs des Chartreux, en assurant le privi- 
lege de la perpetuite a leurs families : c'estle 
privilege des families princieres. Le R. P. Dom 
Hilarion Robinet ecrivaitle 14 septembre 1782 
a 1'historien Tracy : II y a a Saint-Pierre de 
Chartreuse des families qui remontent jusqu'au 
temps de saint Bruno. Outre les Brun, nous 
citerons encore les Bigillon qui recjurent aussi 
les premiers Ghartreux (1). Ce n'est pas une 

(1) La Grande-Chartreuse, par un Chartreux, p. 30. 



150 VIE DE SAINT BRUNO 

petite gloire, que de voir ces noms de simples 
pay sans, devenus historiques par la reconnais- 
sance meme et la celebrite de leurs proteges. 
Apres huit cents ans, les Ghartreux nous cite- 
raient encore les noms de pauvres habitants qui 
leur furent secourables a leur entree en Char- 
treuse. A la Ruchere, petit village situe an nord 
de la Chartreuse, les sieurs Mollard et Savignon 
cuisaient le pain des religieux et le leur appor- 
taient. Si un Ghartreux vous accompagnait dans 
votre visite, il vous montrerait religieusement 
] 'emplacement de la maison de Savignon, et il 
vous apprendrait qu'en reconnaissance des 
services rendus, lalampe de 1'humble eglise de 
la Ruchere est entretenue paries Chartreux (1). 
Leur gratitude en effet, est restee d'autant 
plus vive et a ete d'autant plus durable, que 
leur denument avait ete plus complet. Leurs 
cellules qui furent bientdt achevees, dit Dom 
Boutrais, 1'auteur que nous suivons sur ce 
point, ressemblaient aux chalets que Ton voit 
aujourd'hui dans les Alpes, en Suisse ou en Sa- 
voie, constructions simples, solides, composees 
de fortes pieces de bois assemblees, et revetues 
de planches epaisses. Bruno et ses heroiques 

(I) -La Grande-Chartreuse, par un Chartreux, p. 33. 



LE DESERT DE CHARTREUSE 151 

compagTLons n'en demandaient pas da vantage. 

Mais la chapelle etait-elle oubliee? Peut-il y 
avoir des moines sans oratoire? Un rocher etait 
la, tout pres des cabanes; sa base etait ferme et 
pourrait servir de fondement; sa crete etait 
comme un petit promontoire et pourrait tenir 
lieu de piedestal a la maison du Seigneur : c'est 
sur ce rocher que fut erige le petit oratoire. 
Mais, si des planches avaient suffi pour les cel- 
lules, il fallait mieux pour le Maitre : la petite 
chapelle fut construite en pierres, et si solide- 
ment, que des pans de murs de cet edifice sub- 
sistent encore. Voici la description qu'en fait 
Francois de Saint-Andeol, dans son volume 
paru, il y a quelques annees (1) : 

Get oratoire mesurait environ trois metres 
de long sur autant de large ; il etait pave d'un 
beton compose de chaux, de sable et de gravier. 
Son pave depassait de quarante centimetres 
environ son ouverture. Un autel de marbre 
gris, long d'un metre quatre-vingt-cinq centi- 
metres, sur soixante- trois centimetres de large et 
vingt- cinq centimetres d'epaisseur, simplement 
taille a la pointe du marteau, marque de cinq 
croix entaillees sur sa table, et presentant sur le 

(1) L'Archeologie an monaslere de la Grande-Char- 
treuse, p. 5. 



152 VIE DE SAINT BRUNO 

milieu de son epaisseur un trou carre pour les 
reliques, etait dispose dans cette chapelle sur 
deux montants de la meme nature de pierre. 
Gette chapelle ne commen^a cependant a 
porter le nom du saint qu'apres sa beatification, 
en 1514. Malheureusement, elle ne nous a pas 
ete conservee dans son integrite premiere. Vers 
1640, 1'eveque de Toulon, Jacques Danes de 
Marly, voulut la faire comme enchasser dans 
une plus grande qui lui servirait de reliquaire, 
mais en abattant des parties qui menagaient 
ruine. La voiite fut refaite, helas! en 1816; 
dans 1'impossibilite de la remettre dans son 
premier etat, on lui substitua une voute a 
plein-cintre, en bois, avec un lambris de fort 
bon gout. Mais au moins, on a pu conserver 
Vautel sur lequel saint Bruno celebrait le 
saint Sacrifice. Les Chartreux Tout fait re- 
couvrir pour le proteger, -d'un nouvel autel 
en bois, et depuis 1863, 1'autel en bois a ete 
rem place par un autel en marbre blanc, qui 
protege mais permet aussi de venerer 1'autel 
primitif. Quand vous visiterez cette chapelle, 
vous pourrez lire au-dessus de la porte, a 1'ex- 
terieur, une inscription latine qui rappelle le 
songe de saint Hugues : 



LE DESERT DE CHARTREUSE 153 

Sacellum 

Sancti 
Brunonis 

Hie est locus in quo Sanctus Hugo 
Gratianopolitanus Episcopus 

Vidil Deum 

Sibi dignum conslruentem 
Habitaculum. 

Aux pieds du rocher qui porte la chapelle, 
coulc une fontaine qu'on a denommee la fon- 
taine de saint Bruno. Son eau est pure comme 
le cristal, et elle est intarissable. Elle jaillit 
miraculeusement, suivant la tradition, a la 
priere de saint Bruno. Le nom que les siecles 
lui ont donne et qu'elle garde, est un serieux 
temoignage a 1'appui de la tradition. Une sorte 
de veneration entoure cette fontaine; on boit 
de ses eaux dans un sentiment de religion, et on 
en recueiile avec respect pour les emporter. On 
leur attribue une vertu miraculeuse de guerison. 

Un peu au-dessus de la cliapelle de saint 
Bruno, se trouve un rocher ecarte, sur lequel 
a ete gravee une croix. G'est la, selon les sou- 
venirs qui se gardent religieusemenfc en Char- 
treuse, que le saint venait pratiquer plus a I'aise 

7. 



154" VIE DE SAINT BRUNO" 

ses austerites extra ordinaires. Sa cellule ne lui 
serablait ni assez solitaire, ni assez sure; il 
aimait a s'enfoncer, pour etre plus seul encore, 
au plus horrible de la foret. G'est une tra- 
dition que le docte Mabillon n'a pas cru pou- 
voir dedaigner (1). 

Voila done le vrai sanctuaire du desert; 
voila les vraies reliques, voila 1'ame et la vie 
de Chartreuse : cette chapelle, cette grotte et 
cette fontaine. Dans cette chapelle Bruno pria; 
dans cette grotte il macera son corps ; 1'onde 
intarissable de la fontaine chante son nom et 
proclame sa puissance. Devant les grands hori- 
zons le touriste s'etonne et admire ; en presence 
de ces pieux monuments qui evoquent un passe 
de huit siecles, le chretien se recueille et prie. 



VI 



Une preoccupation, une seule, semble avoir 
hante les solitaires, insatiables de silence, 
d'isolement et de desert : eloigner le siecle, 
eloigner le monde, bien loin de leur retraite. 
"Dans 1'acte episcopal qui annonca au diocese 

(1) Annales,i. V, p. 203. 



LE DESERT DE CHARTREUSE 155 

de Grenoble la fondationde Chartreuse, Hugues, 
le saint eveque, se faisant I'echo des desirs de 
ses nouveaux diocesains, parlait ainsi : 

Nos freres les moines de Chartreuse desi- 
rent ardemment se rendre agreables a Dieu, 
comme ils le prouvent assez par leur eloigne- 
ment du monde, par Fasperite et la solitude du 
lieu qu'ils habitent. La paix et le calme leur 
sont surtout necessaires pour realiser leur des- 
sein. En consequence, nous leur avons conseille 
et ordonne de batir une maison sur le pont qui 
est la liraite de leurs possessions, afin de pou- 
voir eri ecarter ce qui est contraire a leur Insli- 
tut. Nous supplions done votre charite, et nous 
vous ordonnons, en vertu de 1'autorite divine, 
d'observer ce qui suit : Que les femmes ne pas- 
sent jamais sur le territoire de ces religieux et 
que les hommesne s'y introduisent point avec 
des armes. Nous interdisons en outre, dans les 
limites deleur propriete, de pecher, de chasser, 
de prendre les oiseaux, de faire paitre ou pas- 
ser les brebis, les chevres et les autres animaux 
domestiques. Que la bonte divine multiplie ses 
faveurs sur ceux qui obeiront a notre ordon- 
nance, et qu'elle leur accorde, selon leurs 
desirs, une large part dans toutes les bonnes 
oeuvres que les serviteurs de Dieu operent 



156 VIE DE SA.INT BRUNO 

ou opereront jusqu'a la fin des siecles(l). 
Quelle ardeur pour cet ensevelissement anti- 
cipee du cloitre ! Les moines font appel a 1'au- 
torite de leur eveque pour le Jeur assurer, et il 
y a un mois a. peine qu'ils ontaborde au desert ! 
Mabillon en effet, assigne pour date a cette 
Jettre episcopale le mois de juillet 1084. Ce 
premier point des constitutions de Chartreuse 
resta en vigueur jusqu'a la Revolution; aucune 
femme, pendant huitsiecles, ne franchit le pont 
Saint-Bruno. Les patres, les bergers, les pe- 
cheurs, les chasseurs auraient trouble aussi ce 
grand recueillement dont les solitaires avaient 
soif; saint Hugues les eloignaitde leur retraite. 
Mais si le Ghartreux ecarte les bruits du 
monde, il en est qui le secondent dans ses medi- 
tations : le bruit des torrents et le chant des 
oiseaux possedent ces douces influences; les 
religieux n'avaient garde de se priver de 1'une 
plus que de 1'autre. G'est un trait de mo3iirs de 
la vie monacale. 

On ne devait pas tuer les oiseaux au desert 
de Chartreuse. En sauvegardant leur vie, 
Hugues faisait a la fois osuvre de poete et de 
saint. II faisait aussi 03uvre de prophete : n'e- 

(1) Tromby, t. II, npp., p. LVII. 



LE DESERT DE CHARTREUSE 157 

tait-ce pas par une intuition divine qu'il pou- 
vait ecrire le mot d'Institut en presence des 
quelques cabanes elevees a la hate, et entre- 
voir le bien qu'opereraient jusqu'a la fin des 
siecles sept pauvres hermites qui etaient 
venus s'ensevelir et se derober le plus possible 
a tout regard humain. 

II devait en etre ainsi en effet : Farbre plante 
au desert allait s'etendre dans le mondeentier, 
et son tronc, d'un grain de metal, devait resis- 
ter a la morsure inexorable des siecles. Contem- 
plons attentifs sa premiere floraison. 

Tandis que les religieux prenaient possession 
de leurs cabanes, le saint eveque de Grenoble, 
soutenant affectueusement son r6le de protec- 
teur et d'intendant, faisait batir un vrai monas- 
tere. Monastere bien modeste cependant ; la 
pauvrete eremitique n'avait pas a s'alarmer : 
il etait tout en bois. Trop somptueux encore le 
trouvait Bruno, et presque inutile. En tres peu 
de temps tout fut termine. Dom Le Couteulxfixe 
aTannee 1085, vers le mois de mars, la conse- 
cration de la chapelle conventuelle. Elle etait 
situee k 1'endroit meme ou se trouve aujour- 
d'hui Notre-Dame de Casalibus. 



158 VIE DE SAINT BRUNO 



VII 



Laissons un enfant de saint Bruno nous decrire 
cette premiere Chartreuse construite sous le 
regard et, sans nul doute, sur les plans du 
saint fondateur. Ge plan etait tout nouveau ; 
il s'harmonisait avec le genre de vie qu'allaient 
inaugurer les fervents solitaires, et devait 
servir de type aux Chartreuses de tous les pays. 
En voici les grandes lignes : 

II y avait un petit cloitre avec la salle 
capitulaire et le refectoire, une hotellerie pour 
les etrangers; des cellules de bois separees les 
unes des autres par un espace de cinq cou- 
dees, etaient reliees par une galerie couverte 
qui formait le grand cloitre. Chaque cellule 
se composait de trois parties : une chambre 
de travail qui servait de cuisine, une chambre 
a coucher ou se trouvait un oratoire, et un 
atelier. L'eau de la fontaine de saint Bruno y 
etait amenee par un canal en pierre. Tous ces 
edifices se groupaient entre la petite chape lie 
dont nous avons parle et une eglise plus vaste 
destinee aux offices conventuels (1). 

(1) Vie de saint Bruno, par un religieux chartreux, p. 235. 



LE DESERT I)E CHARTREUSE 159 

En lisant cette description d'une vraie sim- 
plicite monacale, il nous semble parcourir les 
cloitres etvisiter les cellules de nos chartreu- 
ses modernes : les dimensions et la structure 
ont change ; la pierre ciselee a remplace le 
bois, d'humbles galeries sont devenues des 
cloitres grandioses, nn ermitage desole a grand! 
dans les proportions d'un vrai monument, mais 
sans sortir du cadre trace etdessine de main de 
maitre par le saint Fondateur. Les cabanes de 
Chartreuse du reste n'etaient pas sans douceurs ; 
il n'y a pas un Ghartreux, nous en sommes 
convaincu, qui ii'ait souvent soupire apres ce 
denuement de la premiere heure, soupire apres 
1'eau pure de la fontaine jaillissant a la voix 
de Bruno, courant doucement et murmurant 
comme un souffle de priere de cellule en cellule, 
portee dans son canal de pierre . Quelle eau 
douce aux levres du Chartreux que cette eau-la ! 
quelle eau rafraichissante pour son coeur ! quelle 
pensee touch ante dans cette installation! n'est- 
ce pas, a la lettre, le pere desalterant ses en- 
fants? 

Tout le monastere se developpait done dans 
1'espace compris entre la chapelle de saint 
Bruno et Feglise conventuelle. Que retrouve 
aujourd'hui de cette premiere Chartreuse le 



160 VIE DE SAINT BRUNO 

visiteur du desert? des entassements de terre, 
des amas de pierres, des blocs de rochers, des 
decombres, des ruines ! Une catastrophe epou- 
vantable emporta en effet, en un instant, le 
cloitre et les cellules; la chapelle de saint 
Bruno, 1'eglise et une cellule (celle qu'avait ha- 
bitee le saint) furent seules comme miraculeu- 
sement preservers dans I'effondrement de la 
montagne. Dom Le Couteulx. dans ses Annales 
de 1'ordre ad annum 1132) a laisse le recit du 
desastre de Chartreuse. 

Revenons a la prise de possession definitive 
du desert par Bruno. La charte de fondation 
elle-meme completera ce point de notre etude . 
Nous la citons dans ses passages les plus im- 
portants : 

Maitre Bruno et ses freres etant venus 
chercher une solitude pour 1'habiter et pour 
s'y livrer au service de Dieu, un vaste desert 
leur a ete cede par moi, Humbert de Miribel, 
par Odon mon frere, et par les autres personnes 
qui ont ou qui pretend ent avoir des droits sur 
ledit desert, savoir : Hugues de Talvon, Anselme 
Garcin; Lucie et ses fils, Rostang, Guigues, 
Anselme, Ponce et Boson, qui se sont rend us 
au desir de leur mere ; Bernard Lombard avec 
ses fils ; enfin Dom Seguin, abbe de la Chaise- 



LE DESERT DE CHARTREUSE 161 

Dieu, du consentement de ses moines. Tous ont 
cede aux freres susnommes tous les droits qu'ils 
pretendaient avoir... Ladite terre, avec ses 
limites- ainsi designees, a commence d'etre 
habitee par Maltre Bruno ct ses compagnons, 
1'an de Tlncarnation du Seigneur 1084, le qua- 
trieme de 1'episcopat de Hugues, eveque de 
Grenoble, qui approuve et confirme (1). 

Quels elans devait prendre la reconnaissance 
dans le coeur de Bruno ! II le voyait bien main- 
tenant, la Providence 1'avait conduit comme 
par la main, lorsqu'il s'en croyait le plus aban- 
donne ; aux emportements de la lutte succedait 
la fructueuse quietude de la priere et de la 
paix. Nous aliens etre temoins de ces premiers 
ravissements d'ermite. 

(1) Tromby, t. II, p. LVII. 



CHAPITRE VI 

VICISSITUDES DBS PREMIERES ANNEES 



1. Vie pauvre et austere de Chartreuse. II. Vocations et 
retraites. III. Urbain II. IV. Bruno mande par le 
pape et Chartreuse abandonee. V. Le conseiller |du 
pape. VI. Les compagnons de Bruno a Rome. VII. Re- 
tour a Chartreuse. VIII. Bref du pape en faveur des 
Chartreux. IX. Bruno refuse I'archevechfi de Reggio 
X. Le pape le laisse enfin a sa vocation. 



I 



Un livre de raison ou un journal quelconque, 
de simples notes jetees en courant sur une 
feuille volante, auraient aujourd'hui poar nous 
un interet saisissant, en nous faisant penetrer 
dans les secrets de cette vie intime de la pre- 
miere Chartreuse. Malheureusement, ces notes, 
ce journal et ce livre de raison n' existent pas; 
le Chartreux parle peu et il n'ecrit guere. Les 
touristes etaient rares au onzieme siecle, et les 



VICISSITUDES BES PREMIERES ANNEES 163 

relations de voyages plus rares encore: Quel- 
ques fails bien precis et quelques temoignages 
bien authentiques nous permettent cependant 
de tracer dans ses lignes generates le tableau 
vivant de ce premier ermitage. 

Et d'abord, n'oublions pas la physionomie 
des premiers religieuxqui ont aborde ce desert. 
Bruno est a leur tete, j'entends par la soif de 
1'immolation, 1'ardeur de la sanctification et 
1'elan de 1'amour; car nul moins que lui, ne 
songeait alors surtout, a exercer un principat 
quelconque. Ses compagnons, subjugues par sa 
foi, se sont mis a sa suite et 1'ont pris pour 
maitre ; s'il leur donne des conseils, c'est surtout 
en leur donnant son amitie. 

On pourrait dire que chaque religieux de 
cette premiere Chartreuse fut comme un ideal 
different pour ces generations pieuses qu'on 
verra dans la suite des ages s'enr&ler sous la 
banniere de Bruno. Le saint patriarche sera 
le modele de tous les prieurs ; Landuin encou- 
ragera riiumilite de tous ceux que la superiorite 
du talent pourrait exalter; Hugues ravivera la 
ferveurdes vieillards; les deux Etienne stimu- 
leront les plus jeunes; Andre et Guerin rechauf- 
feront sans cesse le zele des freres Convers. 

Voila bien le petit troupeau de 1'Evangile ! 



164 VIE DE SAINT BRUNO 

Rien deplus pauvre, de plus piteux, de plus 
souffrant, de plus abandonne, que cette pre- 
miere famille religieuse de Ghartreux. G'est le 
denuement et le delabrement de la creche. 

G'est pire que la creche : le ciel d'Orient est 

idealement beau et clement; les nuits meme 

7 t 

sont douces, et le pauvre a toujours, pour 
adoucir sa misere, la tiedeur de 1'atmosphere 
et la gaite d'un rayon de soleil. Dans les Alpes 
le soleil prodigue peu ses rayons, la nature y 
prend des fagons de maratre ; les orages y sont 
effrayants, les neiges et les glaces y sont eter- 
nelles. Voyez-vous les premiers Ghartreux, per- 
dus dans ces montagnes, auplus fort des gelees, 
seuls, chacundans sa cellule de bois, pendant 
les longues nuits et pendant les mois d'hivers 
sans fin? 

Les betes feroces, les loups et les ours y 
etaient alors nombreux, comme en font foi les 
documents de 1'epoque ; la rigueur des hivers 
les rendait agressifs et dangereux. 

Approchons du couvent, penetrons dans son 
enceinte, parcourons ces galeries ouvertes & 
tous les vents et qualifiers si pompeusement 
de cloitres par Dom Guigues ; entrons dans 
lachapelle en planches plus ou moins mal join- 
tees ; visitons ces cellules en bois encore : nous 



VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 165 

devrons nous avouer que vraiment la pauvrete 
de Nazareth fut cependant moins dure que celle 
du nouveau monastere. Les religieux avaient 
ete mis en possession d'immenses forets, mais 
elles n' etaient la source d'aucun revenu, puisque 
toute exploitation etait impossible; les prairies 
qui auraient pu nourrir des troupeaux etaient 
encore a creer. G'etait to uj ours la souffrance au 
convent, et souvent c'etait la misere. Les bien- 
faiteurs etaient loin ; ils ne pouvaient songer a 
subvenir a des besoins que Bruno tenait sans 
nul doute a laisser ignorer. L'eau arrivait, frai- 
che et abondante, par le canal en pierre , 
dans la cellule de chaque religieux ; on avait 
parfois du poisson pris dans le Guiers ; Savi- 
gnon et Mollard portaient fidelement le pain 
noir cuit dans leur four : c'etait assez pour ne 
pas mourir. G'etaitpeut-etre trop au gre des 
religieux ; quand on se rend la vie si rude, la 
mort serait la delivrance. Ghaque cellule avait 
sa cuisine et chaque religieux accommodait 
ses aliments ; c'est dire du meme coup ce qu'etait 
le repas du Ghartreux. Le jeune etl'abstinence qui 
sont devenus un point essentiel de ce grand Ins- 
titut, furent souvent a ses debuts unenecessite. 
J'ai vu les Ghartreux, disait Guibert qui 
avait visite la Grande-Chartreuse en 1104; ils 



166 VIE DE SAINT BRUNO 

ont line riche bibliotheque, quoiqu'ils soient 
fort pauvres (1). Gethommage d'un contempo- 
rain et d'un touriste, etait la preuve aussi que 
I'aliment dont on vivait et voulait vivre en Char- 
treuse, etait surtout I'aliment spirituel , les livres, 
la doctrine. L'historien parle comme le touriste : 
Geux qui connaissent les lourdes charges qui 
pesent surnous, ecrivait Dom Guigues, s'eton- 
nent que nous ne soyons pas reduits a la men- 
dicite (2). 



II 



Par la grace du Christ, la pauvrete et la 
souffranee ont perdu la pointe de leur aiguillon ; 
elles attirentetpassionnent ; les ames d'elite met- 
tent comme un orgueil mystique & souffrir da- 
vantage et aetre plus denuees, pourressembler 
un peu plus auMaltre. Chartreuse dont on enten- 
dait de plus en plus prononcer le nom et vanter 
les vertus, prenait dans toute la region la force 
mysterieuse d'un aimant divin ; on allait vers 
ces montagnes comme vers un Sinai, pour y 
entendre la voix de-Dieu. Pour les uns, c'etait 
la montagne de la transfiguration ; ils voulaient 

(1) De Vila sud, libr. I, cap. xi. 

(2) Consueludines, cap. xx. 




SAIXT BRCXO DONNANT I/HABIT DE CHARTUEUX A IJE 
NOUVEAUX DISCIPLES (p. 166). 



VICISSITUDES DBS PREMIERES ANNEES 167 

y planter leur tente et ne plus en descendre. 
Les vocations se manifestaient. Pour ne pas 
repousser tous ces saints desirs, Bruno dut 
autoriser passagerement la cohabitation de deux 
religienx dans la meme cellule, chose contraire 
a la pensee creatrice qui 1'avaitpousse au desert. 
D'autres allaient a Chartreuse rammer leur 
foi et refaireleurs forces ponrle combat de la 
vie. Des la premiere henre le cloitre cartusien 
eut des retraitants; la sainte tradition prit 
racine sous le regard et par les soins de Bruno. 
Si le Ghartreux devait etre un grand bien dans 

r 

1'Eglise et un puissant exemple, c'etait surtout 
dans le clerge dont le releichement ne cbnnais- 
sait pas de bornes, comme nous avons pu le 
laisser entrevoir. Le Ghartreux devait etre 
1'ideal du pretre, un exemple vivant, une predi- 
cation incessante. On alia done sans retard a 
Chartreuse entendre cette voix, contempler ce 
modele et mediter cet ideal. 

Nous avons sur ce point une fortune excep- 
tionnelle, des anecdotes charmantes, comme 
un extrait de journal sur cette vie an desert. 
G'est un tableau plein de fralcheur et depoesie; 
le R. P. Dom Guiguesle trace dans sa vie de 
saint Hugues. 

Nous croyons devoir rappeler ici qne le saint 



168 VIE DE SAINT BRUNO 

t 

eveque de Grenoble futala fois 1'ami intime de 
Bruno et plus tard, 1'ami de Dom Guigues. 

Or, saint Hugues etait souvent retraitant de 
Chartreuse. II etait avec les religieux non 
comme un superieur ou comme un eveque, 
mais comme un compagnon ou un frere tres 
humble. Si on 1'avait laisse faire, il se serait 
volontiers employe a rendre a tous les ermites 
les derniers services. En voicilapreuve. Le 
venerable prieur de Saint-Laurent, Guillaume, 
plus tard abbe de Saint-Theofred, s'etait, lui 
aussi, lie d'une religieuse affection a Bruno. 
Gomme a cette epoque les cellules soumises a 
la direction de celui-ci etaient habitees chacune 
par deux religieux, le prieur partageait souvent 
le logement du bienheureux Hugues. Or, il se 
plaignait amerement a Maitre Bruno de ce que 
1'eveque luiravissait presque toutesles occupa- 
tions humiliantes du menage de la cellule, etse 
conduisait a son egard, non pas meme comme 
un compagnon, mais comme un valet. II ne 
me permetpas, disait-il tristement, de toucher 
aux oeuvres serviles qui, selon 1' usage, doivent 
etre accomplies a tour de r6le : il prend tout 
pour lui (1). 

(1) Vila Sancli Hugonis Gralian., cap. m, n 12. 



VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 169 

Bruno pris pour arbitre dans ce differend 
entre le prieur de Saint-Laurent et 1'eveque de 
Grenoble ; 1'eveque disputant a son compagnon, 
et avec avantage, 1'honneur de balayer une cel- 
lule, d'attiser le feu, de faire bouillir la mar- 
mite, ou de laverla vaisselle : voila des scenes 
dignes des premiers Peres du desert et qu'on 
ne trouve que parmi les saints. 

Hugues, devore de la soif du renoncement, 
voulait vendre ses equipages, en donner le 
prix aux pauvres, et faire a pied ses courses 
episcopates. Bruno ne le souffrit pas; et, soit 
qu'il redoutat quelque tentation de vaine gloire, 
soit par peur du reproche de singularite au- 
pres des autres eveques, il persuada au saint 
de renoncer a son projet. Tout conseil tombe de 
cette bouche devenait un ordre pour ce rare 
prelat; il garda ses attelages. Dans la meme 
soumission a son ermite devenu son directeur, 
il resta a la tete de son diocese dont il voulait 
se demettre entre d'autres mains. 

N'ayant pu se faire Ghartreux au gre de ses 
desirs, saint Hugues prolongeait le plus qu'il 
pouvait son sejour en cellule. Je dis le plus 
qu'il pouvait, car Bruno devenait commeimpeu 
cruel pour son saint ami ; il le congediait, en le 
gourmandant tout affectueusement : Allez a 

8 



170 VIE DE SAINT BRUNO 

vos brebis, lui disait-il souriant, ite ad oves; 
n'oubliez pas ce que vous leur devez. Et saint 
Hugues reprenait tristement son baton de 
voyage ; et Bruno, pour lui accorder encore une 
consolation, 1'accompagnait jusqu'aux limites 
du desert. La, ils se donnaient une derniere 
etreinte, se disaient adieu, et toujours au revoir ! 
Pelerins de Chartreuse, venerez un petit 
monument qui garde le souvenir de ces doulou- 
reuses separations de deux saints ; c'est la cha- 
pelle de saint Hugues. Elle a etc elevee a 1'en- 
droit meme que foulerent leurs pieds et ou leurs 
mains se separaient. Get endroit etait autrefois 
appele Javonet. Gette chapelle fut btie et de- 
diee h. saint Hugues en 1535 par le R. P. D. Jean 
Guilhard. Au-dessus dugradin del'autel, on voit 
encore une tres vieille inscription en caracteres 
gothiques : Initium terminorum et immunitatis 
domus cartusisB, ici commencent les limites pri- 
vilegiees de lamaison de Chartreuse. Commeles 
femmes ne pouvaient entrer dans le desert pour 
visiterNotre-Dame de Casalibus, le pape Paul III, 
par un bref duxdes calendes denovembrel540, 
etendit a Toratoire de Saint-Hugues les indul- 
gences attachees a celui de Casalibus (1) . 

(1) Chorier, Estat politique, in, p. 266. 



VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 171 

Tout est relique et souvenir dans ce desert, 
maintenant. 

La vie s'y ecoulait pauvre et heureuse ; c'etait 
le port tranquille a 1'abri des tempetes de la 
haute mer. 



Ill 



La barque de Pierre etait toujours en efiet 
violemment agitee par les flots. L'empereur 
d'Allemagne restait fidele a toutes ses preten- 
tious, et tenace dans toutes ses persecutions; 
1'antipape Guibert entretenait toutes ces pre- 
tentious royales et s'en faisait une arme pour se 
maintenir par la force dans les domaines de 
Saint-Pierre : C'etait toujours la lutte violente. 

Le grand Gregoire VII venait de mourir 
comme en exil, loin de Rome, la ville de son 
siege, etles armes & la main. Expirant & Salerne, 
le 25 mai 1085, il s'ecriait tristement : J'ai 
aime la justice et hai 1'iniquite, c'est pourquoi 
je meurs en exil. Yous ne pouvez, Seigneur, 
reprit un des eveques qui 1'assistaient, mourir 
en exil! Vicaire du Christ et du prince des 
Ap6tres, toutes les nations vous out ete donnees 
en heritage. 

Gregoire VII mourant avait designe trois 



172 VIE DE SAINT BRUNO 

grands noms aux suffrages, pour Telection au 
Souverain Pontificat : Hugues, 1'impetueux legat 
que nous avons vu fulminer les sentences de 
deposition et d'excommunication centre les pre- 
lats indignes : Didier, abbe du Mont-Gassin et 
Odon, eveque d'Ostie. G'etaitparle cloitre que 
Dieu voulait regenerer son Eglise; c'etait dans 
le cloitre qu'il preparait et fagonnait les grands 
papes et tenait en reserve les sages conseil- 
lers. 

L'abbe du Mont-Gassin etait elu pape aux fetes 
de Ja Pentecote de 1'annee 1086. En septembre 

1087, il rendait le dernier soupir et le 12 mars 

1088, Odon, eveque d'Ostie, etait donne pour 
successeura Victor III. G'etait encore une fleur 
du cloitre. Ce nom est inseparab lenient lie a 
celui de Bruno et ils'impose a nous dansnotre 
etude. Un mot a son sujet. 

Bruno avait vite remarque au nombre de ses 
auditeurs de Reims un jeune seigneur de Cha- 
tillon-sur-Marne, Odon de Lagery. II avait les 
qualites de 1'esprit et les qualites du coeur; sa 
vertu egalait sa science; tout jeune encore on 
le vit paraitre comme chanoine et archidiacre 
de Reims. Or, on apprit tout a coup qu'Odon 
venait de tout laisser pour s'enfermer dans 
1'abbaye deCluny. Saint Hugues en etait 1'abbe. 



VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 173 

En fuyant les honneurs. Odon prenait la route 
qui devait 1'y ramener emmemment. Desirant 

r 

avant tout le bien de 1'Eglise, 1'abbe de Gluny 
signala bien vite a Gregoire VII son nouveau 
religieux et il dut prendre le chemin de Rome. 
Le grand pape qui se connaissait en hommes 
lui donna sans retard la confiance dont il etait 
digne : il en fit son principal conseiller, le 
nomma eveque d'Ostie, et voulut 1'avoir pour 
legat aupres du tyran d'Allemagne. Odon etait 
des lors sur les marches du tr6ne pontifical. 
Quand 1'election 1'y fit monter, il etait pret. 

Gregoire VII mort, un nouveau Gregoire a 
surgi ; que 1'empereur d'Allemagne n'en ignore. 
Des les premiers jours de son pontificat, s'adres- 
sant aux eveques allemands, Urbain leur an- 
nonce en ces termes ces resolutions : Ayez 
toute confiance en moi, comme en notre bien- 
heureux Pere le pape Gregoire. Ce qu'il a re- 
jete, je le rejette; ce qu'il a condamne, je le 
condamne; ce qu'il a aime est aussi 1'objet de 
toute mon affection ; enfin, tous ses sentiments, 
je les partage et je veuxles suivre (1). 

Le roi de France, Philippe I er , n'aura pas 
plus de repos dans son adultere avec Bertrade 

(1) Patrol., t. CLI, col. 284. 



174 VIE DE SAINT BRUNO 

qu'il n'en eut dans ses debauches de jeunesse ; 
Urbain II parlera comme Gregoire VII. Le pape 
des Croisades fut un grand pape. Les grandes 
fetes de Clermont, en celebrant les immortels 
anniversaires, ont replace dans tout son jour 
cette grande et noble figure du croise. 

Nous emprunterons volontiers la parole d'un 
grand cardinal francais, Mgr Langenieux, pour 
donner & notre pensee plus de precision et 
d'autorite. 

Honorer Urbain II, s'ecriait 1'eminent suc- 
cesseur de saint Remi, c'est payer un tribut 
d'hommage a celui qui fut, au onzieme siecle, 
1'un des principaux agents de la civilisation 
eliretienne et europeenne... 

G'est faire revivre auxyeux de tous les patrio- 
tes le premier et principal auteur du prestige 
incomparable dont jouit le nom frangais en 
Orient (1). 



IV 



Sans retard, le regard scrutateur du nouveau 
pape se promena sur le monde pour choisir les 
ouvriers vaillants qu'il pourrait associer a son 

(1) Lettre pastorale de S. Era. Mgr Langenieux. 




I.E MESSAGER D UKBAIN II AKItlVE AU DESEliT DE 
CHARTKEUSE (p. 17-i). 



VICISSITUDES DBS PREMIERES ANNEES 175 

grand labeur. II se tourna vers la France sa 
patrie, et il alia dans les cloitres. 

II mandait aupres de lui Raynald, 1'archeve- 
que de Reims; il invitait saint Anselme, alors 
abbe du Bee ; il sollicitait le saint abbe de Gluny , 
Hugues, les priant d'accourir aupres de lui, 
si c'etait possible . Ilsongea aussi, il songea 
surtout, disons-nous, a son ancien maitre, a son 
premier maitre, Bruno; car si pour les autres 
personnages il n'avait fait qu'une priere, au 
Pere des Ghartreux, il intimait un ordre. Le mes- 
sager qui apporta a Chartreuse la desolante 
nouvelle, y arriva vers le mois de mars 1090, 
d'apresle calculdes Bollandistes. Ge fut commc 
un eclat de la foudre dans ce grand silence du 
desert. La scene fut dechirante parmi les Ghar- 
treux. Je puis dire que j'en ai ete le temoin, en 
considerant la toile de Lesueur. Elle porte le 
numero 578. 

Par je ne sais quel mysterieux effet du genie 
du peintre, plus on regarde cette figure de 
Bruno, plus cette ame semble meurtrie . Du reste, 
cette douleur est calme comme la douleur d'un 
Ghartreux doit 1'etre ; la bouche n'articule pas 
un mot, le regard se cache sous la paupiere, et 
la longue tunique blanche du religieux tombe 
droite et bien fixe, sans laisser soupgonner le 



176 VIE DE SAINT BRUNO 

moindre soubresaut de la nature revolution- 
nee. 

Les compagnons de Bruno sonta ses c6tes; 
leur resolution parait bien arretee deja : si leur 
Pere quitte la Chartreuse, ils la quitteront 
aussi. 

La scene que Lesueur a rendue vivante, nous 
avait etc racontee par Surius. Nous en citons 
le passage qui resume assez bien un recit assez 
long. 

Vous etes notre pere bien-aime, disaient 
les Gbartreux en larmes. En votre absence, a 
qui aurons-nous recours? Nous serons, helas! 
comme des brebis sans pasteur. Sans doute 
1'obeissance vous appelle aupres du Souverain 
Pontife ; mais nenous est-il pas permis de vous 
suivre? La charite nous unit dans le Christ; 
la mort, la vie, aucime creature ne saurait b riser 
ce lien (1) . 

La missive du Souverain Pontife ne laissait 
place a aucune equivoque, c'etait bien un ordre 
formel qu'elle contenait; il ne restait a Bruno 
que le parti de Tobeissance, et il n'etait pas 
homme a hesiter pour le prendre. II partit, 
quittant son desert, son cher desert; il partit, 

(1) Surius, Vie de saint Bruno, chap. vi. 



VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 177 

passant comme sur le corps de ses enfants qui 
voulaient lui barrer la route; il partit, nouvel 
Abraham, immolant de ses propres mains son 
Institut naissant. 

Apres les scenes de desespoir qui venaient de 
lui deehirer le coenr, il ne pouvait se faire au- 
cune illusion, et garder Tesperance. II nomma 
neanmoins Dom Landuin pour le remplacer 
aupres de ses religieux, plutdt pour dissimuler 
ses craintes que pour les apaiser. Les evene- 
ments confirmerent sans retard ses cruelles 
apprehensions : Chartreuse etait abandonnee ! 
les religieux 1'avaient quitte presque en meme 
temps que Bruno! La nouvelle en arriva au 
desole Fondateur sur le chemin de Rome, a 
Grenoble sans doute. Accompagne du saint 
eveque son ami, Hugues, il partit sans retard 
pour la Chaise- Dieu; il allait faire retrocession 
a 1'abbaye de son cher ermitage. Seguin, 1'abbe 
de ce monastere, avait ete un des principaux 
donate urs de Chartreuse, nous 1'avons vu. Nc 
fallait-il pas, au moins, assurer la legitime pos- 
session de la pieuse solitude, et en ecarter pour 
toujours tous les envahissements profanes? 
Dans sa douleur Bruno n'oubliait pas la pru- 
dence. Ces details materiels regies, il repritles 
chemins de 1'Italie dont il avait du s'ecarter 

8. 



178 VIE DE SAINT BRUNO 

quelques jours. Un ou deux de ses religieux 
1'accompagnaient. 

Les fils de tant de larmes ne pouvaient perir, 
dirons-nous en comparant les douleurs de Bruno 
aux douleurs de Monique. La presence de ces 
enfants restait pour le pere une consolation et 
une esperance ; la blancheur de leur tunique 
monacale prenait 1'eclat d'un drapeau. Oui, tout 
en passant les Alpes, Bruno gardait 1'espoir de 
les repasser un jour, et de voir encore son desert 
refleurir. Au service de Dieu, Fobeissance est 
Fherolque vertu des victoires, Vir obediens 
loquetur victorias ! 

On etait au mois de mars de 1'annee 1090 : 
six ans s'etaient ecoules depuis le jour ou les 
Ermites avaient pris possession du desert. 



V 



Ala voix du pontife romain, Bruno etait parti. 
11 etait bien 1'homme que conseillera bientdt 
saint Bernard au pape Eugene III, Thornine de 
1'apostolique independance et de la resolution 
virile. Ne faites pas venirpres de vous, disait 
au pape le grand abbe de GLairvaux, ceux qui 
desirent et recherchent les lionneurs, mais 




SAINT BnUNO SE JETTE AOX PIEDS D fdUAlN II 

(p. 179). 



VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 179 

ceux qui les craignent et les fuient ! Faites vio- 
lence a ceux-ci et forcez-les d'entrer dans votre 
palais. C'est sur eux que votre esprit pourra 
se reposer (1). Dans cette foi et dans cette 
confiance, Urbain II avait appele son ancien. 
maltre de Reims. Le creuset de la souffrance, 
depuis, lui avait donne les solides ressorts qui 
meuvent les grandes &mes; il avait poursuivi 
1'heresie en Berenger, j usque dans ses dernieres 
subtilites; iln' avait pas craint de se poser, seul, 
en face d'un simoniaque tout-puissant. Les plaies 
de 1'Eglise lui etaient connues, il etait pret pour 
servir de conseiller & un grand pape. 

II arriva a Rome vers le commencement du 
mois d'avril de cette meme annee 1090. Le 
pinceau de Lesueur a reproduit cette scene. 
t L'Ermite est aux genoux du pape, mais ce 
n'est pas a ses pieds qu 1 Urbain II veut voir 
Bruno, c'est sur son coeur. Et le pontife se pen- 
che pour le relever, et il lui tend les bras, avec 
une ampleur, avec une vivacite, qui revelent 
les tressaillements de son ame. 

Les circonstances dans lesquelles Bruno arri- 
vait a Rome expliquent tout naturellement 
1'emotion de cette scene. Jamais, plus qu'en ce 

(1) Saint Bernard. Ds Considerations, lib. IV, cap. iv. 



180 "VIE DE SAINT BRUNO 

moment, Urbain n'avait eu besoin de reconfort, 
d'ami et de conseiller. Gette meme annee Henri 
d'Allemagne avait passe les frontieres, envahi 
la Lombardie, brtile et ravage les terres du due 
Guelfe; les partisans de 1'antipape a Rome 
s'agitaient de nouveau, et le sacrilege Guibert 
sentait renaltre toutes ses esperances. Sans 
retard Henri IV portait le siege devant Mantoue 
qui dut capituler le 11 avril 1091. Gette even- 
tualite avait ete prevue, ainsi que la defection 
de Rome que le pape avait quittee des cette 
annee. II s'etait retire en Gampanie. 

A Rome, Rruno ne pouvait oublier ni la 
Chartreuse, ni Grenoble, ni ses religieux, ni son 
amile saint eveque. Des les premiers jours, des 
les premieres heures de son arrivee a la cour 
pontificale, il vonlut en donner un touchant 
temoignage. Sous son inspiration evidente, en 
date du l er avril 1090, nous voyons Urbain II 
adresser a saint Hugues une lettre qui devenait 
un hommage des plus flatteurs pour un eveque : 
tontes ses possessions et tons ses privileges 
etaient confirmes et places sous la garde 
speciale du Saint-Siege. G'etait une de ces 
delicatesses que le co3ur seul inspire; c'etait 
Rruno saluant de Rome par un bienfait son 
incomparable ami. Ce rescrit pontifical en effet, 



VICISSITUDES DBS PBEMIERES ANNEES 181 

a marque d'une fac.on certaine, pour les au- 
teurs chartreux, la date de 1'arrivee & Rome 
du saint Fondateur. 

Au milieu du tumulte et des encombrements 
de la cour romaine, il restait moineet solitaire. 
II jetait ses regards sur le monde, il sondait les 
maux de TEglise, il en recherchait les remedes, 
pour tout soumettre en suite aux deliberations 
des conciles. C'etait pour leur preparation 
surtout, que le pape avait voulu se reserver le 

f 

profond savoir de 1'ancien Ecolatre de Reims. 

Mais le coeur de Rruno etait ailleurs ; il etait a 

ses disciples comme celui des disciples etait au 

maitre. 

. On le vit bientdt. 



VI 



Les abeilles, parait-il, suivent partout la 
mere-abeille ; elle ne vivrait pas sans son essaim 
et Fessaim n'existerait pas sans elle. Bruno avait 
un essaim, petit essaim, biencher essaim, pour 
lequel il eprouvait toutes les tendresses d'une 
mere. 

Peu de temps apres son arrivee a Rome, tous 
ses religieux, mystiques abeilles, etaient venus 



182 VIE DE SAINT BRUNO 

1'y rejoindre. 11s en avaient fait comme le ser- 
in ent au moment de la separation; la mort, 
la vie, rienne pouvait les separer ! Us tenaient 
parole, ils arrivaient. Bruno n'en fut ni surpris, 
ni peine; surement meme il ne tarda pas 
entrevoir les voies misericordieuses de Dieu 
sur son humble serviteur. En tout cas, tant de 
fidelite a un ami, tant d'ard.eur pour la sanctifi- 
cation, tant de soif de penitence, devaient 
ine vitablement attirer fortement 1'attention d'un 
pape tel qu'Urbain II ; 1'arbre qui avait produit 
en si peu de temps des fruits d'une telle m aturite 
et d'une si rare saveur, etait plante en bonne 
terre et avait des racines profondes. II fallait 
bien se garde r de 1'abattre ou de le laisser de p erir . 
Urbain II fit le meilleur accueil aux compagnons 
de Bruno. 

Illeur donna pour sejour, selon toutes les 
apparences, les anciens Thermes de Diocletien. 
G'etait une solitude qui pouvait convenir a des 
ermites ; il etait conforme aussi a la sagesse et 
a la tradition des papes de faire un theatre de 
penitence et de purete du theatre des grandes 
orgies et des immondes voluptes romaines. Les 
papes n'ont jamais detruit les monuments 
pa'iens, ils les ont purifies et christianises : le 
Pantheon a etc dedie & tous les saints ; le Christ 




SAINT BI1UXO EXAMINE LE PLAN 1)E LA CHAKTIIEUSE 
HE ROME (p. 183). 



VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 183 

a ete adore ou Satan recevait 1'encens et les 
victimes. G'etaifc encore, cela, la politique de 
Rome la pa'ienne; elle ne detruisait pas les peu- 
ples que son bras faisait passer sous son joug ; 
elle se les assimilait en les colonisant. 

Par cet esprit de colonisation chretienne, 
une Chartreuse, quelque provisoire qu'elle put 
etre, s'eleva sur les Thermes de Diocletien, 
1'une desprincipales merveilles de Rome palenne. 
L'annee suivante, Urbain II datait de Renevent 
ou il t'enait concile, la concession faite a Rruno 
de 1'eglise de Saint-Gyriaque, aux Thermes de 
Diocletien : 

Urbain, eveque, serviteur des serviteurs de 
Dieu, anotre cher fils Bruno de Cologne, salut 
et benediction apostolique... Cher fils Rruno, 
qui demeurez aupres de nous et travaillez a la 
preparation des prochains conciles, vous nous 
avez expose que, d'apres les regies de la 
religion que vous avez iastituee, vous ne devez 
habiter que dans les lieux solitaires et les 
deserts, non dans les camps et dans les centres 
populeux. Voulant done dans notre paternelle 
sollicitude exaucer vos desirs, et vous per- 
mettre de perseverer dans la solitude ou vous 
vous entretenez avec Dieu, nous concedonsl a 
votre Paternite, par I'autorite des presentes, 



184 VIE DE SAINT BRUNO 

1'eglise etle titre de saint Gyriaque martyr, aux 
Thermes de Diocletien (1). 

Bruno, pour les raisons quenous allons dire,- 
fut detourne de fonder une Chartreuse en ce 
lieu. Plustard cependant, sesfils prirent posses- 
sion de 1'ermitage offert au saint patriarche. Le 
genie de Michel- Ange transforma une des salles 
des Thermes., et en fit 1'eglise des Ghartreux, mo- 
nument grandiose et splendide dedie a sainte 
Marie des Anges. La statue celebre de saint 
Bruno, due au ciseau du sculpteur parisien, 
Houdon, en faisait 1'ornement. Ge marbre est 
tin chef-d'o3uvre et il est vivant : II parlerait, 
disait un pape en le contemplant, si sa regie ne 
le lui defend ait. Les Ghartreux ontete chasses 
de leur asile, la revolution s'en est emparee; 
mais 1'eglise des Thermes reste comme nn mo- 
nument eleve a la gloire de Bruno, et rappelle 
les services rendus par lui a la papaute et a 
1'Eglise. 

La pensee de Bruno avait pris corps enfin ; 
aux yeux du pape il avait institue une religion , 
et d'apres les regies qu'il s'etait tracees, il ne 
pouvait habiter que dans les deserts et les 
lieux solitaires . L'acte pontifical que nous 

(1) Tromby, t. II. App., p. LX. 



VICISSITUDES DBS PREMIERES ANNEES 185 

venons de citer nous donne done comme un 
article fondamental des constitutions cartu- 
siennes. 



VII 



Les Thermes de Diocletien, il faut 1'avouer 
cependant, etaient bien rapproches de Rome, 
pour repondre aux aspirations eremitiques. 
Le bruit des dissensions et des agitations qui 
troublaient sans cesse la capitale du monde 
catholique y avait toujours quelque retentisse- 
ment; les attaques qu'on pouvait redouter en 
ces temps de schisme, de la part de Tantipape ou 
de 1'empereur, tenaient les religieux dans une 
preoccupation continuelle, le silence cartusien 
ne pouvait regner en tel lieu. D'autre part, 
Bruno se devait a sa charge ; il ne pouvait vivre 
de la vie de ses enfants et au milieu d'eux. 

Les desillusions arriverent vite et completes, 
au milieu du petit essaim parti brusquement de 
la ruche de Chartreuse : ils avaient retrouve 
Bruno, leur pere, mais ils ne le possedaient 
qu'a moitie; leur solitude etait troublee, ils ne 
pouvaient qu'imparfaitement se livrer aux dou- 
ceurs de la contemplation. Chartreuse aban- 
donnee revint vite a leur esprit avec toutes ses 



186 VIE DE SAINT BRUNO 

horreurs enchanteresses : le Grand-Som, les 
precipices, les rochers abrupts, le bruit des 
torrents, tout cela manquait a leur ame. La 
resolution fut prise sans retard de repasser les 
Alpes et de regagner Chartreuse. Urbain II 
intervint avec son autorite souveraine pour 
redonner a ces saints religieux le foyer de leur 
vie. 

Bruno avait fait cession de Chartreuse a Se- 
guin, abbe de la Chaise- Dieu, et a toute sa con- 
gregation. Sans retard Urbain II notifia a Seguin 
de rendre auxChartreuxleur monastere. Nous 
prions votre charite, disait le pape, et en meme 
temps nous lui ordonnons de remettre ce monas- 
tere dans sa premiere liberte. Quant a 1'acte de 
cession que notre fils Bruno avait fait a 1'occa- 
sion de la dispersion de ses freres, rendez-le par 
amour pour nous, afin que ce lieu recouvre ses 
anciennes franchises. A cette condition, en 
effet, les Freres, qui s'etaient eloignes et qui 
sont revenus sous 1'inspiration de Dieu, con- 
sentent a demeurer dans leur ermitage (1). 

Pour prevenir toute resistance et resoudre 
sans retard toute difficulte qui aurait pu surgir 
du cdte de la Ghaise-Dieu, le pape adressa un 

(1) Tromby, t. II, App., p. LX. 



VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 187 

nouveau bref a Tarcheveque Hugucs de Lyon, 
et a 1'eveque saint Hugues de Grenoble, leur 
enjoignant de faire toute diligence pour que les 
Ghartreux rentrassent en possession de leur 
solitude. 

Urbain... ases venerables freres Hugues, 
archeveque de Lyon et Hugues, eveque de 
Grenoble, salut et benediction apostolique... 
Recemment il noiis a ete declare par Maitre 
Bruno que la montagne de Chartreuse sur 
laquelle, pendant plusieurs annees, ses freres 
ont habite, etait occupee en ce moment par 
1'abbe Seguin. A ce sujet, nous ordonnons a 
votre sagesse par nos lettres apostoliques, de 
faire en sorte, toutes choses sagement pesees, 
que cette solitude soit immediatement rendue 
aux freres susnommes (1). )> 

Un desir manifeste par Bruno et le Pere des 
fideles, devenait un ordre pour un religieux du 
caractere de 1'abbe : il fit avec empressement 
retrocession de Chartreuse au frere Landuin 
designe par Maitre Bruno, ainsi qu'aux reli- 
gieux places sous son autorite et a leurs succes- 
seurs . Et comme ce don avait ete fait par 
Maitre Bruno, en presence de la communaute, 

(1) Saint Bruno, par un Chartreux, p. 329. 



188 VIE DE SAINT BRUNO 

dansle Chapitre meme, etenpresencedeHugues, 
eveque de Grenoble, Moid one, ajoutait frere 
Seguin, abbe de la Chaise-Dieu, avec le con- 
sentement de mes freres, je leur ai abandonne 
a eux et a leurs successeurs, le territoire de 
Chartreuse entierement affranchi, soumis a leur 
volonte et livre & leur pouvoir. Mais 1'acte que 
Bruno nous avait remis n'a pas ete rendu, 
parce qu'il n'a pu etre retrouve dans notre 
Chapitre, malgre la sentence d'interdit qui a 
ete portee a 1'appui de cette recherche. Si onle 
retrouve jam ais, il leur appartientde droit. 

Fait en Tan de Tlncarnation du Seigneur 
1090, le quinze des calendes d'octobre (17 sep- 
tembre). Moi, Seguin abbe, j'ai signe, et j'ai 
confirme entierement cette charte en presence 
de 1'archeveque Hugues (1). 

Les Chartreux reconnaissants ont place cette 
charte de retrocession en tete de leur cartulaire, 
en reservant pour les abbes de la Chaise-Dieu 
le glorieux titre de Peres et de seconds Fonda- 
teurs. 

Quand tout semble perdu, tout se trouve 
mysterieusement repare tout d'un coup : six 
mois a peine les cellules de Chartreuse etaient 

(l)Tromby, t. II. App., p. LIX. 



VICISSITUDES DES PREM1EBES ANNEES 189 

restees vides! les religieux les avaient aban- 
donnees au mois de mars 1090; ils y rentraient 
en septembre de la meme annee. 



VIII 

Les enfants partirent seals; le pere resta 
aupres du Pontife avec un religieux du nom.de 
Guerin mais different du frere lalque, 1'un des 
sept premiers Chartreux. Urbainllne fit pas at- 
tendre longtemps un nouveau temoignage de la 
particuliere dilection qu'ii avait pour le nouvel 
Institut. G'etait un bref adresse a ses fils che- 
ris Bruno, Landuin, et les autresfreres... appe- 
les par le Seigneur, fils tres chers, a habiter 
sous la tente que lui-meme vous a preparee sur 
la montagne de Chartreuse, jouissez de la joie 
et dela tranquillite que donnc la contemplation 
des choses saintes... Nous agreons volontiers 
j'objet de vos prieres, et c'est avec une affection 
toute paternelle que nous felicitous votre fon- 
dation, car le desert meme que vous avez voulu 
habiter pour votre repos % reste place sous la 
protection particuliere du Siege apostolique... 
Aussi nous confirmons avec faveur et bonte 
V election de votre premier prieur Landuin, que 



190 VIE DE SAINT BRUNO 

vous avez eree recemment, et nous approuvons 
ce que vous aurez resolu pour I'honneur de 
Dieu et 1' extension de votre Institut. Donne a 
Benevent en 1'annee 1091 (1). 

Ce bref a une importance exceptionnelle pour 
la famille cartusienne : c'est la premiere appro- 
bation de FOrdre par i'autorite papale. II nous 
fait connaitre aussi un nouveau point des con- 
stitutions pratique chez les Ghartreux des le 
temps de saint Bruno, tout comme il Test au- 
jourd'hui apres huit siecles : V election, pour la 
creation des prieurs. 

En rentrant a Chartreuse, les religieux trou- 
verent encore saint Hugues sur le siege de 
Grenoble, Hugues leur ami et leur fondateur 
apres Bruno. Ce retour fut pour 1'eveque une 
grande consolation, et pour les moines un 
encouragement necessaire. 
- Sans doute la mere-abeille manquait a la 
ruche, mais ses exemples, ses lemons, son esprit 
et son coenr, tout s'y trouvait ; tout parlait de 
Bruno a Chartreuse. II y avait sa cellule qu'on 
se disputerait Thonneur d'habiter, il y avait la 
grotte qu'il cherissait, il y avait la fontaine 
jaillie a sa voix. Le saint eveque reporterait 

(l) Vie de saint Bruno, par un Chartreux, p. 332. 



VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 191 

sur les enfants la vive tendresse qu'il avait 
pour le pere; il viendrait encore a Chartreuse 
et il y retrouverait encore la voix de Bruno ; 
1'empreinte de son ame s'y retrouverait partout 
comme 1'empreinte de ses pas. 



IX 



Bruno etait moine, moine pour le desert, et 
il ne voulait etre que cela. S'il gardait une am- 
bition et s'il caressait une esperance, c' etait 
bien celle-la : se replonger un jour dans ses 
solitudes. 

On eut un temoignage eclatant de ses senti- 
ments. Dans le courantde 1'annee 1090, le siege 
metropolitan! deReggio, enGalabre, devint va- 
cant par la mort d'Arnoul sontitulaire. Ce siege 
a vaitpris une importance exceptionnelle, depuis 
que les princes normands regnaient en Sicile et 
dans le sud de 1'Ttalie. Desles premiers moisde 
son pontificat, Urbain avait cherche a les gagner 
encore plus a la cause catholique. II y avait 
pleinement reussi ; ces princes etaient devenus 
son appui le plus ferme dans les luttes armees 
que devait soutenir le pontife remain contre les 
schismatiques toujours menes au combat par le 



192 VIE DE SAINT BRUNO 

tyran d'Allemagne. Ces circonstances donnaient 
un r6le preponderant a 1'archeveque de Reggio, 
dans la defense de 1'Eglise. Ce r6le, nul ne pou- 
vaitle soutenir a 1'egal de Bruno. Ge fut sur lui 
que se porterent les suffrages diriges par le 
comte Roger, selonles desirsd'Urbainll. Rruno 
ne voulait etre que moine ; il ref usa 1'archeveche. 

Lesueur a su peindre au vif cette scene tou- 
chante de I'humilite du grand Ermite. 

On croirait que ces tableaux de Lesueur sont 
des instantanes, tellement il y a de vie, de 
spontaneite et de sentiment. 

On dut faire une nouvelle election. 

L'elu fut Rongier, benedictin de la Cava, 
ancien eleve de Bruno a Reims, au sentiment de 
quelques auteurs. 

Une telle perseverance dans I'eloignement de 
toute dignite devait impressionner viveme.nt 
1'ame d'un grand pape, et finir par toucher son 
coeur. Urbain ne pouvait consentir a se passer 
des lumieres et des conseils dont il sentait le 
prix cbaque jour davantage ; il lui paraissait 
cependant cruel de resister indefiniment aux 
aspirations les plus hautes et aux sollicitations 
de tous les jours. Bruno devait renoncer a re- 
voir son cher ermitage de Dauphine, mais il 
pourrait fonder une Chartreuse en Italic : telle 




SAINT BHUXO REFUSE L AnCHUVECHK DE 1IEGGIO EX 
CALABRE (p. I'd2). 



VICISSITUDES DES PREMIERES ANNIES 193 

fut la determination a laquelle s'arr&ta le Sou- 
verain Pontife. Danscette pensee, il accbrdaau 
saint Erinite la pleine possession de 1'eglise de 
Saint-Gyriaque, comme nous 1'avbns deja dit. 
Mais les raisons qui avaient elbigne les com- 
pagnons de Bruno des Thermes de-Dibcletien, 
devaient empecher aiissi leiir Pere de s'y fixer. 



La Providence avail ses vues; Bruno dievait 
etre enCalahre.il avail refuse ; d- en etreTar- 
chevque; ilsera an comble de ses voSux, en : s'y 
enseyelissant comme moine. C'est sa vocation-^ 
Dieu Fa donne a la terre et ^ son siecle -pour 
en etre le guide et le sauveur. Bruno est pour 
son siecle ce que furent pour leleur, Paul et 
Antoine, ce que furerit Jerdme, .Augustin, 
Benolt, Frangois d'Assise, Ignace et Vincent de 
Paul. Bruno estun ap6tre, mais il a son apbs- 
tolat tout par ticulier; ce n'est ni celui de la 
parole, ni celui de la charite : c' est celui de 
1'exemple. En courant au desert avec' ses six 
compagnons, en immoUnt sa vie a sa foi, Bruno 
demontre plus peremptoirement la verite et 
la sublimite des dogmes caiholiques qu'en 

9 



194 VIE DE SAINT BRUNO 

dissertant a travers des volumes. S'il faut 
croire des temoins qui se font egorger, il faut 
croire deux fois ceux qui s'immolent de leurs 
propres mains. 

Bruno avait la fortune, et il 1'abandonne ; son 
nom etait dans la gloire et il la fuit : il ne veut 
rien, rien, de ce que des prelats degeneres con- 
voitent et recherchent. II ne veut que le desert, 
le silence, une robe de bure, une cellule en 
bois, des veilles, des jeunes et des macerations 
sans fin ! 

Oh ! le grand et herolque apdtre ! 

Suivons-le en Galabre : cet apostolat du si- 
lence et des macerations nous paraitra plus 
surhumain et plus prodigieux encore. L'apos- 
tolat de la priere n'est pas moins efficace que 
celui de 1'action. 

Enplein parlement, O'Gonnel retire al'ecart, 
recitait un jour son chapelet. Les ennemis de 
la grande cause qu'il servait ttiomphaient d'un 
discours vehement qui etait en ce moment pro- 
nonce a la tribune. Le grand tribun continuait 
silencieusement sa priere. Ses amis vont a lui 
etonnes et lui demandent s'il ne va pas enfin 
prendre la parole : Mon chapelet, dit-il, ser- 
vira mieux la cause de 1'Irlande que ne pour- 
rait le faire mon discours ! 



VICISSITUDES DBS PREMIERES ANNEES 195 

Les grandes mes, sur tous les theatres, pen- 
sent et agissent de meme : Bruno an fond de sa 
cellule et le grand orateur an parlement avaient 
la meme inspiration sublime sur la toute-puis- 
sance dela priere. 



GHAPITRE VII 



BRUNO EN CALABRE 



I. Bruno part pour la Calabre. II. Desert de La Tour et 
austerites de Bruno. III. Souvenirs. IV. Chartes du 
conite Roger et construction d'un monastere. V. Inti- 
mit6 du comte Roger et des Chartreux. VI. L'action du 
prfiparateur des concilcs . VII. Bruno au concile de 
Plaisance. VIII. Concile de Clermont. IX. Bruno et la 
demotion a la Vierge. 



Des que le pape eut donne a Bruno la parole 
liberatrice si impatiemment attendue, il se rait 
en toute hate a la recherche d'un nouveau 
desert. 



I 



Le bien de I'Eg-lise, la defense du pape ins- 
pirerent ses recherches sans aucun doute : 
com me moine il pouvait etre encore aupres des 



BRUNO EN CALABRE 197 

princes normands ce qu'il n'avait pas voulu 
etre commearcheveque, et ilpartit pour la Ga- 
labre. 

Robert Guiscard regnait sur la Calabre, le 
comte Roger son frere sur la Sicile. La soif de 
la domination et des vues erronees les egarerent 
quelquefois, an point de leur faire porter les 
armes contre la papaute ; la foi resta toujours 
dans leurs ames et les eeartsne furent jamais de 
longue duree. Le froc de Bruno et de ses reli- 
gieux exerga sur de telles ames un empire que 
n'eiit peut-etrepas donne au meme degre 1'eclat 
d'une mitre. La saintete a sa puissance fasci- 
natrice, Bruno 1'exerQa toujours autour^de lui 
d'une fagon irresistible. 

En si pen de temps, un nouvel essaim s'etait 
deja forme a Rome, a ses cdtes; apres le depart 
de ses premiers compagnons pour Chartreuse, 
six autres etaient deja autour de lui, disposes a 
le suivre partout ou il les conduirait. G'etait 
Landuin, Lambert, Guerin, Leon, Rodolphe et 
Sicherio. 

Le bienheureux Landuin merite une mention a 
part; dans les chartes de donation et de fonda- 
tion, son nom est toujours uni a celuijde Bruno, 
et le r6le que ses vertus et son talent lui donne- 
rent dans la petite communaute semble avoir 



198 VIE DE SAINT BRUNO 

ete preponderant. Son credit aupres des princes 
futtres grand. 

Peut-etre ses origines normandes ne furent- 
elles pas etrangeres a 1'amitie qui se noua bien 
vite entre Frere Landuin et le comte Roger. 

Landuin, issu de noble famille, etaitvenufort 
jeune a Rome. II y avait fait avec grand succes 
ses etudes litteraires et theologiques ; c'est la 
qu'il rencontra Bruno. Gette rencontre fut pour 
lui une revelation et une vocation : desormais 
il etait avec Bruno et il etait Ghartreux. 

Robert Guiscard etait mort, laissant ses etats 
a ses deux fils, Roger et Bohemond. Us habi- 
taient la Pouille. G'est la que Bruno arriva sans 
retard avec ses nouveaux compagnons, cher- 
chant une ruche pour ses abeilles diligentes, 
cherchant une aire pour ses aiglons impatients 
de prendre leur vol vers les cieux. 

L'ange du Seigneur accompagnait Bruno pour 
lui aplanir les voies. Le due Roger 1'accueillit 
comme un envoye celeste et se constitua son 
guide , pour chercher dans ses etats la solitude 
convoitee. Lisons la charte qui en fait foi : 

Nous voulons faire savoir a votre Fraternite 
que deux homines, Bruno et Landuin, briilant 
du zele de leur saint Institut, sont venus, Dieu 
le permettant ainsi, du paysde France surnotre 



BRUNO EN CALABRE 199 

terrede Calabre, avec leurs compagnons, cher- 
chant sous ma conduite en ce pays un lieu qui 
put convenir pour leur projet. Mais ils n'en ont 
point trouve de propice en mes etats. 

L'oiseau est tres circonspect, tres lent, tres 
craintif, pour placer son nid ; Bruno avait toutes 
ces circonspections, toutes ces lenteurs, toutes 
ces craintes pour ses petits. En quittant la 
Pouille et le due Roger, il se dirigea vers son 
oncle, le comte Roger, en Galabre. II fut son 
h6te dans sa propre cour, son h6te bien cher, 
son h6te venere. Roger se glorifiera plus tard de 
lui avoir donne toujours dans toute sa maison, 
le premier rang etla place d'honneur (1) . 

II prit le rdle de suppliant & 1'egard des 
liommes de Dieu et s'estima lie par le devoir de 

/ 

la reconnaissance. Ecoutons-le parler dans sa 
charte : 

x Nous voulons faire savoir a tous nos freres 
que par la misericorde de Dieu, des homines 
d'un saint Institut, savoir Bruno et Landuin et 
leurs compagnons, sont arrives du pays de 
France en notre region de Galabre... Voulant 
etre secouru par leurs merites et leurs prieres 
aupres de Dieu, j'ai obtenu de leur charite, par 

(1) Le Couteulx, t. I, p. 108. 



200 VIE DE SAINT BRUNO 

mes sollicitations multipliees, qu'ils choisissent 
un lieu sur mes terres a leur convenance, 
ou ils se batiraient, comme ils voudraient, 
des cellules pour s'adonner au service de 
Dieu (1). 

Le ciel souriait a Bruno dans les Apennins 
comme il lui avait souri dans les Alpes; la, il 
avait trouvela main d'un ami, ici il rencontrait 
le bras d'un prince; des etoiles mysterieuses 
avaient designe le desert de Chartreuse, son 
bon ange le dirigeait en Galabre. 



II 



En quittant la cour du comte Roger, il suivit 
la crete des Apennins, en descendant vers le pied 
de la botte italienne, jusqu'au diocese de Squil- 
lace : il trouva la les souvenirs de Cassiodore 
et de saint Nil. 

Les sites de Galabre avaient bien de quoi re- 
pondre aussi aux aspirations solitaires de son 
ame. II s'y fixa en un lieu eleve et desert, rempli 
de forets de hetres et de sapins, & egale distance 
de la mer Tvrrhenienne et de la mer lonienne. 

* 

(1) LeCouteulx, t. 1, p. 64. 




CHUNO EX PlilEKES DANS SA CAVIillXE PEXOAXT QUK 

SKS UEI.IfilE^X PnijUAUKXT 1/EMPl.ACtJIEXT DE 

LEL'liS PI'.HMIEIIES CKI.I.CI.ES EX CAI.ABltE 

(p. 200). 



BRUNO EN CA.LABRE 201 

Ge lieu s'appelait La Tour (Torre). Une riviere, 
1'Ancinale, prend sa source pres de cette soli- 
tude qu'elle traverse pour aller se Jeter, grossie 
dans les proportions d'un fleuve, dans la mer 
lonienne. Le murmure des ruisseaux et le bruit 
des torrents ne troublent pas le silence des 
saintes meditations. La Tour n'avait pas les 
rochers geants de Chartreuse, ses glaciers et 
ses neiges; les vastes forets, 1'aprete des mon- 
tagnes, la profondeur des solitudes, pouvaient. 
cependant donner facilement a Bruno la conso- 
lante illusion dela patrie perdue. 

On s'installa a La Tour comme on s'etait ins- 
talle a Chartreuse : des cellules de branchage, 
une eglise rustique, et la vie du desert com- 
menc.a dans toute son austerite. 

Une tradition locale recueillie en Calabre 
par un biographe italien, rapporte que les 
Chartreux passerent trois jours dans une grotte 
abandonnee, ne vivant que d'herbes sauvages. 
Bruno se reserva la grotte, laissant Les cellules 
aux religieux. La,il avait mieux sa liberte pour 
se livrer a ses etonnantes macerations. Les pier- 
res de la grotte ont parle, car de tres anciens 
manuscrits out garde le recit de ces austerites. 
Nous citons une de ces pages ensanglantees par 
la penitence : 

9. 



202 VIE DE SAINT BRUNO 

Sa nourriture, dit notre historien italien, 
etait du pain et de 1'eau, et rarementdes herbes 
crues. II portait sur sa chair un cilice arme de 
pointes aigues, quile couvraitjusqu'auxgenoux. 
ll ne l'6ta jamais pendant 1'espace de onze ans 
qu'il vecut dans ce desert, excepte pendant le 
temps de trois grandes maladies dont il souffrit, 
car il voulut alors derober aux regards cette 
austerite. II prenait tons lesjonrs la discipline 
jusqu'au sang, et parfois jusqu'a 1'evanouis- 
sement. Lorsque, contraint par la necessite ou 
la faiblesse, il voulait s'accorder un peu de re- 
pos, la terre nue etait le lit sur lequel il dormait 
quelques moments... Onsaitparune revelation 
posthume qu'il fit a un venerable religieux 
capucin, le frere Louis de Monteleone , que 
durant uncareme entier il ne prit aucune nour- 
riture terrestre, ce qu'on doit regarder comme 
un prodige de la grace divine. En hiver, sur- 
tout pendant la nuit, le froid est quelquefois 
tres rigoureux dans ces forets. II se depouillait 
alors de ses vetements et se plongeait dans un 
petit lac qui n'etait pas eloigne de sa grotte. 
Ce bain glace durait trois ou quatre heures, 
et meme sept heures les veilles des grandes 
solennites. II y serait mort plus d'une fois, s'il 
n'avait ete restaure par la tres sainte Vierge 



BRUNO EN CAIABRE 203 

Marie qui le couvrait d'une protection particu- 
liere et 1'aimait comme son fils (1). 

On reste aneanti, epouvante, en presence 
d'un tel recit; on se sent emu et pris d'une 
touchante pitie pour 1'innocente victime qui 
s'immole si impitoyablement. Doux Bruno ! 
pauvre Bruno! quelle ardeur vous anime, que 
vous ne soyez cruel qu'envers vous-meme ? 

Beaucoup blameront de tels exces de peni- 
tence ; quelques-uns les excuseront eu egard & 
la grande droiture et candeur qui les inspirait; 
d'autres les taxerontde folie. C'etait Men cela en 
effet, de la folie ; mais une folie divine, la folie 
du Christ en croix! Depuis que la croix s'est 
dressee sur le Golgotha et que I'Homme-Dieu y 
a rendu le dernier soupir, ce mal de 1'immo- 
lation, si e'en est un, est devenu contagieux 

r 

dans 1'Eglise. Tous les grands saints en ont ete 
fortement atteints : en voyant le chef du Christ, 
leur maltre et leur Dieu, couronne d'epines; 
ses pieds et ses mains perces, tout son corps 
meurtri et ensanglante, ils lui ont comme 
envie son rdle de sauveur, et ils ont voulu 
1'aider dans sa grande oauvre de redemption. 
Saint Paul s'y etait associe avec passion, et 

(1) Zanoti, Sloria di Sante Brunone, cap. xix. 



204 VIE DE SAhNT BRUNO 

il nous a declare avec une noble fierte qu'il 
parachevait ce qui manquait aux souffran- 
ces du Christ, adimpleo ea quae desunt pas- 
sionum Christi. Ce fut ie comble de Toauvre 
redemptrice en effet, de voir I'humanite rendue 
capable par les merites du Christ, de travailler 
efficacement a sa regeneration. Etainsi, comme 
le Christ, les grands saints se firent victimes : 
ils voulurent voir leur chair dechiree et leur 
sang couler; ils furent a eux-memes leurs 
propres bourreaux ; ]eur joie fut d'autant plus 
profonde que leur immolation fut plus complete 
et douloureuse; ce fut la folie de la croix. 



Ill 



Le lieu de 1'expiation devient sacre comme 
un temple ; c'est un nouveau Golgotha. C'est 
un peu ce qui est arrive pour le desert, 
la grotte et le lac, temoins des crucifiements 
du doux Bruno. Les populations du sud de 
1'Italie y accoururent pour prier et venerer; 
le desert de La Tour est devenu le centre 
d'un peleriaage huit fois seculaire. Ce sont la 
les monuments et les temoins inconscients 
mais imperissables du recit effrayant que nous 



BRUNO EN CALABRE 205 

venons de mettre sous les ycux du lecteur. 

Cette grotte danslaquelle Bruno s'enfoncait, 
pour se livrer k ses austerites extraordinaires, 
fut sans doute primitivement unabride bergers. 
On construisit bientot sur le devant une petite 
chapelle, destinee a la proteger sans empecher 
de la venerer. Al'entree de cette chapelle, il y 
avait un endroit du sol ou 1'herbe ne poussait 
jamais, quoiqu'elle apparut abondante tout 
autour. G'etait la, suivant la tradition, que 
Bruno epuise de fatigue prenait quelques ins- 
tants de sommeil. On voulut, au moins deux 
fois, en 1565 et plus tard, construire une sorte 
de portique destine a proteger cet emplacement : 
la construction s'ecroula lorsqu'on voulut retirer 
1'echafaudage (1). 

Les plus anciennes traditions parlent d'une 
fontaine miraculeuse dont 1'eau avait des vertus 
merveilleuses ; mais il est constant que, des le 
commencement du seizieme siecle, onn'encon- 
naissait plus la place. 11 y a un petit bassin de 
10 metres de diametre environ, entretenu par 
une source qui jaillit a cet endroit. On suppose 
que c'est la source meme due a la puissance 
de Bruno ; et les populations courent avec une 

(1) Vie de saint Bruno, par un Ghartreux, p. 540. 



206 VIE DE SAINT BRUNO 

foi indefectible puiseral'eau dubassin, comme 
elles allaient a la source. 

Tout pres de 1& coule 1'Ancinale ; sous un 
sapin que sa forme particuliere a fait nommer 
le sapin agenouille leseauxs'amassentplus 
profondes, comme dans une sorte de cuve. Or, 
d'apres le P. Dom Ambroise-Marie Bulliat et 
plusieurs autres auteurs chartreux, c'est la, 
sous le sapin agenouille , que Bruno prenait 
ses bains glaces. 

Le temps qui ronge tout a exerce sa dent 
impie sur ce calvaire de Bruno que tout coeur 
chretien aurait desire garder intact comme une 
relique. Un tremblement de terre survenu en 
1783 detruisit la grotte sainte; celle qu'on 
venere en ce moment n'est qu'un fac-simile 
eleve aumeme endroit, pour perpetuer les tou- 
chants souvenirs. La chapelle n'est plus celle 
du onzieme siecle ; elle ne fut batie qu'en 1500 , 
et le tremblement de terre rendommagea for- 
tement. Au bas d'une statue de saint Bruno 
placee en cet endroit, le pelerin peut lire une 
inscription latine qui rappelle tous ces episode s 
sanglants : Foulant aux pieds la gloire du 
monde etrenongant a de grands biens, le divin 
Bruno, fondateur des Chartreux, choisit cette 
etroite et horrible caverne pour demeure et 




LE COJITE ROGER HEXCOXTIU5 PAli IIASAltl) L1CS 
ClIAl'.TltEUX DANS LEUU KUM1TAGE HE CALADKE 

(p. 208). 



BRUNO EN CALIBRE 207 

pour toute couchette. G'estla qu'il livra au repos 
ou a la torture ses membres epuises. An. 1776. 



IV 



Le genre de vie que menaient les ermites 
nouveaux vemis en Galabre, fut tres vite connn 
dans toute la region; on peut supposer 1'im- 
pression que produisirent les recits edifiants 
qui furent meme sur toutes les levres. Le peu- 
ple n'est pas. avare de sa louange, quand on a 
une fois gagne son estime; dans la sincerite de 
son co3ur il poetise meme toutes choses jus- 
qu'aux proportions de la legende. 

Des que le comte Roger eut appris rinstaila- 
tion des ermites, il voulut lui donner un carac- 
tere definitif. En presence de son epouse Ade- 
laide et de sonfils Geoffrey, le comte de Galabre 
cedait a perpetuite, ei Bruno, a Landuin, a 
leurs compagnons et a ieurs successeurs, un 
desert situe entre le lieu nomme Arena et la 
ville appelee Stilo . 

Gette charte est datee de Tan 1090 de 1' In- 
carnation du Seigneur (1) . , 

(1) Boll, Com. prcev., xxxm et seqq. 



208 VIE DE SAINT BRUNO 

Elle est reproduite in extenso par les Bollan- 
distes, ainsi que celles ou nouspuisons tous les 
details qui suivent. 

Les evenements marchaient avec une rapi- 
dite etonnante : au mois de mars 1090, Bruno 
quittait Chartreuse; en septembre de la meme 
annee, ses compagnons abandonnaientles Ther- 
mes de Diocletien pour regagner Grenoble ; les 
derniers mois de la meme annee, il fuyait lui- 
meme la cour d'Urbain II et redevenait ermite 
a La Tour. 

En 1092, le pape confirmatous les privileges 
qui avaient ete accordes aux hommes de Dieu, 
soit parle comte, soit par 1'eveque de Squill ace, 
en y ajoutant lui-meme celui de 1' exemption , 
pour que vous vous appliquiezentouteliberte 
d'esprit, dit la charte, a la contemplation du 
Dieu tout-puissant . C'etait accorder aux Char-, 
treux la facultede recourir pour les ordinations 
a 1'eveque de leur choix, et de s'administrer 
eux-memes, entouteliberteettranquillite. G'est 
un privilege dont ils jouissent encore. 

L'eveque de Squillace, Theodore Mesimere, 
prelat grec, ceda tous ses droits sur le desert 
de La Tour aux seigneurs, moines et ermites 
dignes de touthonneur ; le due Roger, comme 
suzerain de son oncle, en ratifia tous les actes 




LE COMTE nOGEIl FAIT CONSTHUIBE LA PREMIERE 
CHARTREUSE EX CAI.ABDE (p. 209). 



BRUNO EN CALABRE 209 

avec empressement : La Tour devenait proprite 
sacree et inviolable entre les mains de Bruno et 
pour le bien des pauvres. 

Mais si les moines avaient un desert, ils 
etaient sans couvent ; la foi et la generosite du 
comte Roger furent leur providence : ils eurent 
un couvent comme ils avaient eu un desert. 

Les traditions populaires que les autenrs les 
plus graves ont prises en consideration, racon- 
tent ainsile fait : le comte Roger chevauchait un 
jour sur ses terres, en partie de chasse. Tout a 
coup, 1'equipage s'arrete, etdes aboiements inso- 
lites 1'agitent. On est surpris, on croit a la pre- 
sence d'une proie imprevue ; on examine : c'est 
Bruno en priere dans sa grotte avec ses religieux. 
Le comte est emu ; il attend la fin de la priere 
monacale que n'ont pu troubler les bruits de la 
chasse, et un simple regard jete autour de lui 
dans la foret lui de voile un demiment, une pau- 
vrete, qu'il avait pu entrevoir, mais dont rien 
jusqu'alorsn'avait pu lui donnerune juste idee. 
Quand il prit conge de Bruno, la construction 
d'un couvent etait resolue. 

Landuin fut 1'architecte ; il en avait toutes les 
aptitudes. En peu de temps, les cellules et tous 
les autres edifices indispensables dans une Char- 
treuse furent batis, et au milieu brillait Veglise 



210 VIE DE SAINT BRU3SO 

dediee a la tres sainte Vierge; ce fut Santa 
Maria del Bosco. L'enceinte de rochers qui ser- 
vait de cl6tures en Dauphine fut remplacee a la 
Tour par un fosse large et profond qu'on ne 
pouvait franchir que sur un pont-levis (1). 



V 



Les relations du comte Roger avec les saints 
moines tournaienta la confiance la plus filial e 
et a 1'amitie la plus tendre. Le desert et 1'ermi- 
tage avaient pour lui desormais une attraction 
irresistible. Oblige de prendre les armes en 
1093, pour defend re son neveu, illaisse ses trou- 
pes dans les plaines de Squillace et va solliciter 
a La Tour le reconfort de la pricre. II voulut 
meme etre affilie & la communaute de Bruno ; 
il tint a honneur de consigner ce privilege dans 
une charte qui donne avec precision les limites 
du desert de La Tour. II appelle le seigneur 
Bruno son pere et les moines sont dits ses 
seigneurs, ses peres et ses confreres . 

Cette expedition finie, le convent etait deja 
bati. II fallait en faire la dedicace. Elle eut lieu 

(l)Tromby, t. II, p. 144. 



BRUNO EN CALABRE 



le 15 aoiit 1094 avec la plus grande solennite. 
L'archeveque de Palerme, entoure des eve- 
ques de la region, fut le prelat consecrateur du 
nouveau sanctuaire dedie, comme celuide Char- 
treuse, a la tres sainte Vierge et a saint Jean- 
Baptiste. La comtesse Adelaide assista alacere- 
monie, au milieu d'un nombreux cortege de 
seigneurs, et, pour couronner royalement son 
ceuvre, le comte alloua comme dotation a son 
cher ermitagele monastere d'Arsafia, avec tou- 
tes ses dependances. 

La surveillance et 1'administration de ces 
terres eut pu devenir absorbante ; Bruno sut 
temperer tous ces soins materiels : ce fut sur- 
tout le lot du Bienheureux Landuin. G'etaitdeja 
la charge de Procureur que remplit religieuse- 
ment encore un moine, dans toute Chartreuse. 
Bruno inspirait, Landuin agissait. 

Ainsi un desert jusqu'alors sterile devenait 
un centre de vie et de fecondite ; de tous les 
points de la Galabre les regards se tournaient 
vers La Tour; on se sentait impuissant aimiter, 
mais on nese lassaitjamais d'admirer. Ces exem- 
ples devenaient du reste particulierement puis- 
sants, lorsqu'on voyait la veneration des princes 
s'incb'ner chaque jour plus prof ondement devant 
les humbles moines. II n'y a qu'une reelle 



212 VIE DE SAINT BRUNO 

fraternite qui puisse inspirer les familieres 
libertes dans lesquelles vivaient le comte et les 
religieux. Une des chartes que nous parcourons 
nous en donne un tableau plein de charme. 

Le comte Roger avait son palais a Mileto. Un 
soir, il sortait a cheval pour la promenade, 
accompagne de nobles seigneurs. On se dirigeait 
vers 1'eglise Saint- Ange. Un moine paralt bien- 
tot sur une humble monture : c'est Frere 
Landuin du desert . II s'approche du prince, le 
salue, chemine quelques instants c6te a cote, 
et deinande bientdt une courte halte : J'ai a 
vous parler, dit-il, d'une affaire avantageuse 
pour vous. On est en face d'une ehapelle dediee 
au saint Larron. Landuin expose sa demande : 
il voudrait que le comte cedatunde ses raoulins, 
pour de nombreux ouvriers employes a Mon- 
tauro. II parla au nom de Bruno. Frere 
Landuin, dit le comte amicalement, vous etes 
un bon travailleur, et vous savez tres bien cons- 
truire les monasteres. Allez done, mettez-vous 
a 1'oeuvre, et b&tissez-vous promptement un 
moulin sur la terre d'Arsafia qui vous appartient. 
Au lieu appele Soverato, il y a une chute d'eau 
tout a fait propre a cette destination. Frere 
Landuin avait sans doute invoque le bon Larron; 
il etait exauce sur 1'heure. Acte fut dresse de 



BRUNO EN CAIABRE 213 



cet ordre et de cette concession, et dans un 
festin donne au palais de Mile to, la princesse 
Adelaide, les convives et tous les assistants, 
acelamerent cette nouvelle generosite du comte. 
Tout cela etait peu en comparaison des bene- 
dictions celestes que les ermites attiraient sur 
les terres de Calabre : la foi parlait ainsi. 

On vit encore mieux jusqu'ou allait le culte 
de Roger pour Bruno et Landuin, dans une cir- 
constance a la fois plus intime et plus solen- 
nelle. Un enfant venait de naitre au palais de 
Mileto; c'etait Roger, celui qui devait etre un 
jour le premier roi des Deux-Siciles. Le comte 
eut une ambition : faire baptiser son fils par 
Bruno, et lui dormer Landuin pour parrain. 
Quoique les Ghartreux quittent peu leur cellule 
et leur couvent, meme pour des solennites 
religieuses, les deux ermites accepterent 1'office 
qu'un prince sollicitait comme la plus grande 
des faveurs : sur les bras de ces deux saints, le 
nouveau-ne fut consacre a Jesus-Christ. 

Dom Maraldns, moine de la Chartreuse de 
La Tour, sans manquer a Fausterite monacale, 
crut pouvoir composer un petit poeme en vers 
latins, selon le goiit de 1'epoque. Cette poesie 
est rimee, ce qui semble avoir singulierement 
gene 1'auteur, ct en juger par le peu de clarte 



214 VIE DE SAINT BRUNO 

de la piece ; mais le fait important qui se degage 
de cette inspiration poetique, c'est le role 
preponderant de Bruno dans le palais du prince, 
et le filial devouement de Roger aux ermites 
de La Tour. Ce Chartreux poete,. chose rare, 
etait 1'auteur d'une chronique qui s'est egaree 
par la suite. Le fait est particulierement regret- 
table; nous aurions, sans nul doute, eu plus 
a glaner dans sa chronique que dans sa poesie. 
Le bapteme du jeune prince Roger pent judi- 
cieusement etre fixe a 1'annee 1095. 



VI 



De son ermitage, Bruno suivait d'un regard 
attentif et recueilli la marche des evenements 

r 

dans le monde et dans 1'Eglise ; le r6le qu'il 
devait remplir aupres d'Urbain II lui en faisait 
un devoir. 

II avait ete particulierement desire pour la 
preparation des futurs conciles et 1'heure en 
paraissait venue. Si la paix ne regnait pas en- 
core en souveraine dans 1'Eglise, on pouvait 
facilement en entrevoir 1'aurore. Le grand per- 
turbateur, 1'empereur d'Allemagne, venait d'es- 
suyer aupres de Ganossa (nom sinistre pour 



BRUNO EN CALABRE 215 

liii!) une sanglante defaite, que lui inftigerent 
les bataillons de la comtesse Mathilde. L'eten- 
dard meme d'Henri IV tomba aux mains de 
I'herolque princesse. 

Quelques mois plus tard, renie parson propre 
fils que tant de crimes et d'immoralites revol- 
taient, il se refugia dans une forteresse pres de 
Verone,ourantipapenetardapasalerejoindre. 
Ces evenements se passaient en 1'annee 1093. 

Urbain II all ait pouvoir bientdt rentrer dans 
Rome, tenir les grandes assises conciliaires et 
mettre enfin a execution les grands projets qu'il 
murissait depuis longtemps, pour le bien de 

r 

1'Eglise et de la societe. 

Aupres du pape 1'action du moine est dis- 
crete, humble et silencieuse, comme onpouvait 
1'attendre de la part d'un Ghartreux; elle n'est 
pas moins reelle. Un ecrivain moderne, en 
etudiant le siecle d'Urbain II, a cru pouvoir 
mettre au jour cette affirmation : . que tous les 
actes memorables du poutife Urbain II furent 
les manifestations des hautes pensees du Fon- 
dateur cartusien, et que son influence fut 
<c comme la force cachee de la gravitation qui 
regit le monde materiel (1) . 

(1) Le comte de Villeneuve-Flayosc, Sainte Rosaline, p. 128. 



216 VIE DE SAINT BRUNO 

Pour nous, en parcourant les actes des grands 
conciles en ces annees, il nous semblait comme 
lire les deliberations d'un Ghapitre general de 
Chartreuse. Dans les canons et les decrets por- 
tes, nous reconnaissions sans hesitation la main 
de Bruno, puisqu'il y avait son ame. 

Vers le commencement du printemps de 
1'annee 1093, tin de ces conciles qui ouvrait 
comme la serie, se tint a Troja, ville de la 
Pouille. Urbainll le presidait en personne. II y 
eut soixante-quinze eveques et douze abbes. 
Plusieurs auteurs declarent formellement que 
Bruno s'y trouvait. Le voisinage de I'ermitage 
de La Tour et la presence du pape devaient 1'y 
attirer tout particulierement. 

Apres le prestige dont Gregoire VII avait en- 
vironne la chaire de saint Pierre, son autorite 
grandissait encore sous les puissantes impul- 
sions d'Urbain II. Le schisme recevait des coups 
qui lui venaient de tous les cotes ; les desertions 
les plus retentissantes se faisaient dans ses rangs. 
Conrad, fils du despote Henri IV, se ralliait a 
la cause du droit et de la justice, vers la fin de 
1093, et etait couronne roi d'ltalie par 1'arche- 
veque de Milan. Urbainll pouvait enfin rentrer 
dans Rome. D'abord pauvre et denue, le palais 
de Latran lui fut bientot ouvert par la venalite 






-BRUNO. EN CALABRE 21 

cle Ferruchi a qui 1'antipape Guibert en avait 
confie la garde. 

Ge jour des reparations providentielles etait 
le quinzieme avant Pdques de 1'annee 1094. 

Maitre de Rome et de son palais, Urbain II 
allait donncr une nouvelle et plus forte impul- 
.sion a la vie du moncle catholique, et ce devait 
etre par les conciles. G'etait le champ d'action 
officiel de Bruno. 



VII 



Le l er mars de i'annee suivante (1095), au sud 
de la Lombardie, sur les bords du P6, a Plai- 
sance, se reuiiissaitle concile le plus important 
qu'on eut vu jusqu'alors : deux cents ev^ques, 
autant d' abbes, environ quatre inille clercs et 
trois mille laiques se pressaient autour d'Ur- 
bain II, et le reconnaissaient solennellement 
pour seul legitime pasteur. La foule etait im- 
mense ; les premieres seances du concile ne 
purent se tenir que dans la plaine. L 'humble 
Chartreux etait la, perdu au milieu de ce not 
humain; presque tons les auteurs attestent sa 
presence. Elle se.revelait assez d'elle-meme : 
les actes de ce grand concile semblenl comme 

10 



218 VIE DE SAINT BRUNO 

le couronnement de sa vie, de ses luttes et de 
ses enseignements. La simonie est condamnee 
de nouveau solennellement ; et nous savons les 
assauts que Bruno avait dii lui livrer a. Reims. 
L'heresie de Berenger fut frappee de coups 
plus decisifs encore ; et.nous avons entrevu les 

f 

lecons de 1'Ecolatre de Reims sur le dogrne 
eucharistique. En presence des grands projets 
dont le pape venait de s'ouvrir, les regards tour- 
nes vers 1'Orient, unbesoinpressant des secours 
d'en haut se faisait sentir. Pour les attirer sur 
la chretiente, le concile rappelle 1'obligation 
fa jetine et de V abstinence des Quatre-Temps; 
mais ce sont 1& moyens de sanctification deve- 
nus point essentiel dans 1'Institut de Bruno. 
L'auguste assemblee fit un decret pour Tadop- 
tion de la preface en Thonneur de la tres sainte 
Vierge; mais beaucoup d'auteurs, et non des 
moindres, affirm ent que Bruno ne fut pas seu- 
lement Finspirateur du decret, mais 1'auteur 
meme de la belle preface. Leculte de la Vierge 
remplissait son ame. 

Dans un des litres ou nous avons puise si 
souvent, Bruno est appele 1'enfant de Marie ,- 
Aucune appellation nc lui pouvait etre plus 
douce et ne fut plus vraie. La banniere de 
Marie devint en quelque sorte son etendard : 



BRUNO EN CALABRE 219 

les deux premieres eglises baiies a Chartreuse 
et a La Tour furent dediees a la Vierge. Tout 
fils de saint Bruno lui est voue tout particulie- 
rement, car le jour ou il prononce ses voeux, 
<( lors meme qu'il y aurait un autre titulaire, 
dit le Statut, il doit faire mention de la sainte 
Vierge (1). 

Selon plusieurs auteurs, Bruno proposa au 
concile de Plaisance 1' adoption du petit office 
de la sainte Vierge. Ge voeu qui lui etait bien 
cher, ne devait etre exauee qu'au concile de 
Clermont. 

Nous tenons a faire sans retard connaitre les 
circonstances qui etaient venues 1'aviver. 

Les enfants de Bruno x venaient de subir une 
epreuve d'autant plus forte qu'elle etait plus 
intime : de faux ermites etablis a Curriere, 
tout presde Chartreuse, en etaient allesjusqu'a 
repandre des bruits diffamatoires centre les 
saints religieux dont la vertu les genait. Les 
austerites des Chartreux, pretendaient-ils, de- 
passaient les forces humaines et constituaient 
un attentat a 1'existence. On voit que les huma- 
nitaires modernes ont de tres vieux ancetres. 
Bruno avait connu cette epreuve etil la rappela 

(1) Nova Coll., C, XVIII, 6. 



220 VIE DE SAINT BRUNO 

dans sa lettre aux religieux de .Chartreuse, leur 
recommandant bien de fiiir comme la- peste 
ces oisifs et ces gyrovagues. .. troupeau infecte 
de quelques lalques vaniteux. La Constance 
des pauvres ermites avait ete ebranlee; ils ne 
songeaienfc a rien moins qu'a abandonner de 
nouveau leur desert. 

Tandis queles Ghartreux deliberent, un jour, 
un vieillard venerable leur apparait tout a coup 
et leur dit : Vous etes dans une grande per- 
plexite, ines freres. Vousne savez si vous devez 
quitter celieuou yrester. Voici ce que je vous 
dis au nom du Dieu tout-puissant; la bienheu- 
reuse Mere de Dieu vous conservera a perpe- 
tuite dans ce desert, si vous recitez chaque 
jourl'office compose en son bouneur (1). 

Cette parole rendit le calme aux fervents rcli- 
gicux; ellefut regardee comme la voix de Dieu. 
DCS ce moment, 1'office de la sainte Vierge fut 
recite quotidiennement par les Cbartreux; ils 
cardent encore cette sainte pratique comme un 
hommage de reconnaissance. 

Le conciJe de Plaisancc venait de clore ses 
sessions au milieu d'un eclat extraordinaire de 
I'autoritc papale : le roi de France avait envoye 

(1) Suriiis, cap. xxi. : '--' 



BRUNO EN CALABRE 221 

une ambassade pour se faire relever de rexcom- 
munication clont 1'avait frappe le legat, Hugues 
de Lyon, au concile d'Autun; Terapereur grec, 
Alexis Gommene, faisait deniander aideet assis- 
tance centre les Musulmans .qui le menacaicnt 
dans sacapitale. 

G'etaientles signes avant-coureurs des grands 
ebranlements qui allaicnt secouer 1'Europe chre- 
tienne quelques mois plus tard. 

Bien souvent, de Plaisance, les regards de 
Bruno s'etaient tournes vers les Alpes qui gar- 
daient son cher ennitage de Chartreuse ; qu'il 
cut voulu d'un vol rapide franchir les plaines 
de la Lombardie, passer les monts, et aller 
s'abattro aux pieds du Grand-Soml HelasI 
1'homme n'a queles ailes de sa pensee :Bruno 
nc franchit pas les Alpes; trop de preoccupa- 
tions, trop de travaux, trop d'affaires le rete- 
naient en Italic et 1'appelaient en Calabre. 

En quittant Plaisance, il s'arreta a Sieniie, en 
Toscane, qui tenait encore pour le parti de 
1'antipape Guibert. II n'eut pas seulement la 
joie de retirer cette ville du schisme, iLy fit 
meme des recrues pour la future croisade. La 
croisade etait devenue la pensee de Bruno comm e 
clle etait celle d'Urbain. De Sienne il se diri- 
geait vers Tarente, aupres de Bohemond, ce 



.'222 VIE DK SAINT BRUNO 

second fils de Robert Guiscard, que nous avons 
surpris, arme contre son propre frere. Bruno le 
gagna a la cause du Christ (1). Bohemond de- 
venu prince d'Antioche, prit rang avec son 
neveu Tancrede, parmi les plus illustres heros 
de la guerre sainte. 

Urbainlletla comtesse Mathilde nourrissaient 
un autre projet qui interessait au plus haut 

r 

point 1'Eglise et le monde : faire epouser au 
jeune Gonrad, recemment couronne rbid' Italic, 
line fille du comte Roger de Sicile. Du meme 
coup, c'etait isoler un peu plus le tyran d'Alle- 
magne dont Gonrad etaitfils, et placer de nou- 
velles forces entreles mains du Pontife romain. 

Bruno fut charge de mener a bien cette deli- 
cate negociation, selon le recit de Tromby (2). 
Le mariage fut conclu sans retard et celebre 
-solennellementa Pise. 

Les voies s'aplanissaient sous les pas d'Ur- 
bain ; son moine fidele lui gagnait le concours 
des princes, il detachait les cites de la cause 
del'antipape et paralysait le tyran d'Allema- 
gne. 

(1) Storta, p. 182. 

(2) Idem, t. II, p. ns. 



BRUNO EN CALABRE 223 



VIII 

Un autre moine, a la foi ardente, a la parole 
de feu, soulevait 1'Italie et soulevait la France ; 
Theure paraissait providentielle : Urbain allait 
faire entendre sa grande voix et lancer & la 
face du monde un projet qui eiit ete une folie 
s'il n'eut ete inspire de Dieu. 

Ge pape francais pensa alors a la France, se 
souvenant, selon 1'admirable parole de Joseph 
deMaistre, que toute idee genereuse a besoin 
de passer par ellepour faire le tour du monde, 
et que lorsque le sang a coule pour quelque 
grande et noble cause la France a toujours eu 
le droit de revendiquer la premiere place. Un 
concile etait assemble a Glermont. II s'ouvrait le 
18 novembre 1095, huit mois apres celui de Plai- 
sance. Treize archie veques, deux cent vingt-cinq 
eveque, une multitude d'abbes, deprieurs, de 
chevaliers : en tout, cent mille hommes accourus 
a. la voix du Pontife ! Gent mille homines disant 
apleine voix et faisant redire partoute TEurope 
le cri : Dieu le veut! G'etait Fevenement social 
le plus important peufc-etre, de 1'histoire de 
France et de 1'histoire du monde ; un monde nou- 



224 VIE DE SALNT BRUiNO 

veau allaitsortir des deliberations de ce concile. 
Bruno n'y etait pas. En 1'absence du pape, sa 
presence devenait particulierement necessaire 
en Italic. L'antipape et Henri IV avaient tou- 
jours les regards sur Rome; tous leurs parti- 
sans ne les avaient pas abandonnes; la paix 
etaitplusapparente que reelle : c'etait une paix 
armee. Or, aucun regard n'etait clairvoyant 
comme celui de Bruno, aucune voix surtout 
n'etait autorisee et ecoutee comrrie la siennc. 
Les princes d'ltalie etaient devcnus ses amis et 
1'appelaient en leurs conseils; un mot dc sa 
bouchc eut suffi pour les inettre en cainpagne. 
EnTabsence du pape, Termite dc La Tour res- 
tait la sentinelle vigilante de la papautc. G'est 
le role que lui attribuent la plupart de ses bio- 
graphes et que lui imposaient les circonstan- 

CCS. 



IX 



Nous ne ferons remarquer ici que les deci- 
sions prises au Concile, pour developper encore 
le culte et 1'amour de la Vierge. 

Urbain II decreta la recitation du petit office 
de la tres sainte Vierge, pour le succes de la 
Croisade; la messe Salve sancta Parens i'ut 



BRUNO EN CALIBRE 225 

celebreepour la premiere fois, cTapres unc tra- 
dition, parle saint pape lui-meme, dans Feglise 
de Notre : Dame-du-Port ; laprierecle VAngelus, 
a partir du depart des croises, fut annoncee 
trois fois par jour par les cloches, des paroisses; 
et c'est a la meme epoquc qu'on rapporte aussi, 
generalement, la consecration du samedi au 
culte de Marie. 

Or, c'est ici que nous retrouvons bien la 
main et 1'ame de Bruno, 1'enfant de Marie , 
1'action efficace du preparateurdesconciles. 
Le concile de Glermont realisait les voeux 
qui avaient ete exprimes par le patriarche des 
Ghartreux au concile de Plaisance,' et nous 
voyons son Orel re adopter avec nn empresse- 
ment tout filial, etgarderavec une fidelite eton- 
nante, les pratiques sanctionnees par 1'autorite 
du concile. 

Tous les jours, en effet, ou mieux chaque 
nuit avant de se rendre au choeur, le Chartrcux 
recite une partie de V office de la Vierge, et 
chaque soir avant d'aller s'etendrc sur son 
grabat, il le tcrmine comme couronnement de 
sa journee. Tons les jours, on dit chez les 
Ghartreux la messe Salve sancta Parens, ct 
souvent, le samedi, on la chante solennelle- 
mcnfc. . _ .: . ::. 

10. 



-1226 VIE DE SAINT BRUNO 

A clater de ces conciles, 1'Eglise rendit a 
Marie, dans sa priere liturgique, des homma- 
ges qui n'avaient plus eu le meme eclat et la 
meme persistance. On doit, pour une bonne 
part, en rendre hommage a Bruno devenu 
.ainsi un des plus ardents et des plus heureux 
apdtres de Marie. IL avait devance saint Ber- 
nard et saint Dominique. Les Ghartreux se 
complaisent, avec une piete toute filiale, a 
attribuer les faveurs dont 1'Ordre a ete comble, 
.a la tendre et forte devotion de leur saint 
Patriarche envers la Reine du ciel. 

Quand les religieux de Chartreuse appri- 
rent la decision d'Urbain II au concile de Cler- 
.mont, et 1'obligation de reciter office de la 
-Vierge, ils n'eurent plus de doute sur la per- 
sonne de ce vieillard venerable qui" leur avait 
apparu, pour calmer leurs alarmes : c'etait 
saint Pierre devangant la voix d'Urbain, c'etait 
le pape (1). Saint Pierre est du reste patron de 
la paroisse de Chartreuse, il etait deux fois 
dans sa mission en prenant la defense des 
Ghartreux troubles dans leur solitude. 

Apres ces grandes demonstrations de la vie 
de 1'Eglise, Bruno s'enfomjait avec de nouvelles 

(1) Le Couteulx, t. I, p. 90* 



BRUNO EN CALABBE 227 

ardeurs dans les aspirations sublimes de sa vie 
eremitique. L'intimite. de cette ame et de ce 
coeur, en se revelant a nous, nous jettera, cha- 
que manifestation nouvelle, dans un nouvel 
etonnement. 



GHAPITRE VIH 



DERNIERES ANNEES ET MORT DE SAINT BRUNO 



1. L'ame et le coeur de Bruno dans sa lettre a Raoul-le- 
Veivl. II. Saint Hugues aupres de Bruno en Calabre. 

III. Bruno apparait miraculeusement au comte Roger 
et lui sauve la vie. IV. Bruno intercede pour les trai- 
tres. V. Les serfs de Chartreuse. VI. Lnnduin de 
Grande-Chartreuse vient visiter Bruno a La Tour, 
VII. Lettre de Bruno a ses fils de la Grande-Chartreuse. 

VIII. Les dernieres e tapes du calvaire de Bruno. 
IX. Derniers moments et mort de Bruno. 



Tandis que les croises poussaient le cri dc 
Dieu le veufc! et mettaient a la voile pour la 
conquetc de la Terre sainte, le preparateur 
des conciles priait, se sanctifiait et s'immolait 
dans son desert. C'etait sa fagon favorite de 
servir la cause de Dieu et de FEglise; qui sait 
meme si les coups de discipline et les pointes 
dn cilice de Bruno nc valaient pas mieux pour 
ce triomphe que les coups d'epee et la pointe 
des lances? Les austcrites de 1'ermite avaient 



DERNIERES ANNEES. MORT BE SAINT BKUNO 229 

en tout cas une sainte contagion; les disciples 
accouraient nombreux a La Tour, comme ils 
etaient accourus a Chartreuse. II fallut bientot 
doimer comme une succursale an couvent, et 
batir un nouveau monastere. Ge fut le monas- 

/ 

tere de Saint-Etienne. II etait tout pres du cou- 
vent principal de Sainte-Marie, et avail une 
exposition meilleure. II devint le sejour special 
des f re res Gonvers qui y habi talent sous la 
direction d'un moine. Le Bienheureux Lanuin 
fut le pere Procureur de Saint-Etienne. Dans 
plusieurs chartes du comte Roger, on lui donne 
meme le nom de Prieur qu'il porta du vivaut 
dc saint Bruno, sans doute parce qu'a cote dcs 
freres Gonvers habitaient aussi a, Saint-Etienne 
plusieurs moines ages ou infirmes, qui ne pou- 
vaient suivre la regie cartusienne dans toute sa 
rigueur. 



I 



. Mais si le silence et la majeste des cloitres 
cartusiens ont leur grandeur et leur beaute, ce 
quo nous aimerions surtout a y contempler, 
c'cst 1'edifice interieur; tout ce monde moral, 
toutes ces aspirations de Tame, toutes ccs 
directions sublimes parties de 1'ame et de 1'cs- 



230 VIE DE SAINT BRUNO 

prit de Bruno. G'est 1& pour nous qu'est le 
Ghartreux, et c'est ce monument mystique qui 
constitue a nos yeux une Chartreuse. On y pene- 
tre encore pins difficilement que sous les cloi- 
tres de pierre. Or^ la Providence a pris soin 
de conserver pour les generations futures 
un document qui nous fait entrer dans Vinti- 
mite de 1'ermitage de Galabre et de toute 
Chartreuse, dans le coeur meme de Bruno. 
G'est une lettre du saint Patriarche s'epan- 
chant dans le coeur d'un ami. Le document 
a trop d'importance ; nous le publions dans 
ses parties les plus importantes . 

Cette lettre precieuse etait adressee a Raoul- 
le-Verd, un de ces deux compagnons qui eurent 
nn jour sur la terre d'exil avec Bruno 1'entre- 
tien tout celeste dont nous avons parle. 

Elle fut la joie de 1'ami, elle sera 1'eternelle 
fierte de la famille cartusienne ct Fedification 
des saintes ames. Lisons : 

A son venerable seigneur Raoul, prev6t de 
Reims, digne d'etre cheri avec 1'aifection la 
plus sincere, Bruno envoie le salut dela charite. 

Votre fidelite a une vieille et bonne amitie 
vous distingue et vous honore d'autant plus 
qu'elle est un fait rare parmi les hommes... 

La lettre delicieuse dans laquelle vous m'a- 



DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 231 

dressez de si dedicates felicitations, les bienfaits 
-que vous avez prodigues, non seulement a ma 
personne, mais au frere Bernard a cause de moi, 
sans parler d'autres temoignages encore, ont 
assez demontre la Constance de.vos sentiments. 
Nous vous en rendons graces, et si notre recon- 
naissance n'egale pas votre bonte et vos meri- 
tes, elle prend toutefois sa source dans ce qu'il. 
y a de plus intime et de plus profond en nous. 
Nous vous avions adresse, il y a deja long- 
temps, une lettre que nous avions confiee a un 
voyageurdont lafidelite avaitete assez eprouvee 
en d'autres occasions semblables; mais cette 
fois, jusqu'a 1'heure presente, il n'a pas reparu. 
Nous avons done pris le parti de vous envoyer 
Tun des ndtres qui est charge de mettre votre- 
charite au courant de tout ce qui nous con- 
cerne, et de vous dire de vive voix ce que la 
plume et 1'encre ne suffisent pas a transmet- 
tre. 

Nous vous informons maintenant des nou- 
veiles que nous croyons agreables a votre 
bienveiliance. Nous jouissons de la sante du 
corps et nous voudrions pouvoir en affirmer 
autant de la sante de Fame. Notre etat exte- 
rieur est satisfaisant et repond a nos desirs; 
mais ce que je souhaite et ce que je demande, 



232 VIE 1)K SAINT BRUNO 

c'est quo la divine misericorde etende sa main 
pour guerir toutes les infirmites de mon inte- 
rieur, et pour me rassasier de ses biens. 

Thabite un desert situe en Galabre et assez 
eloigne de tout voisinage des hommes. J'y suis en 
compngnie de mes freres les religicux, dont 
quelques-uris ont une grande science. Leurs 
efforts tendent a prolo'nger sans rclache les 
saintes veilles eta rester dans 1'altente de leur 
Seigneur, pour lui otivrir aussidt qu'il sera de 
retour etqu'il frappera. 

Comment pourrai-je dignement parler de 
notre solitude, avec sa riante situation, avec 
son air doux ct tempers? Ellc forme un vaste et 
gracieux domaine qui s'etend au loin entre les 
montagnes, et renferme des pres verdoyants, 
des pdturages emailles de fleurs... 

Nous ne manquons ni de jardins fertiles, ni 

d'arbres aux fruits nombreux et varies. Mais 

pourquoi m'arreter si longtemps la-dessus? 

- L'homme sage a d'antros plaisirs bien plus dcli- 

cieux et plus u tiles : ce sont ceux qu'il trouve 

en Dieu. II n'cn est pas moin's vrai que de tels 

spectacles soulagent soiiveiit et font respirer 

. Tesprit qui, dans son infirraite, sent le poids 

: d'une regie austere et la fatigue des exercices 

spiritnels. Si 1'arc est trop continuellement 



DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 233 

tendu, il se relache et devient impropre a son 
office. 

Quant aux avantages et aux jouissances quc 
prodiguent la solitude et le silence aux amis du 
desert, ceux-la seuls les connaissent qui en out 
fait 1' experience. G'est la que des homines 
genereux peuvent rester en eux-memes autant 
qu'il leur plait, habiter avec eux-memes, cul- 
tiver sans relA.che les germes des vertus, et 
savourer avec bonheur les fruits du paradis. La 
s'acquiert ce regard plein de serenite qui trans- 

r 

perce d'arnour le celeste Epoux, cet oeil pur et 
lumineux qui voit Dieu. La, dans une fete per- 
petuelle, le repos s'unit au travail, 1'activite est 
sans agitation et sans trouble. La, Dieu, en 
retour des combats que soutiennent pour lui 
ses athletes, leur decerne la recompense qu'ils 
desirent : c'est-a-dirc la paix que le monde 
ignore, et la joie du Saint-Esprit. La, brillecette 
belle Rachel que Jacob preferait a Lia, bien 
que celle-ci eiit plus d'enfants, la, regne en 
elfet, la contemplation dont les fils, moins 
nornbreux que ceux de 1' action, doivent etre 
compares a Joseph eta Benjamin que leur pere 
aimait au-dessus de tous leurs freres. La, est 
cette meilleure part que Marie a choisie et qui 
ne lui sera point 6tee. La, est cette incomparable 



'234 VIE DE SAINT BRUNO 

Sulamite choisie entre toutes les fiiles d'Israel 
pour etre la consolation de la vieillesse de 
David. Ah ! plaise a Dieu, frere bien-aime, que 
vous soyez epris de tant d'attraits, et que, cap- 
tive par la solitude, vous sentiez 1'amour de 
Dieu rechauffer et briiler votre coaur! Si une 
fois cette passion s'empare de vous, vous 
mepriserez aussit6t les charmes decevants de la 
gloire mondaine, vous rejetterez aisement le 
fardeau des richesses qui accablent 1'esprit de 
tant de soucis, et vous n'aurez que du degout 
pour les voluptes egalement nuisibles a 1'ame 
etau corps! . 

Votre prudence n'ignore pas de qui est cette 
parole : Celui qui aime le monde et les attraits 
du monde, celui-li ne possede pas 1'amour du 
Pere celeste; quelle iniquite, quelle folie, 
quelle aberration!... 

Qu'y a-t-il de plus coupable, de plus oppose 
a la raison, & la justice, & la nature meme, que 
de preferer la creature au createur... 

Ah! quel ecrasant fardeau que celui d'une 
vie qui, au mepris de toute justice, force I'^nie 
a descendre des hauteurs de sa dignite sublime 
pour ramper a terre !... Je vous en supplie done 
et vous en conjure, daignez au moins faire un 
pelerinage a Saint-Nicolas (a Bari) et passez 



DERNIERES ANNEKS. MORT DE SAINT HRUNO 235 

ensuite jusqu'a nous, afinde voir celui qui vous 
cherit uniquement. . . J'en ai la confiance dans 

.le Seigneur, vous ne regretterez pas les fatigues 
de ce grand voyage. 

J'ai depasse les bornes d'une lettre ordinaire : 
c'est que, ne pouvant vous posseder aupres de 
moi, j'ai voulu me dedommager par une longue 
conversation ecrite. Je souhaite ardemment a 
votre fraternite de vivre en bonne sanfce jusqu'a 
un age avance, sans oublier nos avis, ni le voau 
que vous avez fait. Je vous prie de nous faire 
parvenir la Vie de saint Re mi, qui ne se trouve 
nulle part dans notre region. Adieu! 

Quelle fratcheur et quelle delicatesse de tou- 

. che dans le tableau que Bruno nous trace de 
son desert? qui songerait, en le lisant, a ce sol 
ravage par les volcans ? a ces antres et a, ces 
forets de Galabre que les legendes et les recits 
nous representent peuples de bandits ? Le regard 
du Chartreux ravi trouvait des charmes a un 
desert ou son ame se servait de tout pour mon- 
ter vers le Seigneur. Dans un siecle du reste 
qui etait loin du siecle d'Auguste, la langue 
latine semble retrouver, sous la plume de Tan- 
cien EcoUtre ses elegances natives ; dans nos 
Instituts et nos Academies, on la couronnerait 

.encore. Gette lettre est I'osuvre d'un lettre. 



236 VIE DE SAINT BRUNO 

Quelle vivacite cle sentiment, quelle tendresse 
communicative, quelle .ouverture confiante, 
chez ce vieillard de soixantc-cinq ans ! Mais quel 
respect dans cette affection, et quelle affection 
dans ce respect ! onnesait quel est le sentiment 
qui domine et dirige 1'autre; ils sont insepa- 
rables. Bruno nesonge qu'a ouvrir son coeur;a 
Raoul, etilemploie commeinconsciemment des 
formules qui sentent la veneration. Les amities 
des saints sont exquises; elles gardent tout ce 
quo les amities humaines ont de doux, de noble 
ct de puissant, mais elles ont en plus un cer- 
tain condiment divin qui eleve, agrandit ct 
traiisforme tout : c'est 1'amitie transfiguree ! 

Quel commerce, doux, amical et incessant, 
Bruno entretient avcc Dieul Est-ce Dieu qui se 
donne plus a 1'hommc, ou 1'homme qui se 
donne plus a Dieu dans de telles relations! on 
ne sait. Mais c'est bien 1'homme devenu Dieu 
par participation . G'est cette lettre qu'avait 
du lire Lesucur avant de prendre ses pinceaux ; 
c'est en ces ligncs que devront s'inspirer tons 
les artistes qui voudront jeter sur la toile q'ncl- 
que reflet des detachements et des ardeurs di- 
vines de Bruno. Pour renouveler sapremiere fer- 
vcur, le Ghartreuxn'aura jusqu'ala fin des temps 
qu'a se mettre sous les yeux la lettre a Raoul. 



DERNIERUS ANiNEES. MOH'T DE" SAINT BRUNO 237 

Si-clu rcste Bruno a gagne le desert, emportc 
surtout par les aspirations sublimes de son 
ame, il x est certain aussi que sou experience de 
la vie Jui en avait fait toucher le neant. 

Sans etre sceptique en amide, Bruno ne craint 
pas de dire a Raoul que sa fidelite le distin- 
gue et Thonore d'autant plus qu'elle est un fait 
rare parmi les homines. Les lionneurs ne le 
touchcnt pas davantage : Quanta I'amitie du 
seigneur eveque qui s'aide beaucoup de vos 
conseils, soyez persuade qu'il n'est pas facile 
d'y repondre par des avis toujours equitables et 
fnictueux. Cette parole est etonnante, si on 
considere qu'elle tombe de la bouche d'un 
ancien prevot de Reims devenu le conseiller 
d'uri grand 'pape. Les richesses et les dignites 
ne le tenteraient pas mieux. De son regard 
penetrant Bruno a sonde tous les horizons, et 
avec un accent qui lui est personnel, son ame 
s'ecrie comme le grand Sage de nos saints 
livres : Omni'a-vanitas! tout est vanite! 

On ne resiste pas a de telles exhortations; 
Raoul quitta le monde et entra au couvent de 
Saint-Remi. Les Benedictins de la Congregation 
de Saint-Maur ont rendu indiscutable ce fait 
longtemps ignore : Dans une ancienne matri- 
cule du monastere, ou tous les noms des reli- 



238 ' L yiE 1)E S.VINT BRUNO 

gieux sont ecrits en caracteres du temps, on 
trouva le nom de Raoul. Dieu voulut sans doute 
recompenser son detachement et son obeis- 
sance, car il fut bientot retire du convent de 
Saint-Re mi et place sur le siege meme de Reims. 
II succeda ci Raynald en 1 096 ; cette date 
nous fourjiit ainsi 1'epoque approximative de la 
correspondance des deux amis (1096 on 1097). 



II 



Bruno sentait deja venir ses derniers jours ; 
il les rappelle a Raoul pour le conjurer de ne 
pas les attrister . II ne s'en plaignait pas ; la 
mort, pour les saints, est la vraie delivrance et 
le commencement du bonheur. Mais si un lien 
1'attachait encore a la vie, c'etait celui de 1'ami- 
tie, ses fils spirituels, ses freres. De doux mes- 
sages lui arrivaient a La Tour des terres les 
plus lointaines ; les amis de la premiere heure 
caressaient comme un reve la pensee de 1'y 
retrouver. Un de ces hdtes inesperes vint 1'y 
surprendre un jour. 

Guigues III, comte d'Ablon, exer^ait toutes 

r 

sortes de violences, au sein de 1'Eglise de 
Grenoble. 



DERN1ERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 239 

Hugues avait prononce centre lui la peine 
<T excommunication. Guigues encore plus irrite, 
alia attaquer 1'eveque jusque dans son palais, 
et finalement, le contraignit a quitter Gre- 
noble (1). Saint Hugues persecute, loinde son 
troupeau, errant, ne pouvait avoir qu'une 
pensee, celle de Bruno; et un jour, a 1'impro- 
viste, il heurta a la cellule de 1'Ermite. Que 
de pensees, que de souvenirs, que d'emotions, 
dut provoquer la presence de 1'eveque qui avait 
vu en songelesseptetoilessymboliqnes, et avait 
conduit les religieux en leur desert ! 

Pour les saints, les interets personnels ne sont 
jamais qu'k un rang secondaire ; la cause de 
Dieu prime toujours tout. 

En se retrouvant, les deux amis ne songerent 
qu'a la cause de 1'Eglise et au succes des croisa- 
des dont le drapeau flottait par tout. Les princes 
normands etaient toujours dans une religieuse 
deference pour les conseils de Bruno; saint 
Hugues etait reste pour lui comme un fils : un 
tel eveque pretant sa voix a de tels princes, 
pouvait devenir un puissant levier dans les cir- 
constances presentes du monde chretien. Bruno 
menagea des entrevues et cimenta une union 

(1) Albert du Boys, Vie de saint Hugues, p. 140. 



240 VIE DE SAINT BRUNO 

cntro 1'eveque cle Grenoble et les princes. Un 
fait tres important fournit hient6t la preuve de 
ces relations. 

Apres im sejour de deux ans a Salerne, 
pour refaire une sante ebranlee, saint Hugues 
avait regagne Grenoble. Une double joie 1'y 
attendait : celle de voir le comte d'Albon 
renoncer enfin a d'injustes pretentious, et celle 
d'apprendre, un des premiers dansl'episcopat, 
les succes des croises. 

Saint Hugues recevait en meme temps la 
mission de communiquer a 1'episcopat et an 
monde la grande nouvelle. Moi, eveque dc 
Grenoble, disait en effet saint Hugues, en. 
envoyant son message aFarchevequede Tours, 
je vous envoie cettelettre quim'a eie apportee, 
pour que vous instruisiez de ce qu'clle contient 
tons ceux qui doivent venir a votre fete, et.que 
ceux-ci la repandent dans toutes les parties 
dti monde chretien ou ils retourneront, afin 
qu'on accorde aux croises ce qu'ils demandent, 
soit par la priere et par Taumone, soit en pre- 
nant les armes pour aller a leur secours (1). 
La chose ne saurait paraitre douteuse; cette 
Icttre, en tete de laquelle figurait le.nom de 

(1) Patrol., CLV, col. 390. 




SAINT BIIUXO APPAUA1T MIIIACULEUSEMENT AU COMTE 
ROGER fp. 240;. 



DERNIERES ANNEES. MOEVT DE SAINT BRUNO 241 

Bohemond, fils de- Robert, : trahissait la main 
de Bruno : eile etait le fruit de 1'union cimentee 
entre le saint eveque et les princes. 



Ill 



Theodore Mesim ere, Grec d'origine et eveque 
de Squillace, etait mort; on dut songer a lui 
donner un successeur. On jugea sage de placer 
surle siege vacant un eveque latin. Ge futl'avis 
de Bruno suivi par les eveques de Galabre et de 
Sicile; Jean de Nicephore, chanoine et doyen 
de 1'eglise de Mileto, fut designe par le comte 
Roger. 

Le nouvel eveque deploya un zele tout par- 
ticulier a conduire son troupeau, a le garder 
et ^i le paitre ; nous retrouverions sans peine 
la direction de Bruno dans son administration 
episcopale, n'y aurait-il que le soin empresse 
qu'il mit a introduire le ritlatin dans son diocese. 
Gette population comptait beaucoup de Grecs 
dans son sein. Toucher & son culte, etait une 
biengrosse affaire, pour qui commit I'importance 
des questions liturgiques chez les Orientaux. La 
perfidie grecque voulut user de represailles et 
fut 1'occasion d'une intervention miraculeuse de 

11 



242 VIE DE SAINT BRUNO 

saint Bruno. Lesueur a fait revivre encore cette 
scene tragique, en consacrant un fait historique. 

G' etait en 1098, au siege de Gapoue. 

Le comte Roger avait pris les armes pour 
aider son parent, le jeune Richard, fils du prince 
Jordano, & reconquerir ses etats sur le prince 
Lombard qui detenait Capoue. Le comte Roger 
avait un traitre parmi ses soldats, Sergius le 
Grec, qui commandait deux cents homines aux 
avant-postes. Le traitre fit ses avances au prince 
Lombard, et, moyennant une grosse somme 
d' argent, il devait le faire penetrer lanuit dans 
le camp du comte Roger, en le lui livrant, lui 
et son armee. Plusieurs historiens ont pense, 
non sans raison, que Sergius n'avait ete que le 
complice d'Henri d'Allemagne et d' Alexis de 
Constantinople (1). 

Les deux schism atiques voulaient la teie du 
comte Roger; le prix en avait ete offert & Ser- 
gius. 

Bruno fut son salut. Nous laissons le comte 
de Sicile lui-meme raconter ce qu'il a vu : 

La nuit fixee pour la trahison etait arrivee. 
Le prince de Capoue etait sous les armes avec 
ses soldats, comme il avait ete convenu. Je 

(i) Darras, t. XXIV, p. 134. 



DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 243 

m'etais endormi clepuis quelques instants, lors- 
qu'apparut pres de monlit un vieillard aux traits 
venerables. Ses vetements etaient dechires, et 
il ne pouvait contenir ses larmes. Pourquoi 
tant de larmes? lui demandai-je. Ses pleurs 
redoublerent de plus en plus. Je renouvelai ma 
question, et alors ilme repondit : Je pleure 
les ames des Chretiens qui vontperirici, et vous 
avec eux. Levez-vous sur-le-champ, prenez vos 
armes. Dieu peut encore vous delivrer, vous 
avec vos soldats. Celui qui me parlait ainsi 
ressemblait en tout point au Venerable Pere 
Bruno. Je me reveille rempli de terreur par 
suite de cette apparition. Aussitdtje saisis mes 
armes, je crie a mes guerriers de s'armer aussi 
et de monter a cheval. Je cherche a m'assnrer 
de ce que m'annongait la vision. Au bruit qui 
remplitlecamp, 1'impie Sergius et ses affides 
prennent la fuite dans la direction de Gapoue, 
ou ils esperent trouver un refuge. Mais leur 
course fut arretee par mes soldats qui en blesse- 
rentqueiques-uns etfirentles autresprisonniers, 
au nombre de cent soixante-deux. Les aveux de 
ceux-ci nous confirmerent la verite de 1'appari- 
tion et du complot qu'ellenous avait revele (IV 

(1) Charte du comte Roger. Tromby, t. II. App., p. LXXXVI. 



244 VIE DE SAINT BRUNO 

Le ciel etait pour les armes du comte Roger 
ct pour la cause du jeune prince Richard. Us 
en eurent bientot un autre temoignage : 
Urbain II arriva sous les murs de Gapoue pour 
remplir sa mission de pacificateur et de Pere. 
Saint Anselme, 1'illustre archeveque de Cantor- 
bery 1'y avail precede, fuyant les violences de 
Gtiillaume le Roux. 

LePrimat d'Angleterre et le Pontife supreme, 
suivant d'un regard attentif les evenements du 
monde, se trouverent quelque temps meles a 
la vie des camps. Ou. etait Rruno pendant que 
le pape et Anselme negociaient ? il etait dans sa 
cellule ; il priait, il se cachait. Dans les circons- 
tancesque nous venons de dire, lamodestie de 
Termite aurait eu a souffrir de trop dures 
cpreuves. Quand la charite le demandera, 
Bruno saura paraitre. L'occasion s'en presenta 
comme d'elle-meme. 



IV 



Le comte Roger arrivait a Squillace vers la 
fin de juillet ; il etait a bout de forces, il dut 
s'aliter. Pour Bruno, c'etait le moment de 
reparaitre a la cour du comte; il s'y rendit 



DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 245 

accompagne de quatre de ses religieux. C'etait 
plus qu'un ami, cette fois, que revoyait le 
prince ; c'etait un sauveur. Ge fut pour lui une 
dette de reconnaissance bien douce a payer que 
de raconter sa vision de Capoue et le secours 
merveilleux qu'il avait recu. Le saint moine 
accueillit cette communication dans un senti- 
ment quineparut pas de la surprise, mais qni 
n'etait pas nonplusunaveu. L'humilite voulait 
tenir cache le secret de Dieu : Ce n'est pas moi 
qui vous ai sauve, dit-il, c'est 1'ange de Dieu 
qui protege les princes en temps de guerre. 
C'etait 1'ange de Dieu en effet, mais qui avait 
voulu se manifester, en prenant les formes 
exterieures de celui dont les prieres avaient pro- 
voque ce secours. Un esprit fort sourirait peut- 
etre de ces apparitions et de ces transformations ; 
en parcourant la vie des saints cependant, il 
devrait se resigner a les rencontrer a chaque 
page. Pour les hommes sans foi, un saint est 
un monde et un mystere inexplicable ; le sur- 
naturel y de horde de toutes parts. 

La reconnaissance etait pour le comte Roger 
une dette qu'il croyait n' avoir jamais acquittee ; 
<( il supplia humbiement Bruno de lui accorder 
une nouvelle faveur, en acceptant pour 1'amour 
de Dieu de larges revenus, a prendre sur sa terre 



246 VIE DE SAINT BRUNO 

de SquiJlace. Le saint refusa. Si j'ai quitte 
la maisonde mon pere et la vdtre, dit-il, c'est 
pour resteretrangerauxbiensdecemonde, c'est 
pour servir Dieu seul (1). Ainsi parlent les 
saints, et, ce qui est plus meritoire et plus 
admirable, ainsi ils agissent ! 

Les cent soixante-deux conjures qui avaient 
suivi Sergius dans sa trahison, eta ient dans les 
prisons du comte Roger. Ils etaient destines a 
divers supplices, et 1'execution ne pouvait plus 
guere tarder. En ces temps de chevalerie, la trai- 
trise et la felonie etaient les derniers des crimes, 
et ces crimes ne s'expiaient que dans le sang. 
Bruno avait songe a ce sang : au comte qui 
plagait k ses pieds ses domaines, il demandale 
salut des coupables. Gette demande etait im- 
prevue et devenait embarrassante ; mais, que 
pouvait refuser Roger a la voix de son ermite? 
les conjures eurent la vie sauve. 

En voie de requetes, les Ghartreux en pre- 
senterent une nouvelle : une association de 
veterans avait intente un proces aux saints reli- 
gieux qu'ils accusaient d'empietements surleurs 
terres; le comte fut appele ti trancher le dif- 
ferend. Un conseil fut nomme ; un notaire special 

(1) Charte du comte Roger. Tromby, t. II, p. xc. 



DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 247 

verifia sur place les limites des terres ; le Bien- 
heureux Lanuin donna lecture au conseil des 
actes de donation : une charte datee de la fin du 
mois d'aoiit 1098 terrninait le litige en faveur 
des Chartreux. L'eveque de Squillace, Jean de 
Nicephore, confirma ce jugement par 1'excom- 
munication portee centre ses violateurs (1). 

Les abeilles du desert faisaient leur ruche. 
Leur evque leur avait accorde I' exemption de 
toute juridiction episcopale dans 1'etendue de 
leurs domaines ; le Bienheureux Lanuin eut I'oc- 
casion de faire ratifiertous ces privileges par Je 
pape Urbain II. La bulle, qui est datee de Sa- 
lerne (septembre 1098) et adressee au Bienbeu- 
reux Lanuin salue dans le Seigneur le reverend 
Maitre Bruno et ses confreres et veut laisser 
aux Ghartreux pleine liberte de s'appliquer a 
la contemplation du Dieu tout-puissant (2) . 
On voit que les privileges dont jouissent encore 
les Ghartreux, datent de loin. G'est chose eton- 
nante que lastabilite de cet Institut; c'est chose 
puissamment edifiante que de voir toute inno- 
vation y tourner toujours a plus d'isolement , 
plus de solitude, plus d'austerite. 

Les derniers faits que nous venons de racon- 

(1) Tromby, t. II, p. LXXXIII. 

(2) Idem, p. LXXXI. 



248 VIE DE SAINT BRUNO 

ter out pris pour nous une physionomie tres 
caracteristique, -et sont devenus comme une , 
revelation. G'est bien to uj ours 1'ame et le coeur 
de Bruno que nous avons retrouve, agissant, 
cherchant a assurer a sa famille religieuse la 
tranquille possession des terres necessaires a sa 
subsistance, ecartant par avance et radicale- 
ment, toute ingerence ou toute conturbation 
dans ses pratiques cartusiennes. 

Mais il nous semble remarquer aussi que la 
main de Bruno devient comme defaillante, et 
que son pied s'alourdit : G'est Lanuin que nous 
voyons paraitre pour revendiquer les droits de 
1'ermitage centre les veterans injustes, et c'est 
lui que nous voyons a Salerne aupres d'Ur- 
bain II, obtenant confirmation du privilege 
d 1 exemption. Gette retraite qui commence a se 
faire remarquer ne doit pas nous surprendre. 

II ne faut pas 1'oublier en effet : quoique 
1'ame des saints ne vieillisse pas, Bruno etait 
deja un vieillard. Les epreuves de sa vie et ses 
dures macerations avaient extenue le corps 
avant le temps ; ses forces trahiront bient6t ses 
ardeurs. Les actes de sa vie jusqu'a son dernier 
souffle seront inspires par la meme bonte. 



DERNIERES ANNEES.' MORT DE SAINT BRUNO 249 



On n'a pas oublie 1'oeuvre de pardon qu'il 
avait pu realiser a 1'egard des conjures de 
Capoue. Gette oeuvre n'etait pas complete; les 
coupables e talent destines a languir encore 
longtemps dans les cachots du comte Roger : 
Bruno n'etait pas content. II sut faire cesser sa 
peine. Lorsque le prince normand revint a 
Squillace, dans le courant de 1'annee 1099, 
1'homme de Dieu lui presenta une nouvelle 
requete : II voulait la mise en liberte de tous 
les conjures! Roger ne pouvait pas resister 
encore ; c'etait peut-etre la derniere faveur que 
le saint lui demandait, et c'etait siirement le 
moyen le plus efficace de lui faire accepter les 
biens qu'il voulait laisser en dotation a 1'ermi- 
tage. Mais le noble comte fit ses conditions 
dans sa grande charte de donation au monas- 
tere de La Tour. 

Les conjures avaient ete reserves pour ex- 
pier leur crime par divers genres de supplices, 
mais les prieres de saint Bruno avaient obtenu 
leur delivrance. Seulement, ils devenaient, 
avec leurs descendants, les sermteurs perpetuels 

11. 



250 VIE DE SAINT BRUNO 

des monasteres de Sainte-Marie et de Saint- 
Etienne (1). 

Un jugement qui porte la date de 1221 donne 
des details fort interessants sur les charges 
imposees aux serfs de la Chartreuse de Gala- 
bre (2). 

Mais, charte et jugement ne sont-ils pas dans 
le cas, une arme dangereuse entre les mains 
des ennemis a tout prix de 1'Eglise? n'est-ce 

r 

pas la preuve toute faite que 1'Eglise voulut, 
favorisa et entretint le servage \ Nous sommes 
loin de voir ces chose s ainsi. 

Les serfs de Calabre furent les premiers & 
baiser la main de Bruno qui les avait arraches 
a la mort, et sa charite rendit leur situation plus 
douce que celle de la plupart des serfs. Plus 
que personne ils eprouverent combien il etait 
bon de vivre sous la crosse . Lecomte Roger, 
en condamnant au servage des conjures, meri- 
terait tout au plus le reproche d' avoir partage 
les prejuges de son epoque; le prince qui se 
contente de reduire a telle servitude les crimi- 
nels qui ont voulu sa tete, devra etre repute 
Men debonnaire. De tels crimes ont de nos 
jours d'autres chatiments. Au surplus, on ne 

(1) Le Couteulx, 1. 1, p. 107. 

(2) Troraby, t. V, p. LXXXIX. 



DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 251 

doit pas oublier quele servage nefut pas I'escla- 
vage; le serf put acquerir et posseder, se deli- 
vrer meme de toute servitude quelquefois. On 
sait le r61e qu'ajoue 1'Eglise dans ces questions 
de servage et d'esclavage ; les documents rem- 
plissent les pages de I'histoire; seule, lamau- 
vaise foi peut trouver matiere & declamations 
irreligieuses et impies. En fait de douceur, de 
mansuetude, de devouement, de bienfaisance 
et de charite, 1'Eglise atoujours pu donnerdes 
lemons ; elle n'a eu jamais en recevoir. 



VI 



La charite est la vertu chretienne par excel- 
lence, comme elle est la vertu divine par es- 
sence; le chretien se donne par vertu, mais 
Dieu se donne par nature. Lorsque Dieu 
forma le coeur et les entrailles de l'homme, dit 
Bossuet,il y mit premierementlabonte, comme 
le propre caractere de la nature divine, et pour 
etre comme la marque de cette main bienfai- 
sante dont nous sortons. Nul ne proclama 
plus haut cette bienfaisance du Greateur 
que le patriarche et saint fondateur des Char- 
treux. bonitasl 6 bonte, s'ecriait-il a cha- 



252 VIE DE SAINT BRUNO 

que instant : qu'il parcourut silencieusement 
son cloitre, ou considerat les cieux; qu'il con- 
templat la nature, meditat dans sa cellule, ou 
conversat avec ses religieux, ce mot venait 
eclore sur ses levres, comme le souffle de son 
ame : bonitas! 

La bonte de cette ame s'epandait autour de 
lui comme d'une source intarissable. Toutes les 
autres vertus de ce grand saint semblent s'etre 
eclipsees devant celle-la. 

Ecoutons le temoignage que lui rendent les 
moines de Sainte-Marie du Desert, ses freres et 
ses enfants. 

Bruno fut digne de louange sous tous rap- 
ports, mais surtout parce qu'il fut un homme 
d'une vie constamment egale. Son visage etait 
toujours joyeux, sa parole toujours douce. A 
la majeste d'un pere il joignait les entrailles 
d'une mere. Ge qu'on sentait en lui, n'etait pas 
tant sa superiorite que sa douceur d'agrieau. 
II fut vraiment ici-bas le veritable Israe- 
lite (1). La bonte va dans ce tableau jusqu'a 
la bonhomie. bonitas! 

Gette bonte enchainait a sa personne ceux 
qui 1'avaient une fois connu ; ils ne pouvaient 

(1) Titulus S. Marice de Eremo. 



DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT RRUNO 253 

plus s'en separer. Saint Hugues de Grenoble 
avait ete le reirouver jusqu'au fond de la Gala- 
bre; Landuin de Chartreuse, deja affaibli par 
l'age, quittera son desert et se risquera sur les 
chemins de 1'Italie, pour revoir encore une fois 
la douce physionomie de son pere Bruno. 

La rencontre de ces deux vieillards a quelque 
chose de touchant et de solennel; on dirait les su- 
premes adieux que se font deux amis entrevoyant 
la tombe; leurs entretiens prennent la gravite 
d'un testament. G'etait bien en effetun testament 
que faisait le Fondateur des Chartreux. 

II est de tradition cartusienne que pendant 
le sejour de Landuin a la Chartreuse de Sainte- 
Marie, sous les inspirations et les directions de 
saint Bruno, les coutumes des Ghartreux furent 
alors sanctionnees , sans etre encore cependant 
redigees sous forme de regie. Bruno devait 
etre Fondateur, surtout par la grandeur de sa 
vie et 1'eclat de ses vertus. G'etait la la regie 
vivante que Landuin etait venu considerer, etu- 
dier et mediter, pour en connaitre dans tous 
les details les etonnantes perfections. On a 
public des ordonnances qui seraient eomme le 
fruit des entretiens de saint Bruno et de Lan- 
duin, mais les Ghartreux eux-memes n'en re- 
gardeht pas 1'authenticite comme demontree. 



254 VIE DE SAINT BRUNO 

Landuin aurait voulu emmener Bruno dans 
sa premiere retraite, a Chartreuse. Des ami- 
ties puissantes le retenaient en Galabre, et l'age 
avec son cortege d'infirmites rendait un si long- 
voyage a peu pres impossible. 



VII 



Pour dedommagcr ses freres de Chartreuse 
qui gardaient peut-etre encore I'espoir de re- 
couvrer leur pere, Bruno leur adressa par 1'in- 
termediaire deLanduinla lettre suivante ounous 
avons puise quelques details qui precedent. 

A ses freres particulierement chers en Jesus- 
Christ, frere Bruno, salut dans le Seigneur. 

Notre tres cher frere Landuin m'a parle lon- 
guement et delicieusement de-votre discipline 
digne de tout eloge, de 1'inflexible rigueur 
qui la caracterise, du saint amour avec lequel 
vous poursuivez sans cesse le travail de votre 
perfection. A cette nouvelle mon esprit tressaille 
de joie dans le Seigneur. Oui, je me rejouis en 
oflrant a Dieu mes louanges et mes actions de 
graces, etpourtant je soupire aussi avec amer- 
tume. Je me rejouis, comme ilest juste, de 1'ac- 
croissement de vos vertus, mais je m'attriste et 



DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 255 

je rougis de rester inerte et embourbe dans la 
fange de mes peches. 

Rejouissez-vous done, mes freres bien-aimes, 
rejouissez-vous de votre bienheureux sort, et 
des largesses que la main de Dieu vous prodi- 
gue. .. G'est en pensant particulierement a vous, 
mes bien-aimes freres lai'ques, que je dis : mon 
ame glorifie le Seigneur, parce que je contem- 
plela magnificence de sa misericorde sur vous, 
d'apres le rapport que m'a fait votre Prieur et 
tres cherPere, qui se felicite et se rejouit gran- 
dement de votre conduite. Nous aussi, nous 
nous rejouissons de ce que, sans que vous ayez la 
science des lettres, Dieu ecrit de son doigt dans 
vos coeurs 1'amour et la connaissance de sa loi 
sainte. Vos actions en effet, montrent ce que vous 
aimez et ce que vous comprenez... Perse verez 
done, mes freres, dans cette perfection & laquelle 
vous etes arrives, et fuyez comme une peste la 
freqnentation de certains lalques plonges dans 
la vanite et infectes de la contagion du mal... 

Je voulais garder avec nous notre frere Lan- 
duin a cause de ses graves et frequentes infir- 
mites. Mais loin de vous il ne peut trouver ni 
sante, ni joie, ni repos. II n'a done pas consenti 
a mon desir, et 1'abondance de ses larmes et de 
ses soupirs, a la pensee d'etre separe de vous. 



256 VIE DE SAINT BRUNO 

m'a montre combien il vous est attache et de 
quel parfait amour il vous cherit. Aussin'ai-je 
voulii lui'faire aucune violence, de peur de le 
blesser, lui ou vous qui m'etes tres chers a 
cause de vos vertus. J'avertis et conjure hum- 
blement votre fraternite de lui temoigner effi- . 
cacement 1'affection que vous lui portez comme 
a votre Prieur et a votre Pere bien-aime. Veil- 
lez soigneusement a 1'entourer de tousles soins 
qu'exige sa sante. S'il n'accepte pas ces traite- 
ments commandes par Fhumanite, aimant 
mieux mettre sa vie en danger que de diminuer 
un peu la rig-ueur de la discipline corporelle, il 
ne doit aucunement etre approuve de ce point. 

Ann de vous donner la facilite d'accomplir la 
bonne osuvre dont nous parlons, nous accor- 
dons a votre charite de faire intervenir pour 
cela notre propre autorite, et d'obliger respec- 
tueusement votre Prieur a recevoir ce qui est 
necessaire a sa sante. Quant a moi, mes freres, 
sachez qae mon unique desir, apres celui de 
jouir de Dieu, c'est d'aller a vous et de vous 
voir. Avec 1'aide du Seigneur, je 1'accomplirai 
des queje pourrai. Adieu! 

Comme c'est bien la meme ame, 1'ame sera- 
phique que nous avons vue s'exalter aupres de 
Raoul-le-Verd ! le meme coaur qui s'epanche, 



DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 257 

la meme plume qui court ! Ici et la, on pourrait 
mettre comme en-tete : bonilas! 6 boute! La 
meme conclusion pourrait servir aux deux 
epitres; et ce serait le meme mot : 6 bonte! 
n'est-ce pas le pere qui ne vit que par ses 
enfants? 

VIII 

Pour purifier encore plus son serviteur, Dieu 
allait 1'atteindre coup sur coup, dans les fibres 
si sensibles de son ame, dans ces amities qui 
semblaient etre la raison de sa vie : la mort 
moissonna autour de lui, sans pitie, ses amis 
les plus chers. 

Le pape Urbain II fut la premiere victime; il 
rendait le dernier soupir a Rome, le 29 juil- 
let 1099, quelques jours settlement apres la 
prise de Jerusalem par les croises. 11 n'eut 
meme pas le temps d'apprendre la grande vic- 
toire qu'il avait tant travaille a preparer. Mal- 
grelesmenees des schismatiques, ses funerail- 
les eurent lieu dans la basilique vaticane. Son 
successeur fut le cardinal Rainier, ancien moine 
de Gluny. 11 prit lenom de Pascal II. 

Depuis neuf ans bientdt, s'immolant dans 
ses gouts, Bruno vivait pour Urbain, pensait 



258 VIE DE SAINT BRUNO 

pour lui et agissait pour lui. Or, cette vie 
cessait en partie le jour ou Urbain descendait 
dans la tombe; Bruno mourait a moitie avec le 
grand pape. 

Un nouveau coup allait lui etre porte dan s 
la vie meme de son Institut. 

Landuin, nous 1'avons vu, etait parti de 
Calabre impatient deretrouver son desert. line 
devait jamais plus le revoir. Arrete en route 
par les partisans de 1'antipape Guibert, il est 
conduit en presence du schisraatique qui veut 
1'obliger a le reconnaitre pour pape legitime. 
Rien ne peut ebranler sa foi, et il est jete en 
prison. II n'en sortit que le jour ou le tyran 
sentant sa fin approcher, fit mettre en liberte 
ses nombreuses victimes, leur donnant la mis- 
sion de le reconcilier avec Rome. La mort sur- 
vint trop t6t. Guibert mourut dans son 
erreur, dit un auteur chartreux du douzieme 
siecle. Landuin, a cette nouvelle, se mit a fon- 
dre en larmes, a tel point que ceux qui Fentou- 
raient lui reprochaient de pleurer le scelerat 
dont Jesus-Christ venait de delivrer son 
eglise (1). Les fils de saint Bruno savent prier 
pour leurs bourreaux et peuvent pleurer leur 

(!) Le Couteulx, t. 1, p. 121. 



DERNIERES ANNEES. MORT UE SAINT BRUNO 259 

mort. Epuise par les souffrances de sa capti- 
vite, Landuin ne survecut qne sept jours a 
1'antipape; il expira le 14 septembre 1100. 
Son corps fut depose dans le monastere de 
Saint-Andre, au pied du mont Soracte, voisin 
de la forteresse ou il avait ete enferme (1). 

Avec Landuin, Bruno perdait le compagnon 
de la premiere heure, I'ami du coeur. 

C'etait encore une partie de son ame qui 
1'abandonnait. La nouvelle de cette mort eut 
cependant sa consolation : Landuin etait mort en 
martyr, martyr de sa fidelite k 1'Eglise romaine. 
Gette double gloire etait bien faite pour rejouir 
le co3ur du pere. G'etait aussi un bien noble 
exemple place au bercean meme de la fonda- 
tion cartusienne. 

Bruno n'etait pas encore parvenu au sommet 
de son calvaire ; il allait en faire bientdt une 
autre station douloureuse. 

Le comte Roger venait d'etre gravement 
atteint. Son premier souci fut de mander le 
saint aupres de lui. Un saint est chose si douce 
et si reconfortante au chevet d'un mourant! 
Roger voulait a cette heure derniere sentir dans 
sa main la main de Bruno, et paraitre pour 

(1) Le Couteulx, t. 1, p. 121. 



260 VIE DE SAINT BRUNO 

ainsi dire en sa compagnieau tribunal de Dieu. 
Une charte datee du 4 juin 1101 nous niontre 
deja le comte faisant de nouveaux dons a 1'er- 
mitage de Galabre, craignant le jugement de 
Dieu et les peines de 1'enfer, et voulant pourvoir 
avantageusement au rachat de ses peches et au 
salut de soname (1). 

Le 21 juin 1101 , il rendait le dernier soupir 
entre les bras de saint Bruno et du bienheureux 
Lanuin. Dans une bulle que le pape Pascal II 
remit a Bruno peu de temps apres la mort du 
coriite, il confirmait tous les privileges et pos- 
sessions concedes ou reconnus aux Ghartreux 
par le comte Roger d'excellente memoire, 
et Urbain II qui a laisse la reputation d'un 
saint (2). 

Le comte Roger fut enterre princierement a 
Mileto, ou il avait expire. 

Bruno en repartit l'ame attristee et sa vie 
encore diminuee. En voyant tous ces deuils 
fondre sur lui sans relache et sans merci, la 
pensee du saint homme Job vient a 1'esprit, 
Job qui perdait coup sur coup ses biens, ses 
amis, ses enfants. 

II semble qu'aux yeux des anges, aux yeux 

(1) Tromby, t. II, p. xciv. 

(2) Idem, ibid. 




1IORT DE SAINT BRUNO (p. 260). 



DERNIERES ANNEES. 3IORT DE SAINT BRUNO 26t 

des hommes et aux yeux des demons, Dieu ait 
voulu tirer gloire de Bruno comme de Job, en 
1'eprouvant, en 1'epurant par la souffrance, 
pour en faire un or tres pur : Un grand pape 
1'avait pour conseiller, et son pape lui est 
ravi ; des princes en faisaient le guide de leur 
vie et ces princes descend ent tout d'un coup 
dans la tombe; le fils aine de son cloitre ne 
s'est pour ainsi dire arrache de ses bras que 
pour tomber dans les bras de la mort! Depuis 
trois ans les messagers qui prennent le chemin 
de Sainte-Marie de Galabre, n'y apportent que 
des nouvelles de malheur : Bruno etait appele 
a. faire tous les sacrifices de 1'ame humaine ; 
n'etait-il pas un nouveau Job ? 

Tel fut en effet 1'eclat de ses merites, telle 
I'eminence de ses vertus, qu'on ne put Tappro- 
cher sans etre subjugue, fut-on pape, fiit-on 
prince ou simple religieux : Pape on oubliait sa 
tiare, prince on inclinait sa couronne, pour 
devenir disciple et enfant bien aimant. 

En parcourant tous les litres funebres, nous 
n'avons trouve que ces deux mots : Notre 
Maitre Bruno ou notre Pere . En pleurant 
Urbain II, en pleurant le comte Roger, en 
pleurant le bienheureux Landuin, Bruno pleu- 
rait ses enfants. 



262 VIE bE SAINT BRUNO 



IX 



L'ame ainsi degagee de tout, purifie de toute 
souillure, arrive an sommet de son calvaire et 
le sacrifice de sa vie consomme, Bruno rendit 
le dernier soupir, trois mois; settlement apres la 
mort du comte Roger. 

Nous avons peu de details sur ses derniers 
jours et ses derniers moments. Tout ce que nous 
en savons, nous a ete garde par le recit succinct 
des Ghartreux de Calabre. Mais la mort semble 
etre venue comme une messagere depuis long- 
temps attendue, et a laquelle on voudrait faire 
bon accueil. II n'est question ni de souffrances ni 
de maladie : Bruno s'eteignit comme la lampe 
dont I'lmile est consumee. Les dernieres pre- 
parations a la mort se firent comme les apprets 
d'un voyage, sans trouble, sans hate et sans 
crainte. Bruno sur son grabat, ses religieux 
autour de lui, rappelle les patriarches benissant 
leurs enfants avant de descendre dans la tombe. 

Dans sa simplicite, le recit des Chartreux 
nous fait entrevoir tout le grandiose de cette 
scene ; nous ne pouvons que citer : 

Nous vous dirons en quelques mots quelle 



DERNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 263 

a ete la mort de ce saint homme. La perfection 
de sa vie vous sera suffisamment revelee par 
celle de son trepas. 

Sachant que son henre etait venue de pas- 
ser de ce monde a son Seigneur et Pere, il con- 
voqua ses freres, et leur raconta successive- 
ment toutes ses actions depuis son enfance. Le 
cours entier de sa vie leur fut alors revele 
comme digne de sa science et de sa sagesse (1 ). 

Apres sa confession publique, le saint voulut 
faire sa profession de foi. 

Je crois fermement, dit le vieillard agoni- 
sant, au Pere et au Fils et an Saint-Esprit : an 
Pere qui n'a pas ete engendre, & son Fils uni- 
que, & TEsprit-Saint qui procede de Tun et de 
Fautre... Je crois que la Vierge a ete pure avant 
d'enfanter, qu'elle est restee vierge dans 1'en- 
fantement, et qu'elle a conserve sa virginite 
sans tache apres 1'enfantement... 

Je crois specialement que ce qui est con- 
sacre sur 1'autel est le vrai corps, la vraie chair 
et le vrai sang de Notre-Seigneur Jesus-Christ. . . 

Je professe et je crois que la sainte et ineffa- 
ble Trinite, Pere, Fils et Saint-Esprit, est un 
seul Dieu, d'une seule nature, d'une seule sub- 

(1) Le Couteulx, t. I, p. 138. 



264 VIE DE SAINT BRUNO 

stance, d'une seiile majeste et puissance (1). 

Sa sainte &me fut debarrassee de la chair, 
came soluta est, la veille des nones d'octobre, 
1'an du Seigneur 1101. Priez pour lui et pour 
nous pecheurs. 

La mort etait un debarras pour Fame de 
Bruno, le corps etait un lien et une entrave; le 
lien de chair rompu, I'&me s'envola. Ge corps 
est brise en effet; la lumiere se derobe a ces 
yeux, le sang- se glace dans ces veines, ces jam- 
bes et ces pieds se raidissent : Tame a garde 
toutes ses ardeurs. Le dogme catholique est 
defini dans cette profession de foi de moribond, 
avec une nettete, avec une precision, avec une 
integrite que pouvait seul atteindre un theolo- 
gien consomme. II semble qu'on entende saint 
Athanase definissant les mysteres de la sainte 
Trinite et de 1'Incarnation. 

En ces temps de troubles et d'heresie, c'etait 
une grande lee. on; pour la famille cartusienne, 
c'etait le supreme echo de la voix d'un Pere; 
c'etait sa foi, c'etait son ame, c'etait 1'heritage 
sacre ! 

On croirait que Lesueur fut temoin de la dou- 
leur poignante des Chartreux de Galabre, lors- 

(1) Le Couteulx, t. I, p. 125. 




APOTIlliOSE UK SAIXT DHUNO (p. 264). 



DKUNIERES ANNEES. MORT DE SAINT BRUNO 265 

que saint Bruno rendit le dernier soupir. Sa 
toile, qui est son chef-d'oeuvre, fait revivre cette 
scene d'une fagon saisissante. 

Quelle douleur dechirante chez les moines, 
mais quelle douleur resigned 

Landuin, sans doute, dominant la scene, tient 
eleve le crucifix sur la tete du saint, semblant 
dire a ses religieux que leur .pere est mort 
comme le Christ, crucifie, mais qu'il ressusci- 
tera comme lui. 

Pour donner satisfaction aux populations 
accourues a la nouvelle de la mort de Bruno, 
on laissa son corps expose pendant trois jours, 
dans la chapelle de Sainte-JVlarie du Desert. 
Les prelats, les pretres, les seigneurs tinrent b 
honneur d'assister a ses funerailles. Son corps 
fut depose a 1'extrenrite occidentale du cime- 
tiere du convent, dans un tombeau de pierre. 
Bientot on vit jaillir aupres une source miracu- 
leuse qui opera un grand nombre de guerisons ; 
ainsi commenga le pelerinage qui est reste 
depuis si celebre en Calabre (1). La tombe des 
saints est toujours glorieuse. 

Nous aliens suivre dans ses differentes phases 
cette etonnante glorification. 

(1) Tromby, Surius, etc. 



CHAPITRE IX 

GLORIFICATION DE SAINT BRUNO APRfcS SA MORT 



I. Bruno glorifiS par son siecle. II. Sepulture de Lanuin. 
III. Chartreuse de La Tour abandonnee. IV. Decou- 
verte providentielle des restes de saint Bruno et Char- 
treuse recouvree. V. Beatification et translation desreli- 
ques. VI. Religieuse distribution. VII. Canonisation. 
VIII. Fete a Cologne. IX. Profanations protestantes a 
la Grande-Chartreuse. X. Culte de Bruno a Reims. 
XI. Decret de Clement X. XII. Chartreuse de La Tour d6- 
tniite etla Grande-Chartreuse abandonnee. XIII. Les deux 
Chartreuses apres la Revolution. XIV. Grandes fetes 
annuelles en 1'honneur de saint Bruno en Calabre. 



I 



Sur le tombeau de leur Pere les Ghartreux 
graverent 1'inscription suivante, en vers latins : 
Moi que recouvre cette pierre, j'ai eu le bon- 
heur d'etre le premier fondateur de cet ermi- 
tage, qui est le bercail du Christ. Bruno est 
mon nom, I'Allemagne est ma patrie, et je suis 
venu en Galabre attire par le calme du desert. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 267 

J'etais docteur et predicateur celebre dans le 
monde : la grace d'en haut et noil mon merite 
me fit jouerce r6le. Le sixieme jour d'octobre 
a brise les liens qui m'attachaient a la chair. 
Vous qui lisez ceci, demandez le repos pour 
mon ame (1). 

Cette epitaphe garde la reserve modeste du 
Chartreux. Le siecle de Bruno allait tracer sur 
ses parchemins un eloge enthousiaste comme 
on en rencontra rarement. 

II le grava sur le Rouleau funebre. 
Les Chartreux de Galabre donnerent une 
forme particulierement solennelle la lettre 
qui devait annoncer la mort de leur Pere et 
qu'ils placcrent en tete du Rouleau. 

Lettre encyclique par laquelle les disciples- 
de Bruno au desert de Galabre annoncerent sa 
mort de toutes parts et demanderent pour son 
ame les suffrages accoutumes. 

Nous, ermitesdu monastere de Sainte-Marie, 
mere de Dieu, en Galabre, dont notre Pere 
Bruno fut le fondateur et le superieur pendant 
sa vie, nous venerons d'abord et nous saluons 
avec toute la soumission voulue le Pontife du 
Siege apostolique, dont nous croyons et con- 

(1) Le Couteulx, t. I, p. 126. 



268 VIE DE SAINT BRUNO 

fessons la primaute et la dignite de chef de 
1'Eglise. Nous adressons aussi nos hommages a 
tons les membres de la Curie romaine, et nous 
leur annon<jons la mort de notre saint Fondateur 
et Pere arrivee la veille des nones d'octobre, 
afin qu'il soit assiste aupres de Dieu par leurs 
merites et leurs prieres. Nous saluons encore la 

r 

sainte Eglise tout entiere dans tous ses ordres 
et ses institutions, dans ses chanoines, ses moi- 
nes, sesermites, ses vierges consacrees a Dieu... 
nous les supplions de se souvenir de notre Pere 
defunt(l). 

Chose etonnante ! cette Encyclique s'adresse 
avant tout au Pape et a la Curie romaine, et il 
n'y a aucun Titre funebre de Rome ! Une con- 
clusion s'impose avec la derniere evidence, c'est 
qu'on ne possede pas tous les Titres funebres ; 
le Rouleau qui fut porte a Rome et dans le cen- 
tre de 1'Italie a du s'egarer. Avant d'aller au 
loin solliciter les suffrages pour leur Pere, les 
religieux de Calabre devaient recueillir ceux 
deleur entourage, ceux de Rome et de la Gour 
romaine, ou Bruno venait de jouer un si grand 
role. G'est une chose fort etrange en effet, de 
voir tout d'abord 1'apparition du Rolliger dans 

(1) Le Couteulx, t. I, p. 134. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 269 

le nord de 1'Italie, a Lucques et a Plaisance. 
G'etait le chemin de Grenoble, le chemin de la 
France. La France avait ete le theatre de la vie 
de Bruno et etait devenue sa patrie d' adoption ; 
c'etaitlaquele Rouleau funebre allait s'enrichir 
des eloges du grand serviteur de Dieu. 

L'itineraire du Rolliger a ete trace par le 
V. P. Dom Gyprien-Marie Boutrais que nous 
avons deja cite. On voit toute la perspicacite de 
reminent Chartreux, en pointant sur une carte 
tous les lieux visites ; la route suivie ne parait 
pas douteuse. Traversant la Lombardie et les 
Alpes, le Rolliger avait hate d'arriver a Greno- 
ble. Le saint eveque Hugues, le grand ami de 
Bruno, y etait encore. Gette eglise, que le sei- 
gneur Bruno, moine et ermite, avait choisie 
pour sa premiere retraite. . . pleure d'autant plus 
maintenaritla mortde cet homme incompara- 
ble. (Titre 11.) Pour les religieux de Char- 
treuse, leur douleur surpasse toutes les dou- 
leurs : Freres de Chartreuse, nous sommes 
bien malheureux, plus malheureux que tous les 
autres, d'etre prives des consolations de notre 
tres bon pere Bruno, dont la gloire est si 
belle. (Titre 16.) 

En quittant Chartreuse, le Frere voyageur 
court vers Lyon ou siege encore Hugues, Tin- 



270 TIE DE SAINT BRUNO 

trepide leg-at de Gregoire VII, 1'ami et le defen- 
seur de Bruno centre 1'indigne simoniaque de 
Reims. Sous un tel archeveque, les chanoines 
de la primatiale ne pouvaient ecrire qu'un mot, 
que Bruno avait servi la cause de la justice 
autant qu'il 1'avait pu. (Titre 16.) 

Mais, ne nous attardons pas ; marchons avec 
le Rolliger. II traverse la Bourgogne ; Gluny, 
. Molesmes, Dijon, Auxerre ont savisite et depo- 
sent leur tribut d'hommages sur le precieux 
parchemin. II passe en Champagne, a Troyes, 
a Sens, a Chalons, pour faire une plus longue 
halte a Reims. Reims avait etc la ville de 
Bruno ; ses amis, ses disciples y etaient encore 
nombreux ; les moines et les convents 1'avaient 
eu pour defenseur : on ne compte pas moins de 
cinq Titres dates de Reims. Puis, c'est la fron- 
tiere de la France ; le Rolliger passe en Belgique. 

II recueille les eloges funebres a Tournay, a 
Ypres, a Bruges, a Gand, et, dans un des petits 
ports du littora I , il s'embarque pour 1' Angleterre . 

C'est par le nord qu'il y aborde. Un des 
Titres est recueilli a Hull ; d'autres le sont a 
Beverlay, a York, a Lincoln, & Coventry, a 
Londres, a Gantorbery. A Douvres sans nul 
doute, il s'embarqua de nouveau pour retrou- 
ver la France. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 271 

II en avait sillonne Test ; il va maintenant en 
parcourirle nord encore, 1'ouest et le centre. 
Saint-Omer est sa premiere station dans le Pas- 
de-Calais; par Arras il aborde dans la Somme, 
a Peronne, va a Beauvais, & Laon, a Meaux et 
& Paris, ou les hommages abondent en 1'hon- 
neur du grand serviteur de Dieu. 

De Paris, le Rolliger part pour la Normandie, 
Rouen, Caen, Saint-L6, Avranches, le Mont- 
Saint-Michel ; on le voit au Mans, a Ghartres, 
& Orleans, a Tours, a Angers, a Niort, a Poitiers, 
a Bourges, a Vierzon et a Ghateauroux. II y 
avait pres de deux ans qu'il avait quitte la 
Galabre ; il songea au retour. 

On perd sa trace vers le centre de la France, 
en Berry, et il semble avoir neglige le midi 
qu'il traversa cependant pour s'embarquer. 
G'est par mer qu'il regagna la Galabre, en 
abordant a Troja qui a un port d'une certaine 
importance. Les chanoines de la cathedrale 
redigerent le dernier Titre qui figure sur le 
Rouleau. Us constatent, en y applaudissant, 
que le Rouleau est rempli sur ses deux faces 
des eloges inspires par la memoire de Bruno . 1 1 
pesait si lourdement que le messager portait 
a son cou les traces de la fatigue imposee par 
ce fardeau devenu excessif. (Titre 178.) 



272 VIE DE SAINT BRUNO 

Les chanoines de Troja usent un peu hors de 
propos, a notre avis, de I'hyperbole poetique; 
un parchemin charge d'inscriptions n'est guere 
plus lourd que s'il en etait vide. Mais sous cette 
forme un peu naive, nous en tendons la voix de 
la verite : le nom de Bruno avait souleve de 
toutes parts d'unanimes eloges; il etait connu, 
an nord comme au midi, en Italic, eu France, 
en Belgique, en Angleterre et en Allemagne. 

La science du moine avait excite partout 
1'admiration, et sa saintete le faisait comparer 
a un ange, angelicam in lerris vitam imitatus. 
(Titre 160.) 11 avait ete I'liomme de son siecle. 
A cOte de deux grands papes, Gregoire VII et 
Urbain II ; a cdte de deux grands docteurs, An- 
selme et Lanfranc, le patriarche des Chartreux 
fait grande figure et garde une importance 
toute personnelle . Par 1'eclat de la saintete et 
la puissance de rexemple,il a domine tout son 
temps. Si Bruno a ete grand, c'est surtout par 
sa vertu ; c'est la note qui resonne le plus sou- 
vent dans les litres funebres : 

II fut la fleur des ermites... comparable 
a Elie et a Jean-Baptiste... colonne dans 
1'Eglise... une perle dans la maison du Sei- 
gneur... un saint fondateur... accomplissant 
lui-meme tout ce qu'ii conseillait aux autres... 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 273 

Et par-dessus tout, I'homme d'une bonte im- 
mense... le pasteur bon... le baton des infir- 
mes et la consolation des malheureux... II desi- 
rait etre aime et non point regarde comme un 
superieur. Nous glanons un peu au hasard. 

Ghaque litre a sa note particuliere et carac- 
teristique; paries citations que nous avons pu 
faire, on peut voir qae le fond reste toujours 
le meme. Le nom de Bruno a fait naitre par- 
tout la meme estime, la meme veneration, le 
meme culte. 

Au lendemain de sa mort, ses contemporains 
lui donnent le nom de saint et 1'invoquent 
avec confiance. Saint, Bruno le fut eneffet; 
mais il fut le saint, bon. Apres avoir parcouru, 
medite et etudie tous ces eloges funebres du 
Rouleau, on repete avec une nouvelle emotion 
encore le mot que ses enfants redisaient a ses 
cotes et qui etait devenu comme le souffle de 
soname : bonilas! 

On s'ecrie volontiers avec les chanoines d'Or- 
leans : Bruno. 1'honneur et la gloire la 
plus haute de notre siecle... Homme saint, 
qui vivez dans le Christ, souvenez-vous de 
nous, suppliez le Sauveur de nous accorder la 
gr&ce de suivre votre doctrine qui retentit dans 
tout 1'univers. (litre 78.) 

12. 



274 VIE DE SAINT BRUNO 



Mais a ce concert il eut manque une voix, si 

on n'y eut distingue la parole du pape. Cette 

parole fut entendue, et Pascal II parla du grand 

serviteur de la papaute descendu dans la tombe 

comme eut pu le faire Urbain II son ami. Le 

Bienheureux Lanuin regut de Rome cette lettre : 

<( Nous avons appris que vous avez succede a 

Maitre Bruno Aesainte memoir e. Que son esprit 

soit done en vous. Ayez le meme zele austere 

pour la discipline eremitique, la meme cons- 

tance, la meme gravite de mceurs. Tout ce que 

sa sagesse et sa piete ont merite d'autorite et 

de faveur aupres du Siege apostolique, nous 

vous 1'accordons pourvu que son esprit vous 

accompagne toujours (1). 



II 



Le Bienheureux Lanuin repondit a ces voeux 
du pontife; Pascal donna au moine des mar- 
ques deplus en plus eclatantes de sa confiance. 
II le manda ft Rome pour le concile de 1102, lui 
confia en maintes circonstances plusieurs mis- 
sions delicates, et le nomma meme Visiteur ge- 

(1) Le Couteulx, 1. 1, p. 154. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 275 

neral des monasteres de sa province, le priant 
d'examiner ce qui s'y passait de contraire a la 
discipline monastique et de reformer les abus 
avec nne grande moderation et discretion, lui 
enjoignant d'aller trouver 1'eveque de Mileto et 
de traiter fraternellement avec lui des griefs 
qu'il avail centre les moines de Saint-Ange(l). 
C'etait Lanuin devenu arbitre entre un eveque 
et des moines ! 

G'etait presque la personne de Bruno conti- 
nuee a la cour des papes par un de ses enfants. 

Le pere et le tils devaient se retrouver bien- 
tot; la mort qui les avait separes allait les 
reunir. Lanuin mourut en 1120. Les religieux 
de Calabre eurent une de ces touchantes pensees 
que donne le creur : assigner a Lanuin pour 
derniere demeure le meme tombeau qu'a 
Bruno. Les ossements de ces deux grands reli- 
gieux durent en tressaillir. 

Le coeur avait inspire une grande pensee; le 
cceur en inspira une autre : retirer du cimetiere 
les restes venerables des deux saints, et les 
transferor dans 1'eglise meme de Sainte-Marie. 
Les deux saints revivront mieux ainsi au milieu 
de leurs freres; aux heures de la nuit, quand 

(1) Le Couteulx, t. I, p. 164. 



276 VIE DE SAINT BRUNO 

les moines se rendront a Feglise pour le chant 
de Toffice, leur ombre semblera se meler aux 
longues tuniques blanches des religieux ; la voix 
des morts s'unira a la voix des vivants. 

Ge fut Maitre Lambert, second successeur de 
saint Bruno en Galabre, qui opera cette trans- 
lation, vers 1122. 



Ill 



Mysterieuse destinee des lieux, plus myste- 
rieux enchainement des choses ! Sainte-Marie de 
Galabre qu'on eut pu croire irrevocablement 
liee a la vie des Ghartreux, en fut privee un 
jour tout inopinement. Le tombeau des deux 
saints Fondateurs, les mille souvenirs qui peu- 
plaient ce desert de la pensee et des traditions 
cartusiennes, ne purent conjurer cette fin dou- 
loureuse; la robe blanche du Chartreux dispa- 
rut du couvent pour faire place a la bure du 
Gistercien. En 1122 en effet, les Cisterciens 
prirent possession dumonastere de Sainte-Marie 

r 

et de Saint- Etienne. II y avait environ un siecle 
qu'il avait ete fonde. Le pape Celestin III 
approuvalenouvel ordrede choses, loua meme 
les intentions de ceux qui Favaient provoque, 




I.ES CONSTITUTIONS CARTUSIEXNES APPBOUVKES PAR 
I.E PAP1T. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 277 

mais 1'histoire n'a pas fait la lumiere, sur les 
circonstances qui avaient amene cette surpre- 
nante transformation monastique. 

On eprouve un sentiment de peine, en voyant 
les Ghartreux quitter la Calab re ouleur influence 
avait ete si bienfaisante. Nous comprenons le 
dechirement de leurs coeurs, lorsqu'ils s'age- 
nouillerent pour la derniere fois sur la tombe 
de leur Pere, aupres de laquelle des etrangers 
auraient a 1'avenir le soin de prier. Bruno, 
loin de ses enfants! si le bonheur du ciel 
pouvait etre trouble, ce jour-la Bruno 1'eut 
coniiu. 

Pendant plusieurs siecles, Bruno et Lanuin 
dormirent ainsi leur dernier sommeil, cote a 
cdte, dans le meme sepulcre, loin de leurs 
freres. 

II y avait trop de prieres sur les levres, et des 
desirs trop ardents au fond des coaurs, pour que 
la separation fiit eternelle. Au Ghapitre general 
tenu en 1497, les Ghartreux apprirent cette 
grande nouvelle que leur annonc,ait ofjficielle- 
ment la Carte solennelle : Nous avons 1'es- 
poirde recoavrer bientdt 1'ancienne maison de 
Saint-Etienne pres de Squillace, od repose le 
venerable et saint corps du bienheureux Bruno 
notre Pere. G'est lui qui le premier, conduit 



278 VIE DE SAINT BRUNO 

par 1'esprit de Dien, jeta les bases de la vie 
cartusienne (1). 

Quelle joie il y eutce jour-let a la Chartreuse ! 
c'etait le rayon de 1'esperance; c'etait pour 
desenfants, iebonheur de retrouver une patrie 
perdue etle torabeau des ancetres. Toute idee 
et toute impression de corruption disparais 
sent en presence de la tombe des saints; on la 
venere, on la convoite, onse la dispute comme 
un ecrin. 



IV 



Mais les souvenirs de famille ne sont bien 
gardes que par les enfants; on ne savaitplus ou 
etaientles restes de saint Bruno. Unevenement 
providentiel vint tout a coup les faire decouvrir. 

Un gentilhomme, Antoine de Sabinis, qui 
administrait les biens du monastere de Saint- 
Etienne, eut un songe. II lui fut revele qu'un 
grand tresor etait cache derriere 1'autel de 
1'eglise de Sainte-Marie. On fit le tour de 1'au- 
tel, on examina; on finit par remarquer sur un 
c6te une fenetre de forme parti culiere. On 1'ou- 
vrit et on se trouva en presence d'un caveau qui 

(1) Grande- Chartreuse, par un Chartreux, p. 100. 



GLORIFICATION BE SAINT BRUNO 279 

contenait un sarcophage en inarbre. On lut 
deux inscriptions; 1'tme etait ainsi conc,ue : 
Ces ossements sont ceux de Maitre Bruno ; 
1'autre portait : Ges ossements sont ceux de 
Maitre Lanuin (1). On fit solennellement la 
translation de ces restes, de 1'eglise Sainte- 

r 

Marie a celle de Saint-Etienne. Ces choses se 
passaient vers Tan 1505. 

Le ciel et la terre s'unissaient pour gagner 
la cause des Ghartreux en Galabre. 

Une touchante tradition rapporte qu'au de- 
part des Ghartreux la fontaine qui avait jailli 
pres du tombeau de saint Bruno, s'etait comple- 
tement dessechee. Comme si le desert de Gala- 
bre etait entre en deuil et avait ete sterilise, le 
jour ou les Ghartreux I 1 avaient quitte ! Les eve- 
nements, sous la main de Dieu, s'enchainaient 
comme d'eux-memes, pour ramener les anciens 
possesseurs aupres des restes de leur Pere. 
Pour differentes raisons, les Gisterciens avaient 
une vie penible et agitee, la ou les Ghartreux 
avaient eu toutes les joies de la contem- 
plation. Les embarras survenaient nombreux, 
inextricables, incessants; les choses en arrive- 
renta tel point, que bientdtles Gisterciens eux- 

(1) Boll. Com. pray., n 78o. 



280 VIE 1)E SAINT BRUNO 

memcs ne virent de solution possible que dans le 
retour des Ghartreux. 

Pandolphe, de 1'Ordre de Glteaux, prit Tini- 
tiative des pourparlers, en s'adressant a Dom 
Pierre Roux. Les negociations ne devaient abou- 
tir que plus tard. La Providence qui en tenait 
le fil enprepara I'heureuse issue. 

Le cardinal diacre Louis d'Aragonavait rec,u 

r 

le litre de Fabbaye de Saint-Etienne vers 1508. 
11 avait pour parent Dom Jacques d'Aragon, 
de 1'ordre des Chartreux, qui devint prieur de 
la maison de Naples. Ces liens etaient provi- 
dentiels : le cardinal sollicite fit volontiers aban- 
don de son abbaye au Ghartreux son parent. 
G'etait le chemin du retour tout grand ouvert 
aux enfants de saint Bruno. Dans une bulle, 
dateedu 15 decembre 1513, Leon X rendaifc a 
ses anciens possesseurs le monastere dans 
1'eglise duquel on affirmait la presence du corps 
de saint Bruno, fondateur de 1'Ordre des Ghar- 
treux (1) . La dignite abbatiale y etait suppri- 
mee, et pourle designer, on ne se servirait plus 
du mot de monastere - } mais decelui de maison, 
selonles usages del'Ordre. La minutie, si minu- 
tie il y a, et 1'humilite cartusienne vont jusque la. 

(1) Tromby, t. IX. App., p. CLXXXYIII et seq. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 281 

La prise de possession par les Chartreux cut 
lieu deux mois apres la signification de la bulle 
pontificale. C'etait le 27 fevrier 1514. Elle fut 
tres solennelle. 

II y eut rivalite de courtoisie entre Cisterciens 
et Ghartreux. Les cloches du monastere son- 
naient joyeusement; les Cisterciens, precedes 
de la croix, allerent au-devant des Chartreux 
qui arrivaient sous la conduite de Dom Jacques 
d'Aragon, accompagnc de quatreautres prieurs. 
Le R. P. Vite, prieur des Cisterciens entonne le 
Te Deum; a ses accents on se dirige vers 1'eglise. 
Dom Jacques d'Aragon donne communication 
des bulles pontificales et des lettres patentes du 
vice-roi de Naples. Les Cisterciens ecoutent 

r 

religieux et soumis. Elevant la voix au nom de 
tous, le Pere prieur s'incline : Soyez les bien- 
venus, nous voici prets, nous ne pouvons ni ne 
devons resister a nos superieurs. Faites done 
tout ce quivous plaira. Bruno retrouvait ses 
enfants; apres quatre siecles, Fexil cessait et 
la terre de leur dilection leur etait rendue. 

Quelle fut la premiere preoccupation des 
Ghartreux en foulant le seuil de Sainte-Marie ? 
on le devine. Leurs peres en le quittant, avaient 
vonlu s'agenouiller une derniere fois devant les 
restes du saint Fondateur; en y arrivant, eux 



282 VIE DE SAINT BKUNO 

leurs digues fils, coururent au sarcophage, & 
1'arche sainte qui gardait leur tresor. 

Ils fireiit la verification des reliques du saint. 
Us les trouverent intactes efc authentiques, et 
avec elles, le precieux Rouleau funebre dont 
nous avons deja parle. Le cher dep6t fut 
place dans la sacristie, en attendant 1'approba- 
tion que le Souverain Pontife allait bientdt 
donner au culte du bienheureux Fondateur (1). 

/ 

Puisque les saints font la vie de 1'Eglise et 
sont les artisans de son edification mystique, 
Dieu semble vouloir les associer plus manifes- 
tement et plus intimement a sa grande vie secu- 

r 

laire. Dans 1' existence de 1'Eglise les siecles ne 
comptent que comme des jours; les saints sont 
grandis avec elle dans ces colossales propor- 
tions. 

L'oauvre des saints apparalt plus majestueuse 
et plus parfaite, a mesure que les ^Lges s'ecou- 
lent ; les hommages que leur rend Thumanite 
deviennent d'autant plus ardents, semble-t-il, 
qu'ils ont ete parfois plus longtemps differes. 
La louange alors est une reparation. 

(1) Tromby, t. IX, p. 333. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 283 



Reapparaissant en Calabre apres quatre sie- 
cles, les enfants de saint Bruno n'eurent rien tant 
a coeur que de faire eclater sa gloire et de pro- 
mouvoir sonculte. Arrives en Calabre le 27 Jan- 
vier 1514, ils obtenaient de Leon X, des le 
19 juillet de la meme annee, en faveur de leur 
Patriarche un oracle de vive voix . Les 
RR. PP. prieurs de Bologne, de Mantoue, de 
Naples et de Rome, delegues du Ghapitre gene- 
ral, presentaient la requete an nom des Ghar- 
treux; le cardinal de Pavie, protecteur de 
1'Ordre, 1'accreditait. 

G'etait la Beatification equipollente du servi- 
teur de Dieu. Son culte n'etait pas rendu obli- 

r 

gatoire pour 1'Eglise universelle, mais les 
Ghartreux pouvaient celebrer 1'Office en son 
honneur, exposersesreliqueset celebrer sa fete. 
Pourdonner a cet acte pontifical tonte 1'authen- 
ticite desirable, le cardinal de Pavie en consi- 
gna le recit dans une lettre qu'il rendit pnbli- 
que. Nous y trouvons admirablement defini le 
r6le de saint Bruno dans)'Eglise. Pendant que 
la miiice chretienne se relachait et que la cha- 



284 VIE DE SAINT BRUNO 

rite se refroidissait a cause des iniquites multi- 
pliees, le Bienheureux, comme un general 
intrepide, reunit et forma une armee nouvelle 
pour resister aux ennemis de 1'Eglise (1). 
G'etait la comme une nouvelle epitaphe, plus 
elogieuse et plus autorisee que la premiere, a 
placer sur le tombeau du Saint. Si ses restes 
avaient connu des delaissements que nous 
appellerions mysterieux, 1'heure de toutes les 
glorifications venaitde sonner. Pourleur rendre 
les honneurs que le Souverain Pontife venait 
officiellement d'autoriser, on en fit la transla- 
tion dans 1'eglise de la Chartreuse. Ge fut le 
l er novembre 1514. 

L'abbe Jean Ruffo, vicaire general de Squil- 
lace, presida la ceremonie. Elle fut tres solen- 
nelle. Les Prieurs chartreux de Bologne, de 
Naples et de Ghiaramonte, delegues du Gha- 
pitre general, y assistaient; la foule etait ae- 
courue de toute la region. Le vicaire general 
compta les ossements du Saint, au nombre de 
cinquante-deux. De ses propres mains, il les 
deposa dans un reliquaire de marbre qui fut 
renferme dans un coffre de bois, entoure d'une 
grille de fer. 

(1; Benoit XIV, De Servor. Dei beatif,, t. I, p. 213 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 285 

Le chef de Bruno fat mis a part, pour etre 
honore d'une maniere toute particuliere. Mais, 
en ce moment, une vive emotion agita la 
foule. Voyant que la tete de leur Saint n'etait 
pas enfermee dans le reliquaire, les fervents 
Galabrais, croyant que le Prieur de Bologne 
qui la tenait entre les mains voulait s'en empa- 
rer, allaient faire tumulte. II fallut sur-le-champ 
les rassurer pour ramener le calme. Et pour 
que Bruno et Lanuin restassent unis dans la 
tombe comme ils 1'avaient ete dans la vie, le 
chef des deux saints fut place dans un meme 
reliquaire, comme le reste de leurs ossemeiits 
se confondait dans un meme tombeau. - 

Acte authentique fut dresse de cette transla- 
tion, et on peut y lire les signatures du vicaire 
general, du Prieur et de quelques autres Char- 
treux, avec 1'attestation d'un notaire royal qui 
appuie le temoignage du notaire apostolique (1). 

Avec la joie d'honorer publiquement les 
reliques de leur Pere, les Ghartreux se don- 
nerent celle de prononcer son nom dans la 
priere liturgique. Sans doute, dans le silence 
de leurs cellules, ils 1'invoquaient nuit et jour. 
Mais dans le temple, en presence des saints 

(i) Tromby, t. IX. App., p. cciv. 



286 VIE DE SAINT BRUNO 

autels, ce nom si cher de Bruno n'etait jamais 
proclame. G'etait une contrainte penible pour le 
cceur des enfants. Leurs levres enfin venaient 
d'etre deliees; ils pouvaient a 1'avenir aj outer 
dans les litanies conventuelles : saint Bruno, 
priez pour nous ! Chaque jour, a 1'office de lau- 
des et de vepres, ils repetaient ce nom beni, et 
sa fete etait classee parmi les fetes solennelles 
de 1'Ordre. A la date du 6 octobre ; le martyro- 
loge porterait a 1'avenir cette mention : En 
Calabre, mort du Bienheureux Bruno, confes- 
seur, premier instituteur de 1'ordre des Ghar- 
treux. Ce furentles resolutions prises par deux 
Ghapitres generaux, en 1515eten 1516, selon 
1'esprit et les vceux de Leon X. La papaute n'a 
jamais compte d'enfants plus devoues et plus 
soumis que la famille cartusienne. 



VI 



Le culte de saint Bruno une fois reconnu, 
nous voyons toutes les maisons des Ghartreux 
convoiter ardemment au moins une parcelle de 
ee corps venerable; on use de petits strata- 
gemes, on commet de pieux larcins, on se fait 
comme une guerre sainte. Ges querelles de 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 287 

reliques prirent en ces temps de foi de grandes 
proportions et furent tres ardentes ; autour du 
saint corps de Bruno une gravite religieuse 
regna toujours. Les divers incidents qne nous 
voyons se produire nous donnent cependant la 
vraie physionomie de cette societe si croyante. 

Chaque parcelle des os de saint Bruno est 
convoitee comme une perle ; ce corps qu'il mena 
si rudement est traite avec des delicatesses infi- 
nies : il le vetit d'une bure grossiere et 1'en- 
fermadans une pauvre cellule ; onl'entoure d'or 
et de pierreries, et onle place dans des chasses 
qui sont comme des trdnes. C'est deja pour la 
saintete, et des ici-bas, une belle glorification; 
aucune gloire humaine ne lui est comparable. 

Dans la distribution des reliques du saint 
Fondateur, la Grande-Chartreuse avait eu sa 
part, meme avant 1514. Dom Jacques d'Aragon 
remit au R.;P. Dom Francois Dupuy pendant la 
duree du Chapitre general, une portion de 1'os 
maxillaire avec deux dents. En 1515, le prieur 
de Bologne, muni de 1'autorisation du Souverain 
Pontife, porta une parcelle du saint corps au 
Chapitre general, et la remit au prieur de Fri- 
bourg qui la partagea entre les Chartreuses de 
la province du Rhin. L'annee suivante, Dom 
Blomenvenna, prieur de Cologne, ]rec,ut sa part 



288 VIE DE SMNT BRUNO 

du precieux tresor. II y avait des droits tout 
particuliers, puisqu'il s'agissait d'un enfant de 
Cologne. La relique fut deposee religieusement 
dans 1'eglise des Chartreux de Cologne ; on la 
conserve aujourd'hui dans 1'eglise de Saint- 
Cunibert, dans le coeur d'une statue de saint 
Bruno a genoux. Cette statue est supportee par 
une colonne en pierre autour de laquelle on lit 
cette inscription : La sont enfermees des 
reliques de ]a tete de saint Bruno, fondateur de 
1'Ordre des Chartreux (1). 

Malgre la vigilance jalouse des Galabrais pres- 
que toutesles Chartreuses arriverent apossecler 
peu a peu quelque relique de leur Patriarche. 

Mais la part importante de ce corps saint est 
restee en Calabre. G'est un privilege que les 
superieurs generaux n'ont jarnais voulu ravir 
a cette Chartreuse qui a reu dans 1'Ordre le 
premier rang apres la Grande-Chartreuse. Un 
de ses Prieurs, pour des raisons qu'on doit 
penser suffisantes, mais dont on ne voit pas 
d'abord la sagesse, voulut transferer le chef 
de saint Bruno a la Chartreuse de Naples dont il 
etait profes. Les seigneurs voisins connurent 
cette disparition et en temoignerent leur mecon- 

(1) Boll., n 7S1. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 289 

tentement. On craignit que si le peuple etait 
informe, il ne se soulevat. Le Prieur de Galabre 
accourut done a. Naples pour redemander la 
relique. C'etaitle 21 novembre 1516. Les Ghar- 
treux de Naples, un cierge a la main, venerant 
la relique une derniere fois, assembles dans 
1'eglise, enresolurentl'abandon. Acte fut dresse 
de cette retrocession, et les religieux de Naples 
attestaient que c'etait bien le chef de saint 
Bruno qu'ils avaient regu et qu'ils renvoyaient 
en Calabre (1). La sainte relique avait ete 
deposee par les Ghartreux de Naples dans un 
riche buste d'argent, du prix de 700 ducats; 
c'est ce meme reliquaire qui le contient encore 
et c'est la qu'on la venere. 



VII 



L'arrivee des Ghartreux en Galabre avait ete 
marquee par un developpemenfc sensible du 
culte de saint Bruno ; sa glorification n'etaitpas 
encore complete. Les choses allaient meme tres 
lentement. 11 semble que Dieu ait voulu laisser 
le plus longtemps possible a son serviteur deja 

(1) TroraLy. t. IX, p. 352. 

13 



290 VIE DE SAINT BRUNO 

honore et glorifie dans le ciel, le merite eminent 
des vertus cachees, qu'il avait pratiquees dans 
le silence de ses cloitres et 1'isolement de ses 
deserts. Ilfaudra unsiecle encore, avantque le 
Fondateur des Chartreuxsoit place surlesautels. 
Les Gharlreux tiennent a pratiquer leur 
regie d'abnegation et d'humilite, meme apres 
leur mort. Au fond de leur tombe la gloire et 
les honneurs semblent les epouvanter encore. 
Comme Va dit un savant Jesuite, 1'Ordre des 
Ghartreux s'est beaucoup applique a former 
des saints, mais tres pen & les faire connaitre. 
Ces gloires tardives de la canonisation sont 
differees quelquefois pour les saints qui eurent 

F 

les r6les les .plus importants dans 1'Eglise : 
Gregoire VII, le grand pape, n'a eu son office 
insere dans le Breviaire remain que par 
Benoit XIII (1728) ; Urbain II n'a eu son culte 
approuve que de nos jours par Leon XIII. Us 
furent ce pendant tous les deux, les contempo- 
rains et les amis de saint Bruno. 

Le 19 novembre 1662 marque une nouvelle 
etape dans la glorification de notre saint; c'est 
la derniere et c'est la plus retentissante. Le 
R. P. Dom Bruno d'Affringues, 1'ami de saint 
Franc, ois de Sales, etaitalors superieur general 
des Ghartreux. En son nom le Pere Procureur 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 291 

adressa une supplique a la Sacree Congregation 
des Rites, et le decret rendu plagait la fete de 
saint Bruno dans le Missel et le Breviaire ro-. 
mains, reconnaissant que parmitous les saints, 
ceux qui paraissentmeriter plus specialement la 

r 

veneration del'Eglise universelle, sont les Ins- 
tituteurs des families religieuses qui ont assure 
des suffrages sans cesse renouveles a cette 

/ ' . 

Eg'lise militante (1). Greg-oire XV confirma ce 
decret, et 1'annee suivante, a la date du 
17 fevrier 1623, il publia une lettre sur le meme 
sujet, Vicaire du Christ qui couronrie au cieX 
ses serviteurs d'une gloire eternelle... tenu par 
sa charge pastorale de travailler a etendre de 
plus en plus la veneration due a ces heros. 
C'etait un devoir qu'entendait remplir le pape, 
en fixant a perpetuite la fete de saint Bruno, 
& la date du 6 octobre, jour ou il s'etait en vole 
au ciel, et en voulant que son office put, 
librement et licitement etre recite sous le rit 
semi-double, en tous lieux et par tous les fide- 
les (2). 

Les theologiens et les canonistes qui abusent 
parfois du raisonnement et semblent jouer a la 
subtilite, ont examine si le pape Gregoire XV 

(1) BenoitXV, t. I, p. 217. De Serv. Dei Canonisatione. 

(2) Siirianus, p. 264. 



292 VIE DE SAINT BRUNO 

avait voulu reellement canoniser saint Bruno et 
rendre son culte obligatoire, puisque les termes 
de sa lettre n'avaient rien (Timperatif. Nous 
n'essaierons pas de trancher ce debat, mais 
il est hors de conteste que cet acte pontifical 
change tout deface dans le culte de saint Bruno. 
Sa saintete est proclamee hautement et sans 
detour; ce nesontplus seulementlesGhartreux 
qui sont appeles a 1'honorer, mais 1'Eglise 
universelle, et au fond, aux yeux de tons, 
1'autorisation de prier le Patriarche devenait un 
ordre de le faire, lex orandi, lex credendi. 

Le pape ne voulant laisser aucun doute sur 
ses intentions dans Facte pontifical qu'il venait 
d'accomplir, publia le 3 juillet suivant un bref 
par lequel il accordait une indulgence pleniere 
v a tous les fideles qui s'etant confesses etayant 
regu la sainte Communion, visiteraient 1'une 
des eglises des Ghartreux le jour de la fete de 
saint Bruno (1) . 

VIII 

Le peuple moms subtil que les logiciens est 
souvent plus clairvoyant et a I'esprit plus juste; 

(1) Suriaius, p. 266. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 293 

il ne se meprit pas sur le vrai sens et la portee 
des actes pontificaux. II y eut dans un grand 
nombre de villes iraportantes, des fetes splen- 
dides en I'honneur de saint Bruno. Cologne, 
comme de raison, se distingua entre toutes ; elle 
celebrait sa propre gloire en celebrant celle 
d'un de ses enfants. 

Le prince electeur Ferdinand de Baviere, son 
archeveque, publia en 1 624 unmandement pour 
annoncer de grandes fetes en 1'honneur de saint 
Bruno qui brille parmi les saints comme 
1'etoile du matin, lui, la gloire et 1'ornement de 
1'Eglise, ne a Cologne (1). I1 pnbliait en merne 
temps les lettres de Gregoire XV et exhortait 
les fideles a s'unir a la fete qui allait etre 
celebree. Quand le dimanche 6 octobre arriva, 
la ville entiere fut sur pied. On se porta en foule 
vers la Chartreuse de Cologne que des flots 
humains submergeaient. Da.ns 1'eglise inte- 
rieure les ceremonies se deployerent avec 
une pompe extraordinaire. Des cliceurs de 
musiciens y firent entendre, durant toute la 
journee, leurs riches melodies, chose inoule 
dans la vie d'une Chartreuse. Bien de tel 
n'avait jamais ete vu a Cologne, s'ecrie 1'au- 

(1) Boll. Com. A pp. 26. 



94 VIE DE SAINT BRUNO 

teur qui nous a trace ce recit, Surianus, un 
Beige (1). 

De semblables ceremonies furent celebrees 
dans sa patrie, et il met un certain plaisir a 
nous les decrire. A la Chartreuse de Liege, 
c'est le doyen du Chapitre de Saint-Lambert 
quichantelamesse delafete; Orchestre complet, 
decharges de mousqueterie, processions du 
Saint-Sacrement a travers la ville, sonneries 
triomphales des cloches duranttoute la journee, 
presence des consuls : rien ne manque pour faire 
du 6 octobre une de ces fetes qui laissent trace 
dans les traditions et dans 1'histoire d'une ville. 

Nous n'avons pas de details sur les fetes 
celebrees dans les autres Chartreuses ; on peut 
etre sur qu'elles ne furent ni moms eclatantes 
ni moins edifiantes : 1'amour de Bruno remplis- 
sait partout le coeur de ses enfants. 



IX 



Une tourmente cruelle au culte des saints 
venait cependant de passer sur 1'Eglise; c'etait la 
tourmente Protestante. Les ossements des saints 

(1) Surianus, p. 269. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 295 

avaient ete jetes an vent, les chasses precieuses 
mutilees et derobees,les saintes images brulees . 
La Grande-Chartreuse meme fut victime de 
ces f ureurs heretiques. Lorsqu'en 1562 les soldat s 
du baron des Adrets se ruerent sur le monas- 
tere pour le piller et 1'incendier, la relique qui 
en faisait le tresor tomba entre leurs mains et 
fut livree aux flammes. G'est 1'attestation des 
Chartreux de Galabre, datee du 10 Jan- 
vier 1694 (1). Comme de hautes convenances 
demandaient que la maison maltresse des Char- 
treux eiit toujours dans ses murs une relique 
insigne du saint Fondateur, Dom Urbain Flo- 
renza, prieur de la Chartreuse de Galabre, y 
porta une notable partie d'un bras de saint 
Bruno, au Ghapitre de 1'annee 1634. La sainte 
relique fut rec.ue a la porte du monastere par 
tous les prieurs assembles ; on fit fumer 1'encens 
on chanta le Te Deum; tous les assistants ve- 
nererent et baiserentla relique, le R. P. Gene- 
ral Dom Juste Perrotouvrit la chasse, reconnut 
la relique, et on redigea etsigna sans retard les 
pieces qui en attestent la parfaite authenticite . 
Toutes ces pieces sont gardees , la Grande- 
Chartreuse avec un soin religieux. 

(1) Sainl Bruno, par un Chartreux, p. S14. 



296 VIE DE SAINT BRUNO 



X 



Quelle part prenait Reims a tout ce qu'on 
faisait pour la glorification de saint Bruno? on 
a pu se le demander, et on aurait droit d'etre 
surpris de voir rester indifferente la ville dont 
Bruno dirigea si brillamment la grand e ecole. 

Un office propre du Saint fut compose et 
imprime par ordre de I'archeveque, Leonor 
d'Estampes de Valenc.ay, avec 1'approbation du 
Ghapitre, et en 1645 le diocese de Reims 
commenga a celebrer la fete du 6 octobre sous 
le rite double. Ce fut une vraie demonstration 
de foi et d' amour en 1'honneur de 1'ancien Eco- 
latre. En suite de cecy, ecrit Dom Ganneron, 
la feste de la Saint-Bruno estant arrivee au 
6 octobre, afin de 1'entourer solennellement et 
d'y donner bon fondement pour le temps adve- 
nir, on fit une belle celebrite en la cathedrale 
ce jour-la, et ou. messieurs du clergo et la 
ville firent paraistre leur devotion particuliere, 
comme si c'eust este une des grandes festes de 
1'annee (1). 

(1) Annales de dom Ganneron. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 297 



XI 



Ge que 1'archeveque de Reims avait fait pour 
son egiise, Clement X allait le faire pour toute 
la catholicite : Foffice de saint Bruno allait etre 
eleve au rite double. L' initiative prise si filia- 
lement par Reims ne pouvait que servir beau- 
coup cette cause, mais les sollicitations arrive- 
rent d'autre part aupres de la cour romaine. 
Le cardinal Nidard, au nom de la serenissime 
reine d'Espagne , supplia Clement X d'accor- 
der que 1'office de saint Bruno, confesseur, 
fondateur de 1'ordre des Chartreux... fut 
recite a 1'avenir sous le .rite double. La Sa- 
cree Congregation des Rites rendit un decret 
favorable le 3 mars 1674, et, le 14 du meme 
mois, le pape 1'approuvait. C'etait le culte 

r 

de saint Bruno impose a 1'Eglise univer- 
selle. 

L'approbation de Clement X devenait un 
acte de canonisation. La canonisation n'etait 
point selon les formes minutieuses et canoni- 
ques que 1'Eglise observe depuis longtemps; 
elle n'en etait pas moins reelle : c'etait nne 
canonisation equipollente. Beaucoup de saints 

13. 



298 VIE DE SAINT BRUNO 

furent places de telle sorte dans les martyrolo- 
ges de 1'Eglise. Nous donnons la pensee de 
BenottXIV : Gette canonisation etait justifiee, 
dit le savant Pontife, par les merites excellents 
d'un si grand homme, par la fondation de son 
Ordre tres illustre, et par la renommee cons- 
tante des miracles insignes qu'il avait accom- 
plis (1). 



XII 



II semble parfois que les catastrophes du 
monde physique ne soient que les sinistres 
avant-coureurs des catastrophes morales. Nous 
serions portes a en voir un exemple terrible 
dans le tremblement de terre qui bouleversa la 
Calabre en 1783. La Chartreuse y fut detruite 
de fond en comble. En quelques instants les 
voutes de 1'eglise, du chceur, des chapelles, 
me* lent leurs debris a ceux de la coupole... 
Bientot les blocs de granit se rompent, les 
murs se fendent, s'ecroulent de toutes parts ; 
les toits tombent loin des bdtiments qu'ils cou- 
vraient... toutes les cellules sont detruites de 
fond en comble. Miraculeusement, aucun des 

(1) Benoit XIV, t. I, p. 215. 



GLORIFICATION 1)E SAINT BRUNO 299 

religieiix ne fut victime dans ce cataclysme, et 
les reliques de saint Bruno furent retrouvees en 
bon etat de preservation. Frere Arsene Corn- 
pain a laisse ces details dans un manuscrit 
conserve la Chartreuse de Galabre. II mourut 
traitreusement assassine en 1844, dans ce meme 
cloitre dont il aimait a faire revivre le passe e t 
dont il etait devenu 1'unique gardien. 

Relever le couvent de ses mines, dans les 
temps agites qu'on traversait, etait chose impos- 
sible; la vie devenait de jour en jour plus dure 
et incertaine an desert de Calabre ; bientot on 
dut 1'abandonner completement. Les brigands 
qui infestaient toute la Calabre se rabattaient 
avec une joie particuliere sur les miserables 
restes de ce qui avait ete une Chartreuse ; les 
religieux s'eloignerent, emportant les reliques 
de leur saint Fondateur qu'ils confierent 
I'eglise de Serra, dans le voisinage de Sainte- 
Marie. Cette poignante migration avait lieu 
en 1807. 

La Grande-Chartreuse avait eule meme sort. 
II n'y avait pas eu de tremblement de terre 
cependant, mais les ebranlements terribles de 
la Revolution francaise s'y etaient fait sentir 
comme ailleurs. Ge furent les scenes des cata- 
combes sous Neron et Diocletien. 



300 VIE DE SAINT BRUNO 



XIII 

Mais dans les ceuvres voulues de Dieu, un 
age releve toujours ce qu'un autre age a ren- 
verse : les deserts de Calabre et de Chartreuse 
refleurirent, quand 1'heure marquee par la 
Providence eut sonne. 

Le 8 juillet 1816, le R. P. Dom Romuald 
Maissonnier, vicaire general de 1'Ordre, reprit 
possession de la Grande- Chartreuse. Les popu- 
lations environnantes en etaient dans la jubila- 
tion ; elles accoururent en foule & 1'annonce de 
1'arrivee des Ghartreux, et le fils de saint Bruno 
fut porte comme en triomphe a 1'antique 
monastere. Les largesses de la famille royale 
faciliterent toutes les restaurations necessaires ; 
la chapelle de saint Bruno, celle de Notre-Dame 
de Gasalibus furent reparees et rendues au 
culte presque en meme temps. Chartreuse revi- 
vait encore. On etait en 1'annee 1820. 

Sainte-Marie de Calabre aura son heure aussi. 
En attendant, on voyait s'accomplir un acte du 
pi us haut intere t pour tous les amis de saintBruno : 
Mgr Pellicano, eveque de Gerace, faisait a Serra 
la verification authentique desreliques du saint. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 301 

On ouvrit d'abord le buste d' argent qui con- 
tenait le crane de saint Bruno et deux fragments 
de la tete du Bienheureux Lanuin. Le linge 
qui contenait les restes venerables fut remplace 
par un autre et distribue par lambeaux a 1'assis- 
tance. Avant de refermer le buste d'argent, 
1'eveque detacha une parcelle du crane pour la 
Chartreuse de Naples. On ouvrit aussi la grande 
chasse qui contenait son corps et celui du 
Bienheureux Lanuin. Un habile chirurgien en 
fit la separation, operation qui lui fut facilitee 
par la tradition cartusienne attribuant une 
haute taille au Fondateur de 1'Ordre. C'etait le 
31 mai 1825. Un proces-verbal authentique fut 
dresse, pourgarder le souvenir de cette impor- 
tante ceremonie. 

Mais les restes du Patriarche n'etaient plus 
dans le desert, entoures de Chartreux ; c'etait 
encore 1'exil. La Chartreuse des saints Etienne 
et Bruno n'etaitplus au pouvoir des Chartreux, 
et les moyens manquaient pour la recou\Ter. 
Les tentatives faites echouaieat tristement. 

Ge ne fut que le 4 octobre 1856 que 1'Ordre 
rentra d'une maniere durable en possession du 
tombeau de son Fondateur. II ne fallut rien 
moins que tout le zele et la haute sagesse du 
R. P. Dom Jean-Baptiste Mortaize, etle puissant 



302 VIE DE SAINT BRUNO 

patronage de Ferdinand II, roide Naples. L'en- 
tree du R. P. Dom Victor Nabantino dans le 
monastere dont il etait nomine Prieur, fut un 
triomphe. En toute simplicite il en a fait le 
recit dans des documents gardes a la Char- 
treuse de Galabre (1). 

La reprise de possession du convent par les 
Chartreux demandait un complement : la 
translation des reliques de saint Bruno, de 
Serra a Sainte-Marie. Ge rapatriement ne pou- 
vaitetre differelongtemps; la date en fut fixee 
au 30 mai de 1'annee 1857. 

Le jour venu, Mgr Goncezio Pasquini, eve- 
que de Squillace, celebre la messe pontifical e 
entoure de son chapitre, et le cortege qui 
s' organise pour transporter les saintes reliques 
a la Chartreuse est une marche triomphale , 
avec groupes d'officiers en uniformes, soldats 
qui font la haie, pelotons de gendarmes et corps 
de musiciens. 

Onne vit jamais, ni tant d'enthousiasme, ni 
tant de splendeur. Le chant d'un dernier Te 
Deum, au soir de la fete, pouvait etre regard e 
comme Faction de graces des Ghartreux envers 
leshommes comme envers Dieu. 

(1) Archives de la Chartreuse de Calabre. 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 303 

La Chartreuse etait encore dans les mines ; il 
fallaitl'en relever. Le Chapitre general de 1894 
prit une resolution definitive a ce sujet ; de 
grands travaux de restauration furent entrepris 
sans retard. Les choses ont etc menees avec 
grande activite; tout est inaintenant termine. 
La Chartreuse est redevenue ce qu'aimait a la 
dire Frere Arsene Compain dans ses descriptions 
avant le tremblement de terre, 1'orgueil des 
Calabres . 

XIV , 

Le culte de saint Bruno est de plus en plus 
vivant en ces deserts, sa fete y est la plus belle 
fete de 1'annee. Les populations mettent a la 
celebrer toutes les ardeurs de leur nature .meri- 
dionale et toute la vivacite de leur foi native et 
un peu enfantine. 

Ges fetes ont une particularity pleine de grace 
et de poesie que nous croyons devoir signaler. 
G'est le lundide laPentecdte qu'on les celebre. 

Ghaque annee, on voit conduire a la Char- 
treuse dix ou douze enfants qui viennent en 
action de graces aupres des reliques du saint 
patriarche des Ghartreux. Us etaient malades, 
epuises, victimes des imprudences et des mille 



304 VIE DE SAINT BRUNO 

folies qui ont tant d'afctraits pour cet Sge; on a 
invoque saint Bruno, et saint Bruno a exauce 
la priere. Les privilegies veulent rivaliser de 
generosite; ils veulent etre Chartreux. On porte 
une tunique blanche, une cuculle, une ceinture, 
un vrai vetement de Chartreux; le Pere sacris- 
tain les benit, il benit les petits religieux qui se 
presentent : c'est une vraie veture. Ce sont les 
Certosinetti (les petits Chartreux). Ils garderont 
leur costume tant qu'il durera, et souvent ils le 
feront renouveler j usque dans un age assez 
avance. Bruno est toujours secourable a ses 
Galabrais ; chaque annee, la ceremonie de veture 
se renouvelle, les Cerfcosiuetti se succedent sans 
fin. Us ont une place marquee dans la proces- 
sion qui se deroule autour de la Chartreuse. 

Les Mortaletti eclatent de toutes parts, les 
fanfares retentissent, les Evviva son Bruno ! 
partent de toutes les poitrines; on se presse, 
on se dispute pour porter ;les saintes reliques ; 
les confetti oupetites dragees, tornbent comme 
une pluie, on se rue sur les medailles; c'est 
un affolement qu'on ne peut guere compren- 
dre, si on n'a pas ete temoin quelquefois de 
ces emballements italiens. 

Et la procession s'avance triomphalement 
vers tous ces sites et dans ces sentiers ou on 



GLORIFICATION DE SAINT BRUNO 305 

retrouve la trace des pas du Saint. On va vers 
le lac oii il prenait ses bains glaces ; ce lac est 
maintcnant un bassin au milieu duquel se dres- 
sent une croix et une de ses statues. L'eau qui 
le remplit est touj ours reputee miraculeuse, et 
les infirmes, en ces jours-la surtout, sont nom- 
breux pour se baigner dans ces fiots. 

On arrive ainsi a la grotte ou Bruno venait 
cacher ses cruelles macerations, et 1'ancien 
ermitage de Sainte-Marie. C'est la qu'on s'arrete, 
la qu'on depose le reliquaire de saint Bruno, la. 
qu'on celebre la sainte messe, a 1'endroit meme 
ou. le venerable ermite celebrait lui-meme. 

Partout ou on trouve la trace des pas de 
Bruno en Calabre, on la baise. Serrd qui avait 
recu en depdt les reliques, commenous 1'avons 
vu, a tenu a s'appeler Serra San-Bruno. Soria- 
nello dansle voisinage, a un autre privilege : il 
possede, dans un petit enclos, deuxoliviers dont 
le plus vieux, selon la tradition populaire, aurait 
servi quelquefois d'abri a saint Bruno. Or, le 
6 octobre, Serra et Sorianello sont en fete, 
en grande fete ; 1'Ordre des Chartreux a fait 
en 1844 I' acquisition de 1'enclos auquel se 
rattachent de si pieux souvenirs. Plus loin 
encore, a cinquante mille de la Chartreuse de 
Calabre, dans les montagnes d'Aspromonte, se 



306 \IE BE SAINT BRUNO 

trouve une chapelle de San-Brunetto. L& fut un 
ermitage appele autrefois, dit-on, d'un nom 
bien flatteur pour les eafants de Bruno, le 
capanne deisanti, les cabanes des saints. G'est 
la que vinrent se retirer quelques Ghartreux, le 
jour ou les Gislerciens prirent possession de 
leur monastere. G'est la aussi qu'il y a grande 
fete le jour du 6 octobre. On y a meine cons- 
truit un lac artificiel qui rappelle celui de 
Sainte-Marie, tellement est vivante etprofonde 
la tradition sur les austerites effrayantes du 
grand saint. 

Bruno estle saint populaire en Galabre. Tous 
les details que nous venons de donner en les 
abregeant, ont ete puises dans des auteurs char- 
treux (1), qui furent, quelques-uns, religieux 
au couvent de Calabre. 

Mais 1'eternelle et vraie glorification de Bruno 
se poursuit chaque jour dans le grand Ordre 
qu'il fonda : la sublimite de 1'ceuvre proclame 
la puissance de 1'ouvrier. G'est 1'ordre des Ghar- 
treux que nous allons considerer en passant. 

(1) Saint Bruno, par un Chartreux, p. 600. 



GHAPITRE X 

L'OBDRE DES CHARTREUX 



I. Diffusion surprenante de 1'Ordre des Chartreux. II. Char- 
treux illustres. III. Faveurs insignes des princes et des 
papes. Attractions puissantes des Chartreuses. V. Int6- 

. grite doctrinale de 1'Ordre. VI. II6roYsme cartusien. 

VII. Les Coutumes et leur observance inviolable. 

VIII. Le Chapitre general. IX. Differences entre Chartreux, 
BenSdictins et Trappistes. X. La liqueur de Chartreuse. 



I 



Au desert de Chartreuse se trouve une vallee 
profonde et retiree; dans le desert c'est un 
autre desert : c'est la vallee de Tenaison. Des 
le commencement du douzieme siecle les Ghar- 
treux 1'avaient recue en donation d' Alcherius et 
de ses fils'(l). On y avaitfait construire un petit 
errnitage, comprenant maisonnette et chapelle, 

. (1) Le Gouteulx, Annales. 



308 VIE DE SAINT BRUNO 

et pendant des siecles les Generaux de 1'Ordre 
vinrent la annuellement, faire une retraite, 
encore plus seuls et encore plus solitaires. G'est 
dans une de ces retraites que le P. Dom Martin 
composa les armoiries des Ghartreux : un globe 
surmonte de la croix avecsept etoiles pourcou- 
ronne et ces mots pour devise : Stat crux dum 
volvitur orbis; tandis que le raonde tourne, la 
croix est immuable. Jusqu'a Dom Martin (1223 a 
1236) une simple croix avait servi d'armes aux 
Ghartreux. La croix trdnant sur le monde et 
1'illuminant, c'etait fort heureusement comple- 
ter la grande pensee qui domine la vie cartu- 
sienne : a la suite du Sauveur, le Ghartreux ne 
voit dans le monde qu'une croix a porter. Gette 
pensee fit la fecondite del'Ordre. 

G'est surtout par leurs oeuvres que les saints 
font entrevoir a la terre les grandeurs de leurs 
ames et 1'eminence de leurs vertus. La grande 
oeuvre de saint Bruno, c'est la fondation de 
1'Ordre des Ghartreux; nous ne connaltrions 
qu'imparfaitementnotre saint, si nousne savions 
rien de cette grande Institution. 

Get arbre, plante par Bruno dans un desert 
affreux, a enfonce profondement dans le sol des 
racines sans fin ; son tronc est devenu puissant, 
ses branches se sont multipliees merveilleuse- 



L'ORDRE DES CHA.RTREUX 309 

ment et se sont etendues sur la terre entiere. 
Les arbres seculaires perdent leur vigueur; 
leurs branches se dessechent et leur feuillage 
jaunit avant le temps : 1'Ordre des Ghartreux 
donne les fleurs et les fruits de ses premieres 
annees. C'estlajeunesse del'aigle. Pour recueil- 
lir les hommages a 1'honneur de saint Bruno, le 
Rolliger avait parcouru la France, la Belgigue, 
1'Angleterre et I'ltalie; pour visiter les mai- 
sons de son Ordre a la fin du quinzieme siecle, un 
Superieur General aurait dutraverserla Suisse, 
aller jusqu'en Ecosse, en Hollande, en Suede, 
en Allemagne, en Autriche et en Pologne sans 
oublier 1'Espagne. L'Europe entiere etait ga- 
gnee aux enfants de saint Bruno. 

Gonquete pacifique, et conquete bien myste- 
rieuse, si on tient compte des crucifiements 
incessants auxquels se trouve condamnee la 
nature humaine, dans cet Institut. G'est le 
triomphe de la grdce et de la croix du Christ 
dans les plus sublimes vertus. A la mort du 
general Dom Francois Dupuy (17 septembre 
1521) on compta jusqu'a deux cent six Chartreu- 
ses. C'etait la pleine floraison de 1'arbre cartu- 
sien. Toutes les zones, tous les climats, toutes 
les races 1'avaient vu egalement prosperer et 
grandir. On yit meme accourir & son ombre la 



310 VIE DE SATNT BRUNO 

portion de 1'humanite qui semblaitla moins faite 
pour risolement de la cellule et le silence eter- 
nel des cloitres : il y eut des Chartreusines ! 

Le Bienheureux Jean d'Espagne etait Prieur 
de la Chartreuse de Montrieux, pres de Tou- 
lon. La renommee de ses vertus se repandait 
au loin. Des religieuses de Prebayon, au dio- 
cese de Vaison, desireuses de monter de plus, 
en plus dans les voies de la perfection, s'adres- 
serent au venerable Ghartreux pour recevoir de 
lui une direction et des Constitutions comjues 
dans 1'esprit de saint Bruno. Jeand'Espagne en 
refera a son superieur saint Anthelme. Le pieux 
projet fut approuve, avec les reserves qu'impo- 
sait une rare sagesse. 

Les saintes filles qui voulaient vivre sous la 
regie cartusienne eurent a peu pres les memes 
offices de jour et de nuit que les religieux, mais. 
la regie s'adoucit en leur faveur sur plusieurs 
points importants. Les Ghartreusines prennent 
tousleurs repas encommun; elles se reunissent 
chaquejour pour la recreation; au lieu d'avoir 
de vastes cellules separees comme les Cliartreux, 
elles babitent de petites chambres qui les isolent 
moins les unes des autres. 

Pourprevenir un danger qui eut pu compro- 
mettre la vie solitaire des religieux, si les Char- 



L'ORDRE DES CHARTREUX 311 

treuses de Moniales s'etaient trop multipliees, 
leChapitre General interdit la fondation de nou- 
veaux monasteres de femmes. Les filles de saint 
Bruno ne seront jamais que le petit troupeau. 
On ne compte quetrois convents de Chartreusi- 
nes : celui de Beauregard au diocese de Greno- 
ble, celui de Bastide-Saint-Pierre au diocese de 
Montauban, et celui de Notre-Dame-du-Gard 
au diocese d' Amiens. Les Ghartreux ont pense 
que c'etait assez pour recueilJir les ames d'elite 
qu'un attrait plus particulier porterait a suivre 
les elans de la contemplation, sous les regies de 
saint Bruno. 



II 



Ce fut toujours une elite en effet qui courut 
s'enfermer derriere les portes de ces cellules de 
Ghartreux. Bedouter et fuir les honneurs, c'cst 
deja s'en montrer digne; les honneurs allerent 
chercher les Ghartreux qui les fuyaient. Ge fut 
la plus dure de leurs epreuves. 

Un historien (1) nomme soixante-six archeve- 
ques et eveques sortis de 1'Ordre des Ghartreux; 
plusieurs furent cardinaux, et plusieurs furent 

(1) Morozzo. Ep. Chr. S. Cart us. Ord. IIP Pars. 



312 VIE DE SAINT BRUNO 

proposes pour la tiare. Ayrald enlev6 la 
Chartreuse des Fortes vers Tan, 1146,.est sacre 
eveque de Saint- Jean-de-Maurienne et meurt en 
odeur de saintete. Lorsque le 29 septembre 
1891, ses reliqnes furent transporters dans la 
cathedrale, les demonstrations de foi devinrent 
un triomphe. Saint Anthelme, dont nous avons 
deja prononce le nom, apprenant qu'on voulait 
1' clever sur le siege de Belley, prit la fuite. 
Mande par le pape Alexandre III qui etait alors 
en France, il y court pour prouver son indignite. 
Ses discours furent peu convaincants, car le 
pape voulutle sacrer lui-meme. Hugues d'Ava- 
lon, Prieur de la Chartreuse de Witham fondee 
par le roi Henri II, devient eveque de Lincoln. 
Aime et respecte du persecuteur memede Tho- 
mas Becket, employe par le Saint-Siege aux 
plus graves affaires, il n'avait qu'un desir : rega- 
gner de temps en temps sa chere Chartreuse de 
Witham, entrer en cellule et mener pendant 
quelques jours sa bonne vie de Chartreux. Saint 
Arthaut, prieur d'Arvieres, nomme eveque de 
Belley en 1184, prenait la fuite comme saint 
Anthelme, son predecesseur sur lememe siege. 

r 

Etienne de Ghatillon, prieur de Fortes, devient 
eveque de Die. Boniface de Savoie, novice de 
la Grande-Chartreuse, devient eveque de Can- 



L'ORDBE DES CHARTRETJX 313 

torbery et se gagne la confiance de son roi, an 
point qu' Henri III lui abandonne en son absence 
la regence du royaume d'Angleterre. Nicolas 
Albergati, prieur de la Chartreuse de Bologne, 
est sacre eveque de cette ville. Les Souverains 
Pontifes le choisissent pour legat, etnousle 
voyons devenir mediateur entre le roi de France 
Charles VII et le roi d'Angleterre. 11 fut assez 
heureux pour detacher de 1'alliance anglaise le 
puissant due de Bourgogne, servant ainsi la cause 
de la France et completant I'osuvre de Jeanne 
d'Arc brulee sur son bucher, quatre ans plus t6t. 
Parcourir la liste des Superieurs Generaux de 
1'Ordre, c'est se voir arrete a chaque instant et 
emerveille par des vertus surhumaines et des 
merites si exceptionnels, qu'ils suffiraient a la 
gloire de grands hommes si on ne devait les rap- 
porter a la vie de grands saints. Dom Birelle 1'il- 
lustre Limousin, propose aux suffrages des car- 
dinaux comme successeur du pape Clement VI, 
refusala pourpre romaine pour garder sa blan- 
che tunique ; Dom Eleazar en fit autant, plus 
heureux dans ses cruelles macerations que dans 
les hautes charges qu'on lui offrait. Lesnoms de 
Ludolphe,le prieur de Strasbourg, et de Denysle 
Ghartreux, sont des noms connus dans le monde 
de la science et de la mystique chretienne. 

14 



314 VIE DE SAINT BRUNO 



III 



II n'est pas etonnant que tant de merites reu- 
nis aient attire si constamment les privileges 
des Souverains Pontifes et la generosite des 
grands et des princes. Ges deux cdtes de 1'exis- 
tence de 1'Ordre cartusien fourniraient matiere a 
une chronique des plus interessantes et des plus 
etendues; tout au plus, pouvons-nous jeter en 
courant un furtif regard de ce cote. 

Lorsque les Ghartreux voulurent fonder quel- 
que maison nouvelle (et nous venons de voir 
qu'ils s'etaient etendussurl'Europe entiere), ils 
furent souvent sollicites par les rois et les em- 
pereurs. La France se montra particulierement 
accueillante et genereuse pour eux; presque tons 
ses rois voulurent etre leurs bienfaiteurs. L'his- 
toire de l'0rdre est Thistoire meme de cettc 
bienfaisance rovale. Louis VII visita la Grande- 

j 

Chartreuse et ceda a ce monastere un de ses 
conseillers les plus chers, Guillaume de Nevers, 
quiy vecut et y mourut sons la bure de frere 
Gonvers. Saint Louis fonda la Chartreuse de 
Paris et donna h. la Grande-Chartreuse une re- 
Hque insigne de la vraie croix. Philippe VI ecri- 



L'ORDRE DES CHIRTREUX 315 

vit a Guillaume de Montbel, seigneur d'Entre- 
mont, qui etait entre a main armee dans la 
Grande-Chartreuse, un mot ty pique, mot fran- 
e.ais tout 'plein, et mot bien flatteur pour les 
Chartreux : Si vous ne rendez bonne et 
prompte justice, je detruirai de fond en comble 
la Grande-Chartreuse; vous etes indigne de la 
posseder sur vos terres, et je ]a ferai recons- 
truire dans mon royaume. C'etait une me- 
nace et un sermon; les deux furent bien enten- 
dus, et le monastere eut reparation. C'etait en 
1'annee 1329, sous le Generalat du R. P. Dom 
Aymon d'Aoste. 

Fiers de la protection des rois, les Chartreux 
le sont a bien plus juste titre des faveurs ponti- 
ficales. Aussi le recueil des privileges que les 
papes ont accordes a TOrdre, forme un vrai 
volume qui aeteimprime a Bdle en 1510. 

Nous nous contenterons de faire entendre 
certains hommages qui diront bien haut, en 
quelle estime la papaute tint toujours I'Ordre 
des Chartreux. 

Innocent III dont le nom domine tout le trei- 
zieme siecle et tout le moyen age, voulut 

r r 

fonder une Chartreuse dans les Etats de 1'Eglise, 
a Trisulti. Dans une lettre adressee a ces reli- 
gieux en 1212, il s'ouvrait des intentions qui 



316 VIE DE SAINT BRUNO 

1'avaient inspire dans cette Fondation. Nous 
avons voulu posseder pres de nous cette race 
choisie, afin que non seulement nous trouvions 
une intercession plus efficace aupres du Sei- 
gneur, mais pour que 1'ordre aussi, en s'etablis- 
sant dans le voisinage du Siege apostolique, 
jouisse da vantage de sa familiarite (1). 

Alexandre IV tout aussi flatteur dans 1'eioge , 
le devient davantage encore par les faveurs 
qu'il accorde : Constatant par des signes non 
equivoques que ledit Ordre est pour les autres un 
miroir de vie reguliere et un modele de salutaire 
conduite, nous statuons, par Fautorite des pre- 
sentes, qu'a 1'avenir comme par le passe, il ne 
pourra etre visite et corrige que par les prieurs 
et les religieux choisis dans son sein (2). 

ClementIV et Martin V ajoutent encore a ce 
rang d'honneur assigne aux Chartreux : ils ne 
pourront entrer dans aucun autre Ordre reli- 
gieux, sans une permision expresse du Saint- 
Siege; mais tous les autres, m6me les Ordres 
mendiants, pourront frapper a la porte des Char- 
treuses. C'etait declarer que la etait la perfection 
monastique dont il n'etait permis d'eloigner 
personne. 

(1) Le Couteulx, t. Ill, p. 362. 

(2) Privilegia ord. Carlus., fol. 9. 



L'ORDRE DES CHA.RTREUX 317 



IV 



Le fait est remarquable en effet, la oa se 
fonde une Chartreuse, la on voit les ames 
accourir comme a un centre de vie et de 
regeneration spirituelle. Les lalques les plus 
eminents y vont dans les circonstances les plus 
importantes de leur vie; les clercs s'y pressent 
pour clever leurs ames et renouveler les 
energies de leur jeunesse clericale; les saints, 
les plus grands saints s'y sanctifient encore et 
y decouvrent de nouvelles voies. L'histoire 
des Ghartreux nous en offrirait d'eclatants 
exemples. Parcourons-en tout an moins quel- 
ques feuillets. 

Le grand abbe de Glairvaux, saint Bernard, 
la lumiere et la gloire de son siecle, aupres 
duquel se pressaient les messagers des rois et 
des papes, recevait avec un plaisir de predilec- 
tion les lettres qui lui arrivaient du desert de 
Chartreuse. Dom Guigues etait son ami. De ses 
lettres jaillissaient comme des etincelles 
d'amour divin dans le coeur de Bernard. Pour 
1'illustre abbe, Dom Guigues et ses religieux 
etaient autant de saints . II voulut aller a cc 



318 VIE DE SAINT BRUNO 

foyer divin et partit pour la Chartreuse avec 
line suite assez nombreuse. 

Le grand docteur laissa parler son coaur, et sa 
parole de feu enthousiasma les humbles Char- 
treux. Tout n'y fut pas si bien, car il y eut 
scandale : Bernard etait arrive au desert de 
Chartreuse sur une monture si richement capa- 
raonnee qu'il y eut surprise et stupefaction 
dans tout le couvent. Dom Guigues crut devoir 
en prevenir un des compagnonsde Bernard. Le 
plus etonne fut le saint lui-meme : son cheval 
etait une monture d'emprunt et il n'avait pas 
pris garde au harnachement qui venait de faire 
emoi a Chartreuse. Quand on connut 1'expli- 
cation, 1* admiration fut encore plus grande que 
n'avait ete le scandale. Les relations entre les 
Chartreux et le grand abbe n'en devinrent que 
plus suivies et plus intimes, meme apres la 
mort de Dom Guigues (1). 

Le saint abbe de Gluny, Pierre le Venerable, 
avait ete emerveille de ce qu'il avait vu a Char- 
treuse, dans les visites qu'il avait faites. Dans 
son ouvrage sur les Miracles, il a esquisse le 
tableau des miracles de saintete qu'il avait pu 
y considerer a son aise. 

(1) Le Couteulx, ad an. 1123, t. I, p. 262.- 



L'ORDRE DES CHARTREUX 319 

II y eut meme un confl.it : Dom Guigues ne 
voulait pas du nom de joere que lui donnait le 
saint abbe de Gluny avec urie deference toute 
filiale ; il reclamait avec instance celui de frere 
et d'ami . G'est toujours ainsi : les grandes 
vertus des saints deviennent pour eux un 
embarras aupres des homines. 

r 

Saint Etienne d'Obazine, en voie de fixer sa 
vie, etait venu du fond du Limousin demander 
lumiere et assistance. II trouva tout a souhait a 
Chartreuse. Surles conseils de Dom Guigues, il 
s'affilia aux Gisterciens qui suivaient la voie 
royale et fonda dans les gorges limousines la 
splendide abbaye dont les ruines grandioses 
attestent encore 1'ancien eclat, tout en procla- 
mant la saintete du Fondateur. 

L'homme qui a le mieux entendu la vraie et 
solide piete, 1'a rendue douce et charmante, 
l'accommodant avec tous les devoirs d'etat et de 
societe, saint Francois de Sales, prit souventses 
inspirations a la Grande-Chartreuse. II entre- 
tint des relations d'intimite avec le saint prieur 
Bruno d'Affringues, celui-la meme a qui 1'illus- 
tre Bellarmin rendait un jour un si eclatant 
hommage. II est maintenant regu, disait le 
grand cardinal, que 1'onprendle Souverain Pon- 
tife parmi les cardinaux italiens : si le General 



320 VIE DE SAINT BRUNO 

des Chartreux etait Italien et cardinal, c'est lui, 
sans hesiter, qu'il faudrait nommer pape (1). 

G'est cet eminent Chartreux q.ue Fran- 
c.ois de Sales gardait religieusement dans 
son amitie. Une lettre datee du 13 decein- 
bre 1611, nous laisse entrevoir tout ce qu'il y 
avait d'abandon et de sincerite dans ces rela- 
tions : Comment, disait le grand eveque, 
cacherait-on le feu? Je ne puis non plus celer 
l'extrme affection que j'ai au milieu de mon 
eoaur, a vous honorer de toute ma force. Et 
chacun croit que reciproquement j'ai le bon- 
heur d'etre grandement aime de votre 
bonte (2). 

Ces pensees vers Chartreuse devaient inevi- 
tablement y attirer un jour ou 1'autre le saint 
eveque. Ce voyage, ce pelerinage vaudrait-il 
mieux dire, se realisa vers le printemps 
de 1618. Mgr Camus nous a garde le recit char- 
mant d'un incident qui se produisit pendant le 
sejour de Monsieur de Geneve a Chartreuse, 
cette cachette horriblement belle et terrible- 
ment agreable ! 

Dom d'Affringues, personnage de profonde 
humilite et simplicite , regut le saint eveque 

(1) Le Vasseur, Ephemerldes, 6 mart. 

(2) OEuvres completes : Edit. Vives, t. X, p. 409. 



L'ORDRE DES CHARTREUX 321 

avec grand empressement et joie sincere. II le 
conduisit a une des chambres des h6tes, con- 
venable a sa qualite , et, apres qnelques ins- 
tants d'entretien, prit conge de lui, a regret et en 
s'excusant, pour se retirer dans sa cellule et etre 
pret pour 1'office de nuit. Le Bienheureux 
Francois fut fort edifie de cette religieuse fide- 
lite a la regie. Mais Dom d'Affringues regagnant 
sa cellule, est rencontre par le Pere Procureur 
qui lui demande ou. il va et ou il a laisse Mgr de 
Geneve : Dans sa chambre, ditle saint Prieur. 
Vrairnent, lui dit cet officier, vous vous enten- 
dez fort, Reverend Pere, aux civilites du monde ! 
Eh quoi, avons-nous tous les jours en ce desert 
des prelats de cette taille? Matines ne vous 
manqueront pas d'autres fois?... Quelle ver- 
gogne pour la maison, que vous 1'abandonniez 
ainsi seul? Mon enfant, ditle Reverend Pere, 
je crois certes que vous avez raison efque j'ai 
mal fait. Et de ce pas il retourne vers Mon- 
sieur de Geneve et lui dit tout froidement : 
Monseigneur, j'ai, en m'en allant, rencontre 
un de mes officiers qui m'a dit que j'avais fait 
une impertinence de vous avoir laissej^seul, et 
que je ne manquerai pas de recouvrer Matines 
une autre fois, mais que nous n'aurons pas tous 
les jours un Monseigneur de Geneve. Je 1'ai cru 

14. 



322 VIE DE SAINT BRUNO 

/ 

et m'en suis revenu, tout droit, vous demander 
pardon et vousprier d'excuser ma sottise, carje 
vous assure que ignorans fed, et que je ne 
raens point. 

Le Bienheureux Francois fut ebloui de 
c/jtte notable rondeur, candeur, ingennite, sim- 
plicite et declara qu'il etait plus ravi que s'il 
eiit vu Dom d'Affringues faire un miracle (1). 
Saint Francois de Sales passa plusieurs jours a 
la Grande-Chartreuse; il assista meme une fois 
a Matines, ou on lui offrit de chanter une lecon; 
mais il refusa, ne se croyant pas prepare et 
craignant de troubler. 

Le saint et grand eveque venait se refaire et 
se sanctifier encore au milieu cles Chartreux. 

Le Bienheureux Jean-Baptiste de la Salle 
venait y chercher force et lumiere, au milieu des 
projets de fondation qu'il nourrissait et qui le 
tourmentaient. Ce fut en Janvier 1714. Dans 
cette Grande-Chartreuse, ou il trouvait vivant, 
encore plus qu'a Reims, le souvenir de Bruno, 
le Bienheureux de La Salle allait partout, 
repandant d'abondantes larmes, edifiant par sa 
piete les religieux eux-memes (2) . Dans cette 



(1) L'Esprit de saint Francois de Sales, Paris, Gaume, 
1840, t. I, p.20i. 

(2) Le B. J.-B. de.La Salle, par Armand Ravelet, p. 112. 



L'ORDRE DBS CHARTREUX 323 

atmosphere de desert, Dieu parlait particulie- 
remeiit a 1'ame de son serviteur; s'il n'eut ete 
predestine a 6tre le fondateur des Freres 
de la Doctrine chretienne, il fut devenu Char- 
treux. 

Vivant dans ces hauteurs sublimes de la pen- 
see et de la foi, embaumant des parfums de sa 
saintete les regions ou il passe, sanctifiant 
toutes les &mes qui 1'approchent, 1'Ordre des 
Ghartrenx a triomphe de tous les obstacles, a 
echappe sain et sauf a toutes les tempetes. Nous 
laisserions une lacune regrettable dans notre 
travail, en ne signalant pas, au moins, ce cdte 
providentiel de la grande oeuvre de saint 
Bruno. 

Dans la vie de 1'Ordre, on ne doit compter 
pour rien les catastrophes materielles et tout ce 
que le monde repute des malheurs; pour des 
Chartreux, tout cela est bien et leur devient 
occasion de merite. Quand les avalanches ont 
passe, quand les incendies ont tout devore 
dans leurs convents, les Ghartrcux eprouvcnt 
une joie mysterieuse, mais une joie reelle a 
dire la parole de 1'acquiescement : Seigneur, 
que votre volontc soit faite! Le grand mal, le 
seul mal qu'ils reconnaissent et qu'ils redou- 
tent, serait le peche, les divergences dans la 



324 VIE DE SAINT BRUNO 

doctrine, les heresies et les schismes. Dans les 
tourmentes qui passerent sur le monde, Dieu les 
sauva to u jours. 



IV 



La premiere apres leur fondation, fut le 
sehisme d'Occident. II y avait deux papes. : 1'uii 
habitait Rome, 1'autre Avignon; les peuples 
allaient a 1'un et a 1'autre avec leurs pasteurs, 
se reclamanttousd'une bonne foiet d'une ortho- 
doxie egale. De part et d'autre on pouvait en 
effet se couvrir de Tautorite de graves personna- 
ges et meme de grands saints. Ce ne fut pas de 
sitdt qu'on dissipa les nuages qu'on avait jetes 
sur la legitimite d'Urbain VI, elu en 1378. 

Les Ghartreuxdurentsubir les cruelles circon- 

r 

stances que traversal t TEglise : les Ghartrcux 
allemands et italiens furent avec le pape de 
Rome, et ceux de France et d'Espagne suivirent 
le pape d' Avignon. Mais cette question ne fut 
jamais, au sein du grand Ordre, qu'une ques- 
tion de fait et question secondaire par conse- 
quent. L'observance des regies resta la meme 
dans les deux camps et 1'orthodoxie fut par- 
faite. Les Ghartreux italiens se choisirent un 
autre General qui fixa sa residence dans la 



L'ORDRE DES CHARTREUX 325 

Chartreuse de Seitz; mais line voulutjamais 
prendre d'autre titre que celui de Prieur, temoi- 
gnant ainsi de son invincible attachement a 
1'ancien etat de choses. Piusieurs Ghapitres ge- 
neraux tenus a Seitz confirmerent ces vues ; 
il ne manquait que 1'occasion pour voir la pre- 
miere union se refaire. Deux saints lafirent nai- 
tre : Dom Etienne Maconi, General de Seitz,. et 
le R. P. Dom Boniface Ferrier, General de la 
Grande-Chartreuse. Les deux Generaux don- 
nerent leur demission; envoyee au concile de 
Pise, elle fut confirmee par le Ghapitre gene- 
ral tenu le 27 avril 1410 a la Grande-Chartreuse. 
Dom Jean de Griffenberg, prieur de Paris et 
Allemandde naissance, furclu Superieur gene- 
ral : c'etait encore chez les Ghartreux un seul 
pasteur et un seul bercail. 

Des vents plus violents allaient souffler un 
siecle plus tard, les vents de 1'impiete protes- 
tante. 11s renverserent beaucoup de Chartreuses, 
ils amoncelerent les ruines. ils occasionnerent 
delongucs et cruelles souffrances, mais le champ 
des ames echappa a ces fureurs. La pretendue 
Re forme, comme on sait, mit un zele tout par- 
ticulier a persecutor les religieux, en Allema- 
gne comme en France, et comme en Angleterre. 
Pour moraliser les convents, elle enouvraitles 



326 VIE DE SA.INT BRUNO 

portes. Les Ghartreux subirent Fepreuve com- 
mune et la subirent bero'iquement. 

Pendant ce seizieme siecle, trente-neuf 
Chartreuses furent supprimees, vendues, don- 
nees en recompense a des hommes indignes, 
saccagees ou livrees aux flammes ; plus de cin- 
quante Ghartreux verserent leur sang pour la 
foi (1). 

La Grande-Chartreuse fut particulierement 
eprouvee par les exces de toutes sortes de la sol- 
datesque du farouche baron des Adrets. Les deux 
Chartreux, vieillards venerables, qui etaient 
restes au couvent pour essay er de le sauver, 
virent echouer tout ce que leurs cheveux blancs , 
la saintete, la raison et I'lieroisme pouvaient 
donner de puissance a leur parole ; la Grande- 
Chartreuse fut impitoyablement brulee. Les 
Vandales deployerent dans cetincendie, une 
rage et une barbaric qu'on ne vit plus jamais : 
les objets d'art, lescartulaires et les manuscrits, 
les livres les plus curieux et les titres les plus 
rares, devinrent impitoyablement la proie des 
flammes. Des archives si importantes et si dili- 
gemment composees par la main des generations 
de Ghartreux, il ne res ta plus traces. A ce point, 

(1) La Grande-Chartreuse, p. 103. 



L'ORDRE DES CHARTREUX 327 

que les rois de France, Henri III, Henri IV et 
Louis XIV, crurent faire acte de justice, en 
dispensant les Chartreux de fournir leurs titres 
de propriete, au dela de cent ans, attend u que 
leurs anciens titres avaient ete detruits par les 
Huguenots (1). A la suite deces devastations, 
il fut impossible pendant quatre ans de tenir le 
Ghapitre general a la Grande- Chartreuse. 

Mais les persecutions, surtout les persecu- 
tions sanglantes, furent toujours un benefice 
pour 1'Eglise ; 1'heresie protestante ensanglanta 
la blanche robe du Ghartreux, elle fut impuis- 
sante a souiller ces ames filles de Bruno. A 
peine compta-t-on quelques defections dans 
une Chartreuse d'Allemagne. 

Le Jansenisme drape dans son manteaud'aus- 
terite, distille dans des formules mystiques et 
toutes de saintete, devait avoir d'autrement 
graves dangers; c'etait, on pourait dire, une 
heresie a tendances tout afaitcartusiennes. Qui 
sait si les chefs du parti n'avaient pas eu quelque 
illusion etnourriquelqueesperance, ausujctdes 
Ghartreux? II est certain en tout cas que Nicole 
se presenta sous un faux nom a la Grande-Char- 
treuse, pour sender le terrain; Dom Le Masson 

(1) Archioes de I' f sere, seric B. N 2360, f 330. 



328 VIE DE SAINT BRUNO 

qui etait alors General nous a garde ce detail (1 ). 

L'eminent Ghartreux avait compris sans re- 
tard 1'etendue et lagravite du danger; un deses 
premiers reglements fut de se faire adresser a 
la Grande-Chartreuse tous les livres Jansenistes 
qu'on trouverait dans les convents de France. 
II se reservait de les Jeter au feu Iui-m6me. Les 
Jansenistes, outres de tant de vigueur, ne crai- 
gnirent pas de dire que Dom Le Masson avait 
mis le feu a son couvent, en voulant bruler pre- 
cisement les ecrits de la secte, et que cet incen- 
die etait un chatiment du ciel. 

Dom Le Masson n'en continua pas moins son 
osuvre de preservation, en publiant meme a cet 
effet un petit manuel a 1'usage de tous les Char-? 
treux. L'heresie, de soncdte, continuait tous ses 
efforts, et de plus belle. Elle enla^ait dans ses 
filets les grands et les rois, et des homines de 
genie s'en constituaient les apotres. Paris etait 
le centre de 1'heresie. II faut bien le dire, sous 
ces multiples influences, quelques Chartreuses 
avaient ete touchees par le venin. Dom Antoine 
de Mongeffond qui avait succede a Dom Le Mas- 
son dans le Generalat, veillait et agissait comme 
lui. Pour se rendre un compte exact de 1'etat 

(1) Eclaircissements stir la vie de J. d'AreiUhon, p. 55. 



I/ORDRE DES CHARTREUX 329 

des esprits, il ordonna a tous les Chartreux de 
signer le formulaire d'Alexandre VII. Pas un 
seul religieux ne refusa. Gomme les passions 
s'agitaient en France de plus en plus, le Defi- 
nitoire de 1723 redigea une ordonnance speciale 
pour les sept provinces fran Daises. Six adhe- 
rerent pleinement a tous les documents pon- 
tificaux; une seule mit des reserves, celle 
de France- sur-Seine. Le General n'etait pas 
homme a supporter des doutes en matiere de 
doctrine ; il voulut que chaque Prieur demandat 
en public a chaque religieux de son couvent, 
s'il souscrivait a 1'ordonnance cartusienne Quo 
zelo contrele jansenisme. Les reponses devaient 
6tre adressees a la Grande-Chartreuse. 

On pouvait classer les rebelles en trois cate- 
gories : vingt-six refusaient de signer les Bulles 
pontificales ; quartorze inter jelaient appel schis- 
matique; dix retractaient la signature qu'ils 
avaient deja donnee. Trois mois furent donnes 
pour la reflexion a ces info rtunes ; passe ce temps, 
ils encouraient la peine d'excommunication ipso 
facto. Trente passerent en Hollande et formerent 
pres d'Utrech, une espece de Chartreuse mitigee 
soutenue paries Jansenistes de France. Le R. P. 
Dom Boutraisqui nous fournittous ces details, 
dans son volume si documente sur la Grand e- 



330 VIE DE SAINT BRUNO 

Chartreuse (1), doit reconnaitre, apres avoir lu 
les nouveaux reglements de ces infortunes Char- 
treux, que les austerites cartusiennes y etaient 
notablement diminuees. 

De telles def alliances soiit mysterieuses et 
restent effrayantes. Mais si 1'epreuve avait ete 
douloureuse et inouie pour FOrdre, son ortho- 
doxie et son zele pour la vraie foi, venaient de 
briller du plus vif eclat. En dehors de France, 
pas un religieux ne s'etait laisse entrainer par 
1'heresie si caressante de Port-Royal ;sur douze 
cents Ghartreux qu'il y avait en France a cette 
epoque, une trentaine b. peine refuserent de se 
soumettre. Dieu et saint Bruno venaient de 
sauver le grand Ordre du plus grand peril 
qu'il cut couru depuis sa fondation. 



VI 



La Revolution frangaise allait 1'eprouver, 
mais non l'amoindrir. G'est une epoque glo- 
rieuse entre toutes, dans la vie des Ghartreux; 
leur histoire s'y enrichit d'une des pages les 
plus enviables, et ils peuvent ecrire sur leurs 

(1) La Grande-Chartreuse, p. 163. 



L'ORDRE DES CHARTREUX 331 

tableaux d'honneur unnombre exceptionnel de 
victimes, d'apdtres, de martyrs et de saints, 
moissonnes par la faux revolutionnaire. 

L'epreuve fut longue et terrible. La tempete 
s'annongait menac.ante de toutes parts, peja, 
sous le Generalat de Dom Hilarion Robinet, 
en Autriche, dans les Flandres et en Espa- 
gne, quarante-quatre maisons avaient disparn, 
durant 1'espace de quatre on cinq ans. II en 
restait encore cent-vingt deux, et soixante- 
huit etaient en France. Le nuage allait crever 
comme une trombe et tout emporter. Ge qui se 
passa a la Grande-Chartreuse se renouvela 
presque partout, avec des variantes de cruaute, 
d'impiete et de cynisme. Le recit cependant 
qui a ete fait pour la Grande-Chartreuse, est 
particulierement authentique, puisqu'il est 
1'oeuvre d'un temoin oculaire, le V. P. Dom 
Ephrem Coutarel, et il donne des details tres 
caracteristiques. 

En 1790, on fait deux fois Vinventaire de la 
Grande-Chartreuse, et le 31 decembre un 
membre du district vient, accompagne de qua- 
tre gendarmes, reclamer la moitie de 1'argent 
du monastere. Ces reformateurs sont toujours 
k court d' argent. 

Au mois d'avril 1792, trois commissaires 



332 VIE DE SAINT BRUNO 

arrivent avec quatre cents hommes, et un peu 
plus tard, c'est un regiment tout entier. Char- 
treuse est devenue une caserne, et quelle 
caserne! La soldatesque insolente va et vient 
dans tout le convent ; les hdteliers sont sur les 
dents pour servir du matin au soir ces convi- 
ves insatiables ; on pille et devaste dans tous 
les coins ; les tableaux, les saintes images, les 
sculptures, tout est souille et mutile a coups de 
sabres; on penetre dans les cellules d'ou les 
religieux sont chasses apres avoir ete outrages . 
Beaucoup de chambres et de cellules servent 
d'habitation definitive aux soldats, qui s'y ins- 
tallent avec leurs femmes qu'on rencontre sou- 
vent dans les cloitres et dans la chapelle meme, 
pendant les offices. 

Or, c'est dans cette Chartreuse que nous 
retrouvons bien cette physionomie douce et 
impassible du Ghartreux, cette foi du cherubin 
et ce courage hero'ique du martyr : dans cette 
caserne etait res tee en plein exercice la Regie 
cartusienne! Quand 1'heure de 1'office de nuit 
arrivait, 1'excitateur courait comme a 1'ordi- 
naire, porter la lumiere de cellule en cellule, 
mais accompagne, cette fois, de deux fusiliers! 
A tous les coins du cloitre, en se rendant a 
1'eglise, le Chartreux trouvait alors les senti- 



L'ORDRE DES CHARTREUX 333 

nelles de nuit. Quand le jour du spaciement 
arrivait, les Chartreux partaient pour la pro- 
menade flanques de soldats qui faisaient la haie. 
Quand le jour du depart, ou mieux, le jour de 
1'expulsion brutale fut venu (c'etait le 14 octo- 
bre 1792) , les Ghartreux allerent a matines 
comme a 1'ordinaire, et comme a 1'ordinaire la 
messe conventuelle fut chantee. Les cierges de 
1'autel et les lampes du sanctuaire furent 
eteints alors ; les autels furent depouilles, carle 
tabernacle etait vide; les pupitres des stalles 
furent abaisses, les livres se fermerent et les 
voix se turent dans le temple ! G'etait la pre- 
miere fois depuis 1084 : il y avait sept siecles !. 

Quelques religieux, les officiers, resterent 
dans le couvent quelque temps encore. L'heure 
du depart sonna pour eux, le 22 juillet 1793; 
ce jour-la ils etaient mandes a Grenoble, pour 
preter le serment a la Constitution. Gomme un 
Ghartreux ne pent pas apostasier, le refus 
herolquement oppose fut pour eux le chemin 
de la Guyane franchise conformement a la 
loi . 

Un Chartreux, un infirme, Dom Paulin, 
refusa de quitter jamais, et son couvent et sa 
blanche tunique. II vit passer toute la tour- 
mente; il etait encore en vie le 7 avril 1805. 



334 VIE DE SAINT BRUNO 

Ge jour-la, dimanche cles Rameaux, on le 
trouva mort dans sa cellule, a genoux dans 
son oratoire : il avait rendu 1'ame, priant et 
gardant sa regie. G'est le soldat tombant les 
armes a la main. 

G'est la particulierement le Ghartreux : 
chasse de son eglise et arrache de sa cellule, 
il part pour les prisons, pour les pontons, pour 
1'echafaud, avec la meme tranquillite et la 
meme ponctualite, qu'il partait autrefois pour 
matines, au tintement de la cloche du monas- 
tere. Quand la mort est devenue un point de sa 
regie, cc point-la est observe avec la meme 
fidelite que les autres. La regie ! voil&, la vie du 
Ghartreux! Son Ordre n'a ete si grand, n'a 
enfante tant de vertus, n'a garde pendant 
tant de siecles son integrite virginale, que 
parce que sa vie est restee inviolableroent rivee 
a sa regie. Or, cette regie est lapensee, 1'esprit, 
le coeur, la vie meme de Bruno. 

II s'est trouve legislateur & la fagon du divin 
Maitre qui commenga par pratiquer ce qu'il 
voulait enseigner. Ccspit facere et docere. Pen- 
dant seize ans, a la Grande-Chartreuse ou en 
Calabre, Bruno agit et pria; chacun de ses 
actes est devenu un point de la regie cartu- 
sienne. II n'ecrivit cependant pas lui-menie un 



L'ORDRE DES CBARTREUX 335 

seul article de ce grand code monastique. Ce 
fut la tache de Dom Guigues, son cinquieme 
successeur a la tete de 1'Ordre. Selon le inot si 
fin de Dom Boutrais, et il en avait tant! Saint 
Bruno est le Fondateur, et Dom Guigues est 
1'Evangeliste. 

G'est nn point bien etabli dans les annales 
de VOrdre. 



VII 



Dom Guigues fut nomine providentiel. 

Entre en cellule en 1107, il fut elu Superieur 
General peu de temps apres, n'ayant encore 
que vingt-sept ans, et voyant sous sa direction 
de vieux religieux dont plusieurs avaient ete 
compagnons meme de saint Bruno. A sa mort, 
il y avait deja quinze Chartreuses fondees. 
Unc grande uniformite de direction s'imposait; 
ce fut alors, en 1127, que Dom Guigues eut la 
pensee de rediger ses Consuetudines. 

Son intention n'est pas de legiferer et de de- 
creter; il ne le fait jamais. II ne vent etre que 
temoin et constater par ecrit ce qui a ete pratique 
dans 1'Institut depuis sa fondation. La formule 
qui se trouve le plus souvent sous sa plume est 
celle-ci : On a coutume de faire aiiisi. On com- 



33(5 'VIE DE SAINT BRUNO 

prendra tout le sens et toute la portee de cette 
formule, en se souvenant de ce que nous venons 
de dire, que Dom Guigues avaitparmi ses reli- 
gieux des compagnons meme de saint Bruno. 
Aussi les Chartrcux se sont attaches a leur 
regie avec une sainte passion ; ils ont respecte 
les Consuetudines de Dom Guigues jusque dans 
les raoindres details; les reglementations et 
ordonnances qui sont intervenues dans la suite 
des ages n'ont souvent fait que les reproduire, 
les completant quelquefois, mais en restant 
toujours dans le meme cadre. 

A 1'occasion, les Ghartreux ont defendu 
1'integrite et 1'austerite de leur regie contre la 
bienveillance meme, et la bienveillance des 
Papes. 

Urbain V, ancien abbe de Saint- Victor de 
Marseille, epris de la regie de saint Benoit, 
voulait en faire adopter quelques points par 
les Ghartreux. G'etait une faveur qu'il entendait 
leur accorder : Le Superieur general de la 
Grande-Chartreuse devait porter crosse et 
mitre; tout 1'office devait chaque jour etre 
recite en choBur ; tous les repas devaient etre 
pris au refectoire et enfin 1'usage de la 
viande devait etre permis en cas de maladie. 
Telle etait la reforme. 



L'ORDRE DES CHARTREUX 337 

Quand le R. P. Doni Guillaume Raynaldy et 
le Ghapitre general recurent communication 
de la faveur pontificale, ils furent dans la cons- 
ternation. L'obeissance filiale offrait une res- 
source; ils en userent. Le prieur d' Avignon, 
Jean de la Neuville, fut delegue aupres du 
Souverain Pontife, pour plaider la cause de 
la discipline. Son zele lui donna du cceur et de 
1' eloquence; Urbain V. renonga a son projet. 
Laissons, dit-il, en s'adressant aux cardinaux 
qui 1'entouraient, laissons les Ghartreux dans 
leur antique simplicite... suivre leurs pieux 
desirs et perseverer courageusement dans leur 
primitive observance. Et ainsi furent sauvees 
les observances cartusiennes. 



VIII 

L'Ordre des Ghartreux s'organisait de jour en 
jour plus fortement. 

A c6te d'une constitution ecrile, il faut une au- 
torite vivante , directive et interpretative. Saint 
Anthelme, successeur de Dom Guigues dans le 
Generalat, completa 1'oeuvre commencee : Tun 
avait redige les Coutumes; 1'autre fonda le 
Chapitre general. 

13 



338 VIE DE SAINT BRUNO 

Vraiment grande et puissante organisation ! 
Des hommes de premiere valeur ont ete emer- 
veilles en la considerant dans ses details, y 
trouvant comme tout un systeme de gouverne- 
ment qui donnerait des resultats etonnants si 
on pouvait en faire application a la societe 
civile. Notre modeste cadre ne nous permet 
pas d'entrer dans les details, nous ne pouvons 
que donner un aperc,u. 

Le quatrieme dimanche apres P&ques, tous 
les Prieurs se reunissent a la Grande-Chartreuse. 
Le premier jour, les Chartreux se recueillent. 
Le second jour, ils choisissent,. dans des elec- 
tions a deux degres, les huit Definitetirs, c'est- 
a-dire le petit senatquivadeliberersouveraine- 
ment sur toutes les affaires de 1'Ordre, mutations, 
nominations, admonitions, ordonnances, etc. 
Les choses sont du reste extraordinairementfaci- 
litees : des latroisieme seance, en salleduGha- 
pitre,leR. P. General, se leve, se prosterne et 
demande misericorde , c'est-a-dire sollicite la 
faveur d'etre remplace dans sa charge. Tous les 
Prieurs suivent cet exemple, de telle sorte que 
personne plus n'est en charge. Les Definitetirs ont 
pleine et entiere liberte. De plus, toute ordon- 
nance faite dans un definitoire, n'a force de loi 
que pendant une annee ; elle tombe en desuetude , 



L'ORDRE DES CHARTREUX 339 

si elle n'estpas confirmee par le Ghapitre suivant. 

On voit la sagesse consommee d'une telle 
mesure! Une loi, chez les Chartreux, a besoin 
pour etre maintenue, d'etre approuvee par 
ceux qui ne 1'ont point faite. Les abus 
etaient ainsi rendus impossibles; les ecarts 
etaient supprimes sans retard ; il n'y avait pas 
de voie laissee ouverte au caprice. 

Aussi, 1'Ordre des Ghartreux nous apparait 

comme ces montagnes des Alpes au sein des- 

quelles il prit naissance. Les empires se sont 

ecroules a leurs pieds, la face de la terre a ete 

renouvelee, les revolutions du temps et des 

homines ont tout bouleverse : les geants de 

granit ont resiste a tout. L'Ordre des Ghartreux 

est un geant aussi ; comme les Alpes, les pieds 

seuls touchent la terre ; sa tete est toujours 

dans les cieux. II n'y a pas d'o3uvre humaine 

qui ait dure avec cette vigueur inalterable et 

toujours rajeunie. Si 1'Ordre des Chartreux 

n'etait pas 1'oeuvre d'un saint, ce serait 1'osuvre 

d'un genie. On a repete, et on repete de siecle 

en siecle, un mot qui devient un eloge d'autant 

plus glorieux qu'il est mieux merite : 1'Ordre 

des Ghartreux n'a jamais eu besoin d'etre 

re forme parce qu'il ne s' est jamais de forme. 



340 VIE DE SAINT BRUNO 



IX 



On s'est demande si la grande Fondation 
cartusienne etait bien 1'oeuvre personnelle de 
saint Bruno. Nous n'hesitons pas a repondre 
oui. La regie de saint Benoltne lui etait certaine- 
ment pas inconuue, et il dut s'inspirer plus d'une 
fois des pratiques monacales du Mont-Cassin; 
iln'entrajamaisdans ses vues de les reproduire 
ou de s'y astreindre. Sur des points importants, 
]a regie de saint Benoit differe de celle de saint 
Bruno. II suffit, pour s'en convaincre, de par- 
courir les Anciens usages de Cluny de saint 
Ulric, mort le lijuillet 1093, au monastere de 
la Celle, dans laforet Noire. 

Si la psalmodie joue un rdle important dans, 
les deux Ordres, 1'abstinence et le jeune sont 
bien plus rigoureux chez les Chartreux. L'abs- 
tinence ne commengait a Gluny qu'a la sep- 
tuagesime, et les oeufs et le fromage etaient 
autorises jusqu'a la quinquagesime ; en cas de 
maladie le moine pouvait user en tout temps 
d' aliments gras. La regie de saint Bruno les 
interdit absolument, meme en ces cas. 

D'autre part on pent remarquer, parmi les 



L'ORDRE BES CHARTRETJX 341 

usages que signale saint Ulric, des pratiques 
diametralement opposees a 1'esprit de douceur 
de saint Bruno. L'amour de Dieu et 1'esprit de 
sacrifice devaient tout obtenir et tout diriger 
dans sa famille religieuse. A Gluny, le religieux 
coupable de fautes graves etait fustige de verges 
en plein Ghapitre ; si la faute etait publique, le 
coupable etait fustige en pleine place publique. 
Si un frere desobeissait, les autres se saisis- 
saient de lui et le menaient en prison, ou Ton 
descendait par une echelle. On estimait avec 
raison que ce n'etait pas la faute qui deshono- 
rerait le monastere mais son impunite. Or, 
comme le chatiment apres la faute est justice 
et sagesse, on vit parfois prison en Char- 
treuse. 

La regie de saint Benoit admettait la presence 
de quelques enfants au monastere, .et reglait 
meme leurs petites fustigations en cas de fautes, 
sur la chemise . L'austerite de la vie de Char- 
treuse ne Tautorisa jamais. 

Saint Benoit avait recommande particuliere- 
ment le travail des mains, auquel ilfaisait une 
large part dans sa legislation monastique ; . au 
concile d'Aix-la-Ghapelle settlement, du consen- 
tement du pape et de Tempereur Louis le Debon- 
naire, les eveques decreterent que les moines 



342 VIE DE SAINT BRUNO 

seraient dispenses du gros travail, a cause du 
sacerdoce(l). 

Chez les Ghartreux le travail manuel ne depassa 
jamaisles bornes d'une douce et sage diversion. 
Et enfin, marque plus distinctive, le Ghartreux 
possede son ermitage que le Benedictin ne 
connaltpas. 

L'Ordre des Chartreux et TOrdre des Benedic- 
tins repondent deux aspirations differentes de 
1'anie humaine ; Tun est plutot pour les profonds 
labeurs intellectuels, etl'autre pour les medita- 
tions tranquilles et afi'ectueuses. Benoit avait a 
discipliner les natures fortes et un peu sauvages 
du sixieme siecle ; Bruno vivait dans un siecte 
OLI 1'action evangelique avait dejadompte beau- 
coup des emportements de la barbaric des 
peuples. L'oauvre decesdeuxpartriarchesde la 
vie monastique devait necessairement revetir 
un caractere different. 

D'autres ont confondu la vie du Ghartreux 
avec celle du Trappiste. je veux dire parmi ceux 
qui jugent des choses a premiere vue et en 
bloc. Le Ghartreux et le Trappiste paraissent 
rarement en public ; a de tres rares intervaltes 
on remarque dans une gare un froc blanc ou 

(1) Rohrbacher, t. VII, p. 346. 



L'ORDRE DES CHARTREUX 343 

gris; 1'un est Ghartreux, I'autre Trappiste ; 1'un 
et Fautre vivent en dehors du monde et loin du 
monde, dans les longues oraisons, derriere les 
grands murs d'un couvent perdu au milieu des 
bois. Le Ghartreux et le Trappiste ont fini par 
etre confondus. On rencontre parfois de ces me- 
prises dans les milieux meme qu'on croirait 
moins ignorants des choses de la vie religieuse. 

On peut dire cependant que, dans le monde 
monacal, le Ghartreux et le Trappiste sont les 
deux antipodes. Le Trappiste est principalement 
voue au travail manuel ; ce sont les Trappistes 
surtout qui ont verse leurs sueurs a defricher le 
sol de la vieille France et a feconderles deserts. 
Le Chartreux, nousl'avons deja dit, ne connait 
le travail corporel que comme distraction. 

Le Trappiste est toujours en communaute ; il 
prend ses repas dans un refectoire commun, son 
sommeil dans un dortoir commun ; pour vaquer 
a 1'etude, ilest dans une salle commune, etles 
exercices de piete se font surtout en commun. 
G'est 1'oppose de la vie du Ghartreux qui est 
presque toujours seul dans sa cellule. 

Ainsi s'ecoula, calme et tranquille pendant 
des siecles la vie du Ghartreux. 



344 V!E DE SAINT BRUNO 



X 



Arriva 1'heure ou 1'existence meme de 1'Ordre 
flit en jeu; ce fiit apres la grande Revolution 
franQaise. Si le culte catholique etait redevenu 
public et legal en France, si les religieux pou- 
vaient librement rentrer dans leurs couvents 
et reprendre paisiblement la pratique de leurs 
constitutions, la permission de vivre n'en four- 
nissait pas les moyens. 

Le Chartreux ne s'adonne a aucune industrie 
et n'exerce aucun ministere; le pain quotidien 
doit lui venir du dehors. Or, les riches dotations 
avaient ete emportees par le flot rcvolution- 
naire, les puissants bienfaiteurs n'etaient plus ; 
la gene etait partout, au sein de 1'Eglise de. 
France ; dans son couvent le Ghartreux etait 
fatalement condamne a mourir de faim. 

La Providence veillait. 

Dans la Chartreuse de Molsheim (1) en Alsace, 
les religieux avaient trouve la formule d'un 
elixir dont les effets bienfaisants se faisaient 

(i) Construite en 1600 par Charles de Lorraine, cardinal 
eveqtie de Strasbourg, pour abriter IPS Chartreux de cette 
Afille dont la maison venait d'etre brulee par les CaMnistes 
en 1591. 



L'ORDRE DBS CHARTREUX 345 

sentir dans des cas nombreux de malaises, de 
maladies ou de blessures. Or, la Chartreuse de 
Molsheim fut emportee par la Revolution fran- 
c,aise. Son dernier Procureur voyant a la fin 
qu'il ne lui seraitjamais plus possible de relever 
de ses ruines sa maison detruite, fit don de sa 
recette pharmaceutique aux religieux de la 
Grande-Chartreuse qui venait d'etre penible- 
ment restauree. G' etait vers 1820. 

Les religieux infirmes de la maison mere des 
Ghartreux eprouverent souvent 1'efficacite du 
rernede qui leur etait venu de leurs freres 
de Molsheim ; les infirmes du voisinage y 
eurent recours a leur tour, et bientot, dans la 
region entiere, on connut Y elixir souverain de 
Chartreuse. Les religieux purent en faire des 
lors comme un petit (oh ! un bien petit) com- 
merce. Les vieillards de Voiron et de Grenoble 
se souvieniient encore avoir vu le bon frere 
Michel Rey-Mury, venant a jour fixe en leur 
ville, avec son mulet charge de flacons & elixir. 
De cet elixir allait sortir la decouverle providen- 
tielle qui assureraitl'existence etla prosperite de 
1'Ordre, en seniant les bienfaits dans Tunivers 
tout entier. 

Vers 1850 on cut Fidee d'utiliser le residu 
d'ou etait tire V elixir. Qui eut cette idee? on ne 

45. 



346 VIE DE SAINT BRUNO 

saittrop : le Pere Procureur, Dom Louis Gamier, 
disent lesuns; unvulgaire droguiste de passage 
a la Grande-Chartreuse, disent les autres; un 
pharmacien, vieil ami de Dom Louis Gamier, 
pretendent quelques-uns. La Chartreuse etait 
decouverte, decouverte comme par hasard, ou 
plutdt, decouverte par un secret dessein de la 
Providence. 

Ge fut d'abord la Chartreuse verte ayant la 
couleur, le gout et la force de Velixir, mais a 
un degre nioindre ; puis vintla Chartreuse jaune, 
ou se retrouvent le parfum et la saveur de 
V elixir et de la liqueur verte. G'est elle qui a 
surtout acquis grand renom et qu'on a silegi- 
timement denorrimee la Reine des liqueurs 
et la liqueur des rois! II y eut enfin la Char- 
treuse blanche, egalement tres appreciee, mais 
bien inferieure a ses deux ainees. 

L'expl citation de la liqueur de Chartreuse 
commenga tres modestement comme avait com- 
mence le commerce de V elixir. Au lieu d'un 
mulct, il y en eut deux, pour transporter quel- 
ques bouteilles de liqueur dans les villes voisi^ 
lies, Grenoble, Voiron et Chambery; mais le 
frere Michel Rey-Mury fut encore longtemps le 
muletier en chef. Pour reconnaitre les services 
signales qu'il rendit en ce modeste emploi, les 



L'ORDRE DES CHARTREUX 347 

Ghartreuxlui ontaccorde apres sa mortles suf- 
frages particuliers qu'obtiennent seuls les bien- 
faiteurs insignes. 

Tout le monde connait les succes de la pre- 
cieuse liqueur : elle est savouree dans les cinq 
parties du monde; sa royaute estpartout incon- 
testee. Elle 1'a acquise, onpeut le dire, insensi- 
blement, sans reclame, par la seule vertude sa 
superiorite. Les touristes, de plus en plus nom- 
breux au desert de Chartreuse, goiiterent a la 
fine liqueur, la trouverent exquise et por- 
terent partout leurs.eloges enthousiastes. Des 
of ficiers alpins , dit-on, emerveilles de 1'accueil 
seduisant que leur firent les inoines de Char- 
treuse certain jour, auraient pris 1'engagement 
de publier partout la superiorite incontestable 
de leur liqueur. Us ont tenu parole, parole de 
soldat : la Chartreuse est reconnue la liqueur 
sans rivale. 

Les tentatives qu'on fit pour la detrdner res- 
terenttoujours de miserables avortements. Dieu 
sait cependant si les contrefac.ons furent nom- 
breuses et ingenues ! On fagonna les bouteilles, 
on illustra avec ingeniosite les etiquettes, onse 
donnales plus seduisantes marques de fabrique , 
on lane, a des milliers de prospectus : I'cfiuvre du 
contrefacteur fut toujours manifeste a 1'odorat 



3-48 VIE DE SAINT BRUNO 

et aii palais. La reclame effrenee des Industrie Is 
cupides ne servit meme qu'a porter encore plus 
loin le nona de la Chartreuse et contribua puis- 
samment a sa propagation. 

A tous ces industriels la science a prete son 
concours: pharmaciens, chimistes, droguistes 
de tous pays ont reuni leurs efforts; les cor- 
nues, les alambics, les appareils les plus 
perfectionnes ont ete mis en oeuvre ; le secret 
de la fabrication mysterieuse n'a encore pu 
etre surpris. II ne le sera jamais sans doute. 
Des employes du couvent, tentes par 1'appat 
de 1'or, quitterent parfois la Chartreuse et vou- 
lurent essayer de la fabrication; ils ne furent 
jamais heureux; le palais des consommateurs 
protesta toujours contre la contrefaQon. 

La formule de fabrication faillit cependant 
echapper un jour aux mains des religieux; ce 
point est historique. 

Les touristes qui visitaient la Grande-Char- 
treuse, il y a trente ou quarante ans, rencon- 
traient dans les cloitres du monastere un 
personnage de tenue presque bourgeoise; les 
freres et les domestiques le saluaient du nom de 
Monsieur Jacques quandil venait a eux, et 1'ap- 
pelaient Perruque quand il tournait les talons. 
Ce Jacques a une histoire, et la voici: 



L'ORDRE DES CHARTREUX 349 

Entre comme marmiton a la Grande-Char- 
treuse, Jacques se gagna vite 1'estime et la con- 
fiance des religieux et il monta en grade; il 
laissa les torchons et la cuisine pour le plumeau 
et la cellule des dignitaires du couvent. Le Pere 
Procureur 1'avait attache a son service particu- 
lier. Jacques ne savait ni lire, ni ecrire : c'etait 
urie securite de plus pour le Pere Procureur 
gardien des archives et des titres interessant le 
couvent. Un jour Jacques disparalt subitement; 
mais on remarque aussitot qu'avec lui out dis- 
paru de nombreuses pieces, parmi lesquelles 
se trouve la recette de fabrication de la liqueur. 
Jacques en effet s'etait enfui, emportant avec 
luide nombreuses paperasses que devait utiliser 
un sien parent, droguiste a Grenoble. Provi- 
dentiellement le droguiste etait absent quand 
Jacques arriva. Le Pere Procureur de la Grande- 
Chartreuse survint encore a temps; il trouva 
Jacques, fit intervenir Tautorite de 1'eveque de 
Grenoble et obtint sur-le-champ la restitution 
de tous les papiers si audacieusement emportes. 
Jacques fit cependant ses conditions, et par 
condescendance le Pere Procureur s'y rendit; 
ce bon larron aurait sa vie durant deux cham- 
bres et son entretien a la Grande-Chartreuse; 
il recevrait une pension annuelle et aurait la 



350 VIE DE SAINT BRUNO 

faculte de prendre chaquejour unFrere pour lui 
faire une lecture spirituelle ! 

Ainsi fut sauve pourses legitimes possesseurs 
le secret qui est leurtresor. Letresorde la cha- 
rite chretienne, vaudrait-il mieux dire, car la 
caisse de la Grande-Chartreuse n'est guere que 
la caisse d'un vrai Bureau de bienfaisance. On 
y a recours des quatre coins du monde, et cha- 
que jour les lettres y arrivent par centaines ; on 
a compte que la demande moyenne de secours 
etait journellement de 300.000 francs, et quel- 
quefois elle s'est elevee jusqu'a 1 million! 
Toutes les requetes n'ont pas pleine satisfaction, 
sans nul doute ; il est bien rare cependant qu'on 
frappe en vain a cette porte. Depuis cinquante 
ans, il ne s'est peut-etre pas bail une eglise dans 
la derniere des paroisses de France, ouvert une 
ecole, construit unorphelinat, fonde un hopital, 
organise une oeuvre de charite quelconque, 
sans que la Grande-Chartreuse n'ait verse gene- 
reusement son offrande. 

II n'y a plus en ce moment en France, en 
Europe, dans le monde peut-etre, un pretre, un 
religieux, une religieuse^ ayant voulu fonder ou 
soutenir une osuvre, qui n'ait ressenti la bien- 
faisance des Chartreux. Quant aux secours dis- 
tribues aux indigents, aux malades, a tous les 



L'ORDRE DES CHARTREUX 351 

besogneux de France et d'ailleurs, nul n'en 
saura jamais 1'etendue. Les Ghartreux ont voulu 
d'abord rebatir leurs maisons detruites, Saint- 
Bruno de Galabre, Valbonne (Gard), Le Glan- 
diers (Gorreze), Selignac (Ain), Notre-Dame des 
Pres (Pas-de-Galais), Le Reposoir (Haute-Sa- 
voie), Vauclaire(Dordogne), Vedana (Venetie), 
Miraflores (Espagne), Parkminster (Angleterre) , 
La Val-Sainte (Suisse), Main (Allemagne), les 
trois maisons de Moniales; de nombreuses et 
dispendieuses reparations ont ete faites dans les 
autres Chartreuses: les Ghartreux n'ont jamais 
voulu avec egoisme enfouir leurs tresors. Le 
fisc lui-meme y a trouve son compte : la 
Grande-Chartreuse verse annuellement plu- 
sieurs millions dans les caisses de 1'Etat ! 

Et pour tant de mefaits leur existence legale 
est mise en question en ce moment en France, 
au doux et beau pays de France dont les peu- 
ples et les siecles disaient : tout homme a deux 
patries, la France et son pays. 

Ainsi a grandi 1'oeuvre dont posait la premiere 
assise 1'humble muletier de Chartreuse portant 
quelques flacons d'elixir a Grenoble et a Voiron, 
il y a quarante. ans. Les pauvres, les oauvres 
catholiques et la France y ont gagne des res- 
sources immenses ; le Chartreux est reste pauvre 



352 VIE DE SAINT BRUNO 

et depouille de tout dans sa cellule; si son 
regime a gagne quelque chose, c'est en aus- 
terite. On cite de Dom Mortaize un trait qui 
donne bien la juste idee du detachement cartu- 
sien. 

L'eminent General, quelques annees avant sa 
mort, avait obtenu misericorde , c'est-a-dire 
avait pu faire agreer sa demission. Pour ne pas 
etre une gene pour son successeur a la tete de 
1'Ordre, il voulut quitter la Grande-Chartreuse 
et se retirer dans le convent de Pavie. G'etaifc en 
Tannee 1863. Le jour du depart, unjeune novice 
1'accompagnait et chacun avait sa petite valise. 
Par megarde le novice s'appropria la valise de 
Dom Mortaize. Quandil voulut 1'ouvrir, il recon- 
nut son erreur : la valise ne contenait qu'un 
breviaire et une discipline! G'etait la tout le 
bagage du General des Ghartreux changeant de 
residence. 

Je n'etonnerai sans doute pas peu de lecteurs 
en leur apprenant que le Ghartreux goute fort 
rarement, pour ne pas dire jamais, a la liqueur 
qu'ii fabrique. Les regies cartusiennes 1'auto- 
risent cependant, dans quelques circonstances, 
et le General fait don d'un demi-litre de Char- 
treuse a chaque religieux pour le premier de 1'an. 
Pas un religieux n'y touche, me disait un 



L'ORDRE DES CHARTREUX 353 

eminent Prieur, et au 31 decembre de chaque 
annee, tous mes religieux me rapportent intact 
leur demi-litre de Chartreuse en me disant : 
G'est pourles pauvres ! 

L'Academte accorde annuellement ses prix 
devertu; j'ose lui en demander un qu'elle n'a 
pas encore accorde, pour chaque Ghartreux. 
Nous ne 1'avons encore vue couronner nulle 
verlu semblable. 

C'est cette vertu intime du religieux que nous 
allons voir briller au chapitre suivant : la sain- 
tete eminente et indefectible des enfants mettra 
peut-etre encore mieux dans son pi em jour 
Tame du grand patriarche leur Pere. 



GHAPITRE XI 



LE CHARTREUX 



1. Comment on devient Chartreux. II. Personnel d'une 
Chartreuse. III. La cellule et le travail du religieux. 
IV. fitage de la cellule. V. Vie eucharistique du Char- 
treux. VI. L'ame cartusienne d'apres les Annales dc 
1'Ordre. VII. Douce ame'nite du Chartreux. VIII. Sou- 
venirsduretraitant. IX. Mort et sepulture du Chartreux. 



Quand le monde ne salt pas 1'histoire, il fait 
une legende. II en a fait une de tres accreditee 
sur le Ghartreux; il y a le Ghartreux de la 
legende. En voici quelques traits : 

Quand deux Ghartreux se rencontrent, ils se 
saluent de ces mots lugubres : Frere, il faut 
mourir! Et pour vivre de cette pensee, chaque 
jour le religieux va aucimetiere, et chaque jour 
il sort une pelletee de terre de la fosse quisera 
lasienne. Ilia fait ainsi sur mesure. Le Ghar- 
treux vit dans la mort. Aussi ne va-t-on se 
refugier dans une Chartreuse quelorsque la vie 



LE CHARTREUX 355 



estdevenueun fardeau insupportable, apres les 
grands deboires, apres les deceptions sans re- 
mede, apres les chagrins intimes et inconsola- 
bles. 

Le Ghartreux de la legende, du roman et du 
melodrame est un homme aigri et un misan- 
thrope ; c'est un homme qui a vecu et qui est use , 
disons le mot. Telle est la legende ; mais elle est 
aux antipodes de la verite. 

On devient Ghartreux le plus ordinairement 
a la fleur de 1'age et au printemps de la vie, a 
vingt ans. On entre dans sa cellule avec toutes 
les fraicheurs de Tame et toutes ies ardeurs du 
coeur ; on est sans amertume centre les hommes 
et il sernble doux de vivre. Ge n'est qu'excep- 
tionnellement qu'onse presente dansune Char- 
treuse aun age plus avance. Dom Guigues, le 
cinquieme general de 1'Ordre, nous apprend que 
presque tous les Ghartreux entrent fort jeunes 
en religion (1). Six siecles plus tard, Dom Le 
Masson nous dit qu'on entre dans 1'ordre k 
vingt ans environ . Tous les Prieurs aujour- 
d'hui rendent lememe temoignage. Le Ghartreux 
des romanciers n'a existe que dans leur imagi- 
nation. 

(1) Consuetud., cap. LXXX. 



356 VIE DE SAINT BRUNO 



I 



Mais si unjour de la vie, un jeune homme se 
sent superieurement illumine et souleve; si, 
jetant les regards sur le monde, il n'y trouve 
rien de comparable aux grandeurs et aux beau- 
tes dela croix; s'il brule de marcher a sa suite, 
de tomber lui-meme victime et immole a son 
ombre : oh! alors, il peut etre Chartreux! II a 
bien vu et bien compris la devise cartusienne : 
Stat crux dum volvitur orbis. Quand il frappera 
alaporte d'une Chartreuse, il sera recu comme 
un envoye .du ciel. On no lui demandera ja- 
mais de delier les cordons de sa bourse; on 
entre toujours gratuitement. 

Le postulant est accueilli par le Maitre des 
novices, avec un ceremonial qui rappelle les 
episodes bibliques : on lui lave les pieds, comme 
on faisait au voyageur du temps d' Abraham, 
lorsqu'il etait admis aFhospitalite.Mais, comme 
le nouvel h6te entre dans une maison sainte, 
le maitre des novices recite le Miserere. II con- 
duit ensuite le postulant en cellule, etlui remet 
le grand manteau noir qu'il portera an chceur. 
Des le lendemain de son entree au couvent, un 



LE CHABTREUX 357 



jeune homme suit tous les exercices imposes 
aux religieux lesplus anciens; 1'initiation a la 
regie cartusienne est complete, etellese fait sans 
retard. G'est un bien inappreciable. 

Un jeune aspirant mene ainsi des la premiere 
heure la vie qu'il menera dans dix, vingt ou 
trente ans. Un ou deux jours d'experience suffi- 
sentle plus sou vent, pour eprouver les vocations 
de melodrame. Dans le silence ducloitre et dans 
1'isolement de la cellule, toutes les illusions 
tombent sans retard, 1'imagination et la sensi- 
blerie se calment; la realite reste toute nue. La 
cellule, dit un Chartreux dans des vers latins 
qui ne manquent pas de sel, est comme une 
bonne marmite qui se debarrasse elle-meme de 
1'ecume. . 

ApresunmozV d'epreuve, le postulant pent etre 
admis a la prise d'habit. II se presente devant 
la communaute reunie capitulairement, repond 
aux questions que lui adresse le Pere prieur, 
et se retire ensuite, tandis que les religieux se 
prononcentpar scrutin secret sur son admission. 
Quand il est admis, il entre dans la salle du 
Ghapitre, ecoutel'allocutiondu Prieur, etrecoit 
1'accolade de tous les religieux dont il devient 
le frere. Le soir, a 1'heure de vepres, la com- 
munaute entiere accompagne a sa cellule le nou- 



358 VIE DE SAINT BRUNO 

veau religieux. Le Prieur 1'y introduit, en le pre- 
nant par la main efc aspergeant d'eau benite de 
toutes parts. Que le religieux soit saint! que 
la cellule soit benite ! II vaudrait mieux, disait 
Dom Le Massori, niettre le feu a une cellule que 
d'v faire entrer un novice sans vocation. 

u 

Le postulant devient novice. Dans un an le 
novice deviendrajoro/es. Ilparaitra encore dans 
la salle du Chapitre, formulera sa priere, et la 
communaute deliberera encore. 

Quatre ans plus tard, aura lieu la profession 
solennelle, non plus en salle du Ghapitre, mais 
a Teglise du monastere, pendant la grand'messe 
et au moment de 1'offertoire. Un Chartreux est 
une grande victime qui s'irnmole volontaire- 
ment. 

Le religieux n'a pas moms de cinq ans de 
solitude, de silence et de priere, avant de pro- 
noncer ses vo3ux monastiques, etde se lierirre- 
vocablement a 1'Ordre. II n'est point de profes- 
sion profane qui use de telles lenteurs et de ces 
sages ponderations. La regie du Chartreux est 
si austere ! il faut etre bien sur, avant de 1'em- 
brasser, qu'on ne prend pas un fardeau au-des- 
sus de ses forces. 



LE CHARTREUX 359 



II 



Toute Chartreuse est un petit etat ; dans tout 
etat, il faut un chef : ainsi en est-il chez les 
Chartreux. 

A la tete du grand Ordre se trouve place un 
Superieur General. 11 est elu paries religieux de 
la Grande-Chartreuse y residant au moment de 
1'election. Avant d'entrer dans leurs cornices, 
les electeurs Chartreux jeunent pendant trois 
jours etfontdes prieres de jour et denuit, pour 
attirer les benedictions du ciel sur les operations 
electorales. 

Deux Prieurs etr angers, qui ne votent point 
eux-memes, surveillent le scrutinet le president. 
Ce sont eux qui font le depouillement et procla- 
ment 1' elu par ces mots : Habemus Priorem, nous 
avons un Prieur. On attend deux ou trois jours 
encore, etsi aucune reclamation ne se produit 
contre 1'election, les deux presidents la confir- 
ment et deviennent Confirmatetirs aunom du 
Pere et du Fils et du Saint-Esprit . Les elec- 
teurs respondent : . Amen I 

L'autorite de 1'elu est tres grande, puisqu'il a 
Tautorite meme du Chapitre general, pendant 



360 VIE DE SAINT BRUNO 

1'annee ; mais il est responsable de ses actes 
devant le Definitoire qui pourrait le reprendre 
et meme le deposer. Le Reverend Pere, comme 
on 1'appelle, a surtout des devoirs qu'il remplit 
toujours tres Men, ceux de la saintete et de 
1'exemple. 11 a comme servitude la defense abso- 
lue de quitter le desert de Chartreuse sans la 
permission du pape. 

Ghacun de ces details nous revele une sagesse 
etonnante etnous donnele secret dela stabilite 
surhumaine de cet ordre : 1'autorite v est mer- 

ti 

veilleusement sauvegardee, maiselle s'y trouve 
constamment et minutieusement contr6lee et 
contre-balancee. 

Ghaque Prieur dans sa Chartreuse a ses offi- 
ciers qui le secondent : le Pere Vicaire qui le 
supplee quelquefois, le Pere Coadjuteur charge 
des retraitants et le Pere Procureur qui doit 
pourvoir a toutes les choses materielles de la 
maison. Tout est prevu et ordonne; chacun 
reste dans ses attributions; tout se fait avec 
ordre et mesure. L'arbitraire n'a jamais bien 
prise. C'est Vordo cartusien lui-meme qui indi- 
que le jour ou on doit se raser; il porte cette 
petite mention : rasitra. Dans les premiers 
temps, on se rasait six fois par an, aux princi- 
pales fetes de 1'annee. Au milieu du treizieme 



LE CHA.RTREUX 361 



siecle, ilfut decide qu'on se raserait aux calen- 
der de chaque mois; en 1509, on regla que ce 
serait tons les quinze jours (I). Minn ties cartu- 
siennes, dira-t-on : non; vigilance et sagesse, 
vaut-il mieux dire. '. ' ' 

Au-dessous des rangs eleves du sacerdoce se 
tronvent, dans chaque Chartreuse, des freres 
Convers qui completent la communaute et con- 
tribuent pui'ssamment a son parfait fonction- 
nement. Des le temps de saint Bruno, ils se 
distinguerent par leur grande ardeur de sanc- 
tification, et furent entoures dans 1'Ordre d'une 
particuliere revierence. Ils ne sont pas pretres, 
et ne le seront jamais; ils prennent cepen- 
dant part a presque tous les actes de la vie reli- 
gieuse du Chartreux, meme a ^office de nuit. 

Us ne sont irrevocablement attaches hVOrdre 
qu'apres onze ans d'epreuve. Ce n'est pas a la 
legere qu'on agit dans les Chartreuses, on le 
voit. Les Freres se trouvent encore partages en 
deux categories : freres Convers et freres Donne's. 
Les premiers ont le vetement blanc, portent la 
barbe et ont la tete rasee; les seconds ne por- 
tent le vetement blanc que les dimanches 
et fetes ; ils sont sans barbe et n'dnt pas la 

(l)Le Masson, Annales, 229 et 289. 

16 



362 VIE DM SAINT 1UUJNO 

tele rasee. Ge sont eux qui s'occupent surtout 
aux travaux exterieurs de la maison. 

On vit quelquefois des personnages eminents 
envier la vie de ces Freres Gonvers et entrer dans 
leurs rangs. Odilon de Chateauneuf, le pere 
meme du saint eveque de Grenoble dont le nom 
occnpe une si grande place en ces lignes, lepere 
de saint Hugues ! voulut etre Frere de la Grande- 
Chartreuse, du consentement de sa vertueuse 
epouse. Guillaume de Nevers que Louis VII 
partant pour la seconde croisade, voulait adjoin- 
dre a Suger nomme regent du royaume, aim a 
mieux la bure de Frere Gonvers a la Grande- 
Chartreuse que ses vetements de soie au palais 
des rois. Son fils aine ayant ete lui rendre 
visite, ne le trouva pas au monastery. II sortit 
pour aller a sa rencontre. Sa surprise fut plus 
grande encore qu'il ne 1'attendait : descendant 
des hauteurs du Bovinant, son pere lui apparut 
portant sur ses epaules une charge de laine! 
G'etait 1'epoque de la tondaison des bre- 
bis. 

II n'est pas rare de rencontrer, dans les char- 
tes du moyen dge, les noms des comtes de 
Nevers ou des celebres Allemand du Dauphine 
comptes parmi les Freres Gonvers. La foi et les 
exemples des Ghartreux relevaient les plus 



LE CHARTREUX 363 



modestes emplois, au niveau des charges les 
plus hautes et les plus convoitees. 



Ill 



La vie du Ghartreux s'ecoule surtout dans sa 
cellule; riennepourrapeut-etre mieuxendon- 
ner la juste idee quela description memed'unc 
cellule. A pen de chose pres, elles sont de tous 
points identiques; qui en a visite une, connalt 
le detail de toutes les autres. Penetrons done 
respectueusement dans cette demeure ; c'est a 
la fois le domaine du Chartreux et son champ 
d' action. 

Tout d'abord, si nous voulons tout voir, 
levons un peu la tete et regardons au-dessus de 
la porte d'entree : chaque cellule est marquee 
d'une des lettres de 1'alphabet. G'etait 1'usage 
dans les anciens monasteres de la Thebalde. 
Regarclons un petit guichet ferme, pratique sur 
un cote de la porte, avec un cordon de sonnette 
qui court le long du mur. G'est par ce guichet 
que le religieux regoit sa nourriture; le Frere 
Gonvers qui Tapporte chaque jour, promenant 
sa petite charrette a travers le cloltre, ouvre 
le guichet, y depose le repas, reform c et th-c le 



364 VIE BE SAINT BRUNO 

cordon de la sonnette. Le Chartreux ne voit 
meme pas le bon Convers qui le sert. S'il a 
besoin de quelque objet, il en fait demande sur 
un petit billet marque de la lettre de sa cellule 
et depose toujours au guicket. C'est la encore 
que le religieux trouvera ce qu'il a demande, 
conime si au temps d'Antoine un oiseau myste- 
rieux devinait ses besoins et le servait a sou- 
hait. 

Le Frere hdtelier qui vous accompagnera a 
travers le cloitre, vous fera sans nul doute 
remarquer la particularite si ingenieuse des 
serrures qui ferment chaque porte de cellule : 
en passant, et d'un simple regard, quelqu'un 
d'entendu peut savoir si le religieux est chez 
lui, s'il a visite, ou s'il ne peut recevoir; la 
disposition des differentes pieces de la serrure 
dit tout cela. Tellement 1'esprit cartusien a ete 
ingenieux pour proteger le silence dans ses 
cloitres ! 

Penetrons maintenant. 

En face de la porte d'entree, s'ouvre un pro- 
menoir assez long, assez large, et voute comme 
tout le rez-de-chaussee. Quand les pluies, les 
neiges et le froid empecheront le Ghartreux de 
sortir au dehors, le promenoir suffira pour sa 
recreation solitaire. Tout ce rez-de-chaussee de 



LE CHARTREUX 365 



la cellule, du reste, est destine au delassement 
du religieux, et il est organise pour cela. Du 
promenoir on passe dans une vaste piece qui est 
comme partagee en deux parties distinctes par 
un arceau de la voute : d'un cdte est le biicher, 
de 1'autre le laboratoire. Le bucher est appro- 
visionne de bois et de tout ce qu'il faut pour le 
refendre, hache, coin et maillet. Dans le labo- 
ratoire se trouve un bane de menuisier avee 
tous les outils necessaires, scies, rabots, etc. et 
un tour parfaitement monte, pour tous les 
ouvrages plus delicats qui pourraient plaire au 
religieux. Le sage Fondateur, qui a menage une 
solitude si complete autour de ses enfants, n'a 
pas voulu les tenir dans une contrainte sans 
reldche ; dans ces differents travauXj 1'esprit se 
detend sans sedissiper, etle corps s'exerce sans 
se fatiguer. G'est aussi le champ laisse ouvert 
pour la liberte du religieux. Si le saint Fondateur 
a voulu assouplir la volonte humaine et rendre 
meritoires tous les actes de la vie par 1'obeis- 
sance, il n'a voulu ni detruire la spontaneite, 
ni rendre automatique 1'obeissance. Dans son 
buclier et son laboratoire, le Ghartreux vaque 
tres libremeut aux travaux de son choix. 

De son promenoir il entre dans son jardin, et 
c'est encore la un champ de liberte. II peut a son 



366 VIE DK SAINT BRUNO 

gre en tracer le dessin, y faire des plantations, y 
multiplier les fl.eu.rs et les fruitiers; c'est son 
domaine." II n'en a pas la propriete, le religieux 
ne possede rien ; mais on lui en laisse toute la 
jouissance etl'exclusive culture. 

Au temps de saint Bruno, toutes differentes 
etaient les occupations recreatives des Ghar- 
treux. Us ne s'adonnerent jamais aux penibles 
travaux des champs comme d'autres religieux ; 
ce fut toujours dans 1'Ordre la tache des Freres 
Convers : Les Ghartreux copiaient des manus- 
crits. 

L'invention de Gutenberg fit comme une 
petite revolution dans leurs paisibles cellules, 
en changeant completement leur genre de tra- 
vail. Au chapitre vingt-huitieme de ses Gout ti- 
mes, Dom Guigues donne le detail de tous les 
instruments qu'on fournira au religieux ecri- 
vain : Un encrier, des plumes, de la craie, 
deux pierres ponces, deux petites cornes, un 
canif, deux rasoirs pour racier les parchemins, 
un crayon de plomb, une regie, une planche a 
dessin, des parchemins et une pointe a ecrire. 
Le travail etait partage parmi les religieux, selon 
les aptitudes : les uns copiaient, les autres met- 
taient la ponctuation ; quelques-uns plus ha- 
biles enluminaient les manuscrits, les couvrant 



LE CHARTREUX 307 



de ces inimitables majuscules dont le dessin et 
la couleur provoquent encore 1'admiration ; 
quelques autres enfin plus instruits, expur- 
geaient les textes et les ramenaient a leur cor- 
rection premiere. C'etait oauvre de science et 
oeuvre de prog-res. Quel malheur! que les 
nombreux incendies de la Grande-Chartreuse 
n'aient & peu pres rien laisse subsister de tant 
de merveilles! 

Les Ghartreux furent cependant loin de se 
plaindre de Theureuse innovation que 1'impri- 
merie allait mettre dans leur vie ; ils s'en re- 
jouirent, i'utiliserent, et contribuerent de tout 
leur pouvoir a son developpement. Ils eurent 
pour amis les premiers imprimeurs, offrirent les 
premiers leurs manuscrits & 1'art nouveau, et se 
firent imprimeurs eux-memes. Des 1477, on 
trouve VH'istoria flendae Crucis, impriniee a 
Parme, per fmtres Cartusix. La Grande-Ghat^ 
treuse eut son imprimerie des le seizieme siecle, 
et Dom Boutrais que nous suivons dans tous ces 
details, a compte quinze de leurs maisons qui 
eurent bientot leur imprimerie (!)'. 

(1) La Grande-Chartreuse, p. 287. 



368 VIE DE SAINT BRUNO 



IV 



Nous avons fait bien longue digression. Reve- 
nons au petit jardin du Ghartreux, pour con- 
tinuer notre visite ; entrons encore dans le 
promenoir, prenons 1'escalier et montons au 
premier etage. En gravissant les marches, don- 
nons au moms un regard & une petite croix qui 
s'y trouve placee, d'apres un usage quiremonte 
pourle moins au quatorzieme siecle. Dom Henri 
de Kalkar, prieur de Cologne (1365), nous en a 
raconte 1'origine. 

Un jeune novice, d'abord plein d'ardeur, 
s'etait ensuite refroidi. 11 avait particuliere- 
ment horreur de la chape noire que por- 
tent au choeur.les novices. Ce novice attiedi eut 
un songe : Le Sauveur charge d'une lourde 
croix, faisait les plus grands efforts pour gravir 
les degres de la cellule. De quoi le novice, 
rempli de pitie, tdchait de 1'aider pour faciliter 
la montee. Mais Notre-Seigneur indigne lui fit 
quitter la croix, disant : De quoi voiis vantez- 
vous de porter ce pesantfardeau, puisque vous 
meprisez de porter en ma faveur une chape si 
legere ! Et maintenant, chaque fois que le 



LK CHARTRE13X 360 



Ghartreux monte ou descend son escalier, la 
petite croix de bois Jui fait son petit discours 
sur la generosite an service de Dieu. 

La premiere chambre que nous rencontrons 
est une piece assez vaste avec cheminee. Des 
les premiers temps dela fondation, cette cham- 
bre servit de cuisine, car le religieux preparait 
lui-meme une. partie de ses aliments; le Gha- 
pitre de 1276 abolit cette coutume, pour eviter 
une perte de temps assez considerable . 

La seconde chambre sert de chambre a cou- 
cher; c'est la qu'est le lit du Ghartreux, une 
espece de lit breton, une sorte d'armoire. Jus- 
qu'a la fin du siecle dernier, cette armoire avait 
eu meme ses volets en bois, ce qui permettait au 
religieux de se fermer comme dans un tombeau, 
pour mieux se garantir du froid ; mais depuis le 
dernier siecle, les volets ont ete remplaces par 
dcs rideaux. Si on tient a connaltre par le detail 
cette literie monastique, voici : une paillasse de 
grosse toile, un traversin, des couvertures de 
laine, mais pas de draps de lit. G'estla que le 
religieux s'etend et se couvre pour prendre son 
repos, mais sans se devetir jamais lui-meme. 

A cdte du lit, se trouventune stalle etunprie- 
Dieu fixes ; c'est ce qu'on appelle 1'Oratoire. G'est 
la que passe la plus grande partie de son temps 

16. 



370 VIE DE SAINT BRUNO 

le Ghartreux, a genoux, assis, debout, pros- 
terne, decouvert, comme s'iletait au choeur reci- 
tant Foffice. Ge petit reduit se trouve ainsi 
eleve aux grandeurs d'un temple, et le monas- 
tere entier transforme en orgue de louange. 
Ghaque cellule est une note et une touche du 
divin clavier. Entre les deux chambres a ete 
menage un petit cabinet ; c'est un cabinet de 
travail. Du cote oppose est un autre long gui- 
chet; c'est par la que le religieux Excitateur 
donne la lumiere au religieux qu'il vient reveil- 
ler pour 1'office de nuit. 

Vous etes-vous demande on le religieux 
prenait son repas? la regie 1'a prevu evideni- 
ment et a impose une obligation : c'est dans 
I'cmbrasure de la fenetre. II y a la un rayon 
fixe qui sert de table. Un tiroir etabli au-des- 
sous contient la fourchette en bois, la cuiller 
en bois et 1'assiette en bois : c'est le convert 
cartusien. La fenetre donne vue sur le jardinet. 
En prenant son repas, le Ghartreux sera rejoui 
et distrait par la vue des fleurs, des plantes et 
des fruits de son parterre ; il aura devant lui les 
grands arbres et le grand ciel; il respirera a 
pleins poumons 1'air pur et abondant du 
desert. Ainsi Fa voulu saint Bruno, et qu'il a 
voulu sagement! 



LE CHARTKEUX 37 i 



Pendant son repas, le Ghartreux a presque 
toujours une charmante distraction que la Provi- 
dence lui menage. A lalongue, les oiseaux qui fre- 
quentent le voisinage des Chartreuses connais- 
sent certains points de la regie; 1'heure du repas 
lie les surprend jam ais. Rest rare qu'ace moment 
un Ghartreux n'ait pas pour compagnon, moi- 
neau, mesange, fauvette, roitelet ou bouvreuil. 
Gette blanche apparition & la fenetre n'epouvante 
point 1'oiseau ; ce regard quile fixe 1'attire aulieu 
de reffrayer; cette main qui se tend vers lui 
semble caressante, et il approche, et il s'avance 
jusqu'abecqueter parfois, dans la main du reli- 
gieux, la mie de pain qu'il tend. N'est-ce pas 
la encore la conquete de la nature par la sain- 
tete ? G'est une scene qui ne deparerait pas la 
vie de saint Francois d'Assise ! 

La cellule du Ghartreux n'est pas une simple 
chambre, comme auraient pu le croire beau- 
coup de profanes ; c'est un veritable ermitage 
avec toutes ses dependences. Quelques-uns 
trouveront peut-etre que c'est beaucoup pour 
loger un seul religieux; 1'experience a demon- 
tre que ce n'etait pas trop. 

Les cellules sont echelonnees le long du 
grand cloitre qui forme toujours un grand 
quadrilatere voute. Au milieu du quadrilatere 



Ss 

372 VIE DE. SAINT BHCNO 

est un enclos mure, au milieu duquel s'eleve. 
toujours une croix monumentale : c'est le 
cimetiere, grave etsolennel, ou siffle tristement 
le vent, en passant a travers les pins et les 
cypres qui 1'ombragent. Quand le religieux sort 
de sa cellule et traverse le cloitre, il entend la 
comme un chant de-la mort. II fait ce parcours 
trois fois par jour : la nuit pour 1'office, le 
matin pour la grand'messe et le soir pour 
vepres. 

Si le Ghartreux est souvent seul, il est quel- 
quefois aussi en communaute. 



V 



Cette vie nous est apparue comme un hom- 
mage incessant au Dieu eucharistique. L'Eu- 
charistie en effet est le foyer de tous les 
devouements, la source detoute saintete, la vie 
de tous les monasteres. On ne conc.oit pas 
mieux une armee sans general, un foyer sans 
une mere, qu'un couvent sans tabernacle. 
Aussi voit-on toutes les families religieuses 
rivaliser de saintes ardeurs aupres de 1'Hostie 
sainte. Mais, nous devons 1'avouer, nous 
n'avonsjamais mieux senti cet amour filial du 



LE CHARTBEUX 



373 



cceur chretien que -dans une Chartreuse. Tout 
1'y rappelle, tout 1'y atteste, tout 1'y alimente. 
Le plan meine des Chartreuses semble etre 
sorti de cet amour dont elles ne sont qu'une 
brillante tloraison. 

On peut le remarquer : a peu de chose pres, 
toutes les Chartreuses se ressemblent. Les cellu- 
les dans leur ensemble forment le cadre gran- 
diose sur un c6te duquel se detache toujoursla 
chapelle; le grand cloitre, le lieu saint du Char- 
treux, n'est que lavoie triomphale qui conduit 
au tabernacle. Sa cellule et la chapelle, voila 
pour le religieux tout 1'univers ; il va et vient 
de Tune a 1'autre, tous les jours de sa vie, 
toute sa vie. Pourquoi irait-il ailleurs? le Ghar- 
treux s'est donne corps et ame a Jesus-Christ ; 
il s'est donne tout de bon : il n'est jamais plus 
heureux qu'aux pieds de celui qui a regu son 
offrande et a qui il est jaloux de la renouveler. 

Le crime cherche 1'ombre et vit dans les 
tenebres ; les saintes amities aussi aiment le 
mystere des nuits, et les immolations reparatri- 
ces ne se consomment jama is avec plus d'a-pro- 
pos qu'aux heures ou les fautes se multiplient, 
aux heures de lanuit. Pour cette double raison 
Bruno en fit choix pour les longues psalm odie's 
de ses enfants. 



374 VIE DE SAINT BRUNO 

II eut aussi et surtout la raison du coeur 
aimant ; ne pas delaisser une nuit entiere, sans 
adorations et sans hommages, le divin prison- 
nier du tabernacle. Et ainsi, on assiste dans 
une Chartreuse au spectacle le plus surprenant 
qu'on puisse voir : A onze heures, au son de la 
grande cloche du monastere,le cloitre au silence 
si eloquent s'anime tout a coup. Les portes des 
cellules s'ouvrent, a la minute pres, sur tous 
les points; de grancles ombres blanches en 
sortent mysterieusement; de petites lanternes 
aux lueurs vacillantes se succedent et se sui- 
vent, toutes dans la meme direction ; ces 
ombres marchent silencieuses, empressees 
dans un defile solennel ; en un instant, le cloi- 
tre a retrouve le silence et Tobscurite qu'il 
venait de perdre : c'est 1'arrivee des religieux 
au choeur pour 1'office de nuit. 

La chapelle est sombre ; seules les lampes du 
sanctuaire dissipent un peu 1'epaisseur des 
tenebres. 

Une lampe projette sur le livre de la priere 
liturgique sa lumiere intentionnellement voilee, 
en laissant le religieux comme dans une 
penombre. II se tient debout, le capuchon sur 
la tete, immobile comme une de ces statues dc 
marbre dont sa robe rappelle la blancheur. II 



LE CHARTREUX 



375 



se recueille en attendant que commence 1'of- 
fice. 

Au signal donne, toutes les statues de mar- 
bre flechissent le genou et la priere commence. 
Tour a tour on chante et on psalmodie; tour a 
tour, on est debout, a genoux ou incline ; tour a 
tour les lampes brillent ou se voilent, selon 
que le religieux peut se fier a sa memoire ou a 
besoin de recourir a 1'antiphonaire. 

Le Seigneur voit et entend au milieu de la 
nuit; le Chartreux est eclaire par une autre 
lumiere que celle du soleil et des lampes : la 
priere continue toujours. Elle prend des accents 
particuliers de force et d' emotion. Ce ne sont 
plus des voix qu'on entend, ce sont des ames; 
Tune a la tendresse, Tautre la componction; 
celle-ci donne plus forte la note de la peni- 
tence, celle-l laisse mieux distinguer les 
accents de 1'amour : c'est un concert divin. Les 
anges doivent en etre emerveilles et regretter 
de ne pouvoir y meler leurs voix. II se prolonge 
du reste, on pourrait dire, jusqu'a epuisement 
des forces humaines. Lesrossignols, au dire de 
charmantes legendes, rendent quelquefois le 
dernier soupir avec la derniere note de leur 
gosier. Le Ghartreux semble envier le sort du 
rossignol. On croirait qu'il veut mourir en chan - 



376 VIE DE SAINT BRUNO 

tant la louange divine. II etait arrive au choeur 
a onze heures ; le plus souvent il ne le quitte 
pas avant deux heures du matin! S'il grelofcte 
de froid, en hiver, il offre cette souffrance avec 
sa priere ; s'il etouffe sous son epais vetement 
de laine, en ete, il endure encore et prie en 
souffrant. Le souffle qui lui vient du taberna- 
cle le rechauffe en hiver et le rafraichit en ete ; 
ce souffle penetre Tame comme le corps : le 
Chartreux quitte toujours a regret sa stalle. 
Gette veille prolongee comme une garde d'hon- 
neur aupres du Dieu eucharistique, est chose 
si douce a son ame ! J'ai vu souvent de pieux et 
eminents Ghartreux; j'ai pu surprendre quel- 
ques-unes de leurs impressions sur les epreuves 
et les joies de la vie religieuse; il y a eu unani- 
mite sur le point : Les meilleurs moments de 
la vie du Chartreux sont ceux de 1'office de 
nuit! 

Sorti du choeur a une heure si avancee de la 
nuit, le Ghartreux s'y retrouve presque a 1'aube 
du jour, pour la messe conventuelle : le taber- 
nacle, c'est sa vie. Les ceremonies de cette 
messe solennelle sont un pen particulieres et 
1'attention est vivement excitee. La piete et la 
foi ne sont pas moms edifices en presence 
d'hommes miirs, de vieillards, remplissant 



LE CHARTREUX 377 



leur office de tlmriferaire, d'acolyles, avec la 
ponctualite religieuse de jeunes et fer vents 
seminaristes. 

La premiere fois que j'assistai a cette messe 
conventuelle, je fus secoue d'un vrai saisisse- 
ment. Aux premiers tintements de la cloche qui 
avait annonce 1' elevation, un sourd ebranlement 
s'etaitproduit au milieu desstalles : les religieux 
venaient de s'etendre tout de leur long, la face 
centre terre, pour n'assister qu'aneantis pour 
ainsi dire, au prodige qui allait s'operer sur 
1'autel, pour adorer le front dans la poussiere 
la divine victime. Je n'ai jamais entendu de 1 dis- 
cours sur la presence reelle secouant mon ame 
et ravivant ma foi, comme cette prostration 
des Ghartreux . Gette adoration telle que 1'ins- 
pire et 1'anime la foi vivante du religieux n'est 
plus une simple ceremonie, c'est un transport 
ct un elan sublime de 1'anie humaine vers le 
Dieu eucharistique, c'est la foi agissante, la foi 
qui transporte les montagnes. Jesongeais alors 
a la foi du centenier, a la foi de saint Louis, a 
la foi de sainte Therese; etlafoi du Chartreux 
me sembla comparable a celle de tous ces 
saints. 

La messe conventuelle etait finie. Un reli- 
gieux se disposait a celebrer le saint Sacrifice a 



378 VIE DE SAINT UUUiSO 

un petit aulel de la chapelle. Je suivais tous ces 
rites avec emotion. Et je vis leGhartreux comme 
effraye par la grandeur de 1'acte qu'il allait 
accomplir : surles gradins de Tautel qu'il allait 
gravir, il venait dc se coucher encore, pour 
s'aneantir, pour demander misericorde, pour 
6tre moins indigne. G'est un usage, comme un 
rite chez les Ghartreux : comme premiere pre- 
paration, le religieux qui va celebrer la sainte 
messe, baise la poussiere des marches de 1'au- 
tel. 

Bruno pcut etre fier de ses enfants ; la parole 
recueillie sur sa lovre expirante est toujours 
presente a leur co3ur et anime leur vie ; cette 
vie est la predication emouvante du dogme 
eucharistique. Elle dure depuis huit siecles, elle 
est incessante, et elle sefait sous tous les cieux. 
G'est la plus efficace ; c'est la predication de 
1'exemple. En penetrant a ce degre de la foi 
eucharistique Fame de sa famille religieuse, 
Bruno a fait plus qu'en ecrivant de savants trai- 
tes. Les savants traites ont grandes chances, et 
de plus en plus, de ne pas sortir des rayons 
des bibliotheques ; cette vie eucharistique est 
une predication emouvante et sans fin. 



LE CHAUTREUX 379 



VI 



Vivant dans ce voisinage. de la Divinite, le 
Ghartreux en arrive a n'avoir presque plus rien 
d'humain. Son langage semble "comme mys- 
terieux, ses actes deviennent inexplicables ; 
actions et paroles revelent un fond moral nou- 
veau et inconnu : c'est Tame cartusienne, c'est 
1'atmospliere cartusienne, cela! Ge sont des as- 
pirations, des elans, des desirs, des etats d'ame 
qu'on n'a plus rencontres. Quelques eclios 
recueillis ici et Ik, dans les annales de 1'Ordre, 
feront mieux comprendre notre pensee. 

Hugues de Lincoln, Procureur de la Grande- 
Chartreuse, et qui etait devenu eveque en 1186, 
avait toujours voulu vivre en Ghartreux, memo 
sous la mitre. Mourant a Londres, il sollicita 
une derniere faveur : Oh! que jarnais, disait- 
il, le cilice ne m'abandonne. II adoucit plus 
qu'ilne blesse; il aide plus qu'il ne gene! 

Jean Birelle, 1'illustre Limousin, elu General 
en 1346_, sauve de la tiare selon ses desirs, 
refusa toujours obstinement la pourpre romaine 
que lui offrait Innocent VI, un autre grand 
Limousin elu a sa place. Quand on lui rappelait 



380 VIE BE SALNT BRUNO 

ces glorieux episodes desa vie, il repondait par 
un doux sourire : Moipape! je ne suis qu'un 
pauvre moine, je vivrai et mourrai dans mon 
cloitre et pas ailleurs ! 

II mourut le 6 Janvier 1361. Quand il eut 
rec.u les derniers sacrements, il demanda a 
rester seul. On se retira. Plusieurs heures apres, 
un Frere passant devant la cellule, entendit des 
soupirs et entra. II fut epouvante : Dom Jean 
s'etait traine comme il avait pu & 1'oratoire de 
sa cellule, et la, agenouille, accroupi, priantet 
versant d'abondantes larmes, il etait comme 
agonisant. II voulait mourir, observant sa regie ! 
On trouva sur lui un cilice bien plus rude que 
celui des autres religieux plein de noeuds, 
d'un poil tres apre, fait en forme de camisole, 
serre, avecdesmanches, et descendant jusqu'au 
genou . En apprenant sa mort, Innocent VI 
s'ecria : Nous venons de perdre le premier 
clerc et le plus ill ustre moine du monde entier. 

Le R. P. Dom Guillaume, qui s'etait vu me- 
nace de la tiare comme Dom Birelle, par onze 
cardinaux sur vingt-six (1389), refusala pourpre 
encore plus obstinement que lui : A mon age, 
ce n'est pas la pourpre qu'il me faut, c'est un 
linceul! 

Dom Antoine du Gharne qu'on avait voulu 



LE CHARTREUX 381 



arracher a sa cellule, pourle placer a la tete de 
1'Ordre, put enfin obtenir misericorde, c'est- 
a-dire revenir dans cette cellule qu'il ne s'etait 
jamais console d 'avoir quittee. 

Un jeune novice de Gahors jete en prison 
avec ses confreres, pendant les troubles du 
Protestantisme, voulut prononcer ses voeux 
solennels dans le cachot meme, sitdt que 
1'epoque de sa profession fut arrivee. 

En ces memes temps, le V. Pere Dom Laurent, 
vicaire de la Chartreuse de Bonnefoy, etaitaussi 
en prison. On letorturait ; les soldats du farouche 
Chareyre 1'interrogeaient brutalement ; il se tai- 
sait toujours. u Pourquoi ne point repondre? 
lui disait-on. Parce que le silence est une 
des principales regies de mon Ordre, repon- 
dit le martvr. 

ti 

Avec Dom Jerdme Marchant, c'est le sublime 
de la pensee, de la vertu et de Faction; ses 
inspirations sont prodigieuses et lui sont toutes 
personnel! es. 

.Souvent, bien avant Theure de matines, il 
etait a 1'eglise, les pieds nus, un cierge a la 
main, proferant ces paroles devant le Saint- 
Sacrement : Vous etes le Christ, fils du Dieu 
vivant! L'avant-veille des grandes fetes, il 
passait plusieurs heures a balayer et a nettoyer 



382 VIE DE SAINT BRUNO 

le lieu saint. Parfois, apres matines, pendant 
les nuits d'hiver, il allait au cimetiere et y pro- 
longeait sa priere au milieu des neiges. II eut 
la passion de la charite jusqu'a recueillir en 
cachette un lepreux, le nourrir dans sa cellule 
et le coucher dans son lit. Souvent il appelait 
quelque petit mendiant, lui donnait son diner, 
et se contentait pour lui des croutes de pain 
sales et dures que 1'enfant portait dans le bis- 
sac. En re tour le mendiant devait donner au 
General des Chartreux sa benediction, dans les 
termesquiluietaient suggeres : Seigneur mon 
Dieu, disait 1'enfant, benissez le frere Jerome 
Marchant qui est un miserable pecheur. Quels 
secrets d'humilite savent trouver les saints! 
Le Chapitre general dut intervenir pour 
moderer tant cVausterite. Les Cartes capitulaires 
de cettc epoqne font c defense au Reverend 
Pere deveillerle soirjiisqu'a matines, de rester 
en oraison en plein air au cimetiere apres 
1'office de nuit, de faire tant de jeunes , etc. 
Les exemples du saint Prieur avaient entraine 
toute lacommunaute. Le Pere Yicairefut oblige 
de visiter les cellules et d'en oter les instru- 
ments extraordinaires de penitence dont quel- 
ques religieux usaient avec trop de rigueur. 
Vers la fin de 1588, ^apprenant tout a coup que 



LE CHARTREUX 



la tannerie et la corroirie etaient en flammes, 
Dom Jerdme tombe a genoux pour reciter le 
Te Deum! Quatre ans plus tard, la veille de la 
Toussaint, Fincendie eclate encore, et cette 
fois an monastere meme. Dom Jer6me court a 
1'eglise, ouvre le tabernacle, et, le saint ciboire 
entre les mains, il repete sans fin le cri de sa 
reconnaissance : Le Seigneur a bien fait 
toutes choses ! Emportant le Saint-Sac re ment, 
pendant que la toiture est en flammes et queles 
lampes du sanctuaire et du choaur tombent avec 
fracas, arrive sur une eminence qui domine 
tout le monastere, il se retourne vers la Char- 
treuse a demi consumee et la benit avec le 
Saint-Sacrement, en pronongant ces mots : Sit 
nomen Domini benedictum in ssecula I 

Dom Alphonse Louis, frere aine de Richelieu, 
vecut ving-t ans Chartreux. Devenu archeveque 
d'Aixetde Lyon , Cardinal , pro viseurde Sorbonne 
et grand aumdnierde France, il regretta touj ours 
sa cellule. Onl'entendita ses deruiers moments 
dire qu'il aurait mieux aime mourir sur le lit 
de Dom Alphonse que sur celui du cardinal. 

Dom Charles-Marie Saisson, un des derniers 
Generaux de 1'Ordre, frappe mortellement en 
decembre 1876 par une apo^lexie, retrouva 
cependant quelques forces et vecut quolques 



384 VIE DK SAINT BRUNO 

mois encore. Presque agonisant, on lui demand a 
s'il voulait quelque chose : Oui, murmura-t-il, 
le ciel! Le religieux temoin de cette scene 
sublime nous a repete ce mot admirable. 

Le ciel! voila 1'etoile radieuse dont le Char- 
treux ne detache jamais sa vue, et voila le 
phare qui eclaire exclusivement sa route. Les 
affaires du monde, les bruits du monde, les 
joies on les tristesses du monde, ne comptent 
plus, n'existent plus pour lui. Ge n'est ni 
mepris, ni indifference! Maisl'univers tout en- 
tier est si peu de chose a c6te du ciel! Pour- 
quoi meme s'enquerirde ce qui s'y passe? Nous 
avonsbientoujourspourpresidentMac-Mahon? 
demandait recemment au Pere Goadjuteur un 
Ghartreux plein de talent. Mac-Mahon etait & 
la Presidence quand il entra en religion, il y a 
trente ans. 

Au moment ou le proces Dreyfus boulever- 
sait la France et emouvait le monde, un bon 
religieux s'informait aupres de moi de ce que 
pourrait bien etre un certain personnage dont 
il avait entendu prononcer le nom avec quel- 
que importance et qui- s'appelait croyait-il, 
Dr... D... Dreyfus! 

Decidement, ce n'est pas dans les Chartreuses 
qu'on fait de la politique ou qu'on trame 



LE CHARTREUX 385 



des coups d'Etat. Si les gouvernements ont 
des ennemis a surveiller et a enchainer, c'est 
ailleurs qu'ils doivent les chercher. 

Toutes les aspirations du Chartreux sont hors 
de ce monde; Fau-dela remplit sa pensee et 
fait sa vie. Le religieux qui n'aurait pas ces 
aspirations surnaturelles et voudrait vivre dans 
une Chartreuse, ne pourrait etre qu'un fou ! 
me disait un saint Ghartreux. 

Nous avons voulu faire entendre quelques 
accents de ces Ames du cloitre, accents snrpris 
comme fortuitement, et comme fortuitement 
arrives jusqu'k nous. La plus ignoree des cellu- 
les est chaquejour temoin de ces prodiges de la 
saintete et de la foi. G'est 1'atmosphere cartu- 
sienne : ainsi on y envisage la vie et ainsi on 
y affronte la mort; ainsi on y dedaigne les 
honneurs et ainsi on y recherche la souffrance. 
lln'y a plus rien d'humain et de terrestre; la 
nature y a ete transformee et transfiguree : c'est 
dejal'liomme ressuscite et divinise. 



VII 

On pourrait croire que tant d'austerite as- 
sombrit et attriste. II n'en est rien. La paix et 



'7 



386 VIE DE SAINT BBUNO 

la tranquillite de Tame se refletent sur le 
visage : vous rencontreriezrarementunsourire 
plus franc, un visage plus doux et un abord plus 
bienveillant que celui du Chartreux. II tient a 
realiser la devise du saint Fondateur : bonitas! 
Inconnu, on va dans une Chartreuse ; quand on 
repart, on s'y sent des amis. G'est de tradition, 
et la tradition est fort vieille. L'illustre Petrar- 
que l'a consacree dans son oeuvre litteraire. 

Son frere aine, Gerard, etant religieux de la 
Grande Chartreuse, lechantre de Vaucluse vint 
lui rendre visite en 1352. Jean Birelle etait Gene- 
ral; 11 etait hote aimable autant que saint reli- 
gieux. Petrarquefnttouche de son accueil et lui 
en rendit temoignage : Vous m'avez recu avec 
une bonte tout exceptionnelle et accueilli 
comme un enfant de lamaison, lui ecrivait-il; je 
venais voir mon frere, Dom Gerard, et croyais 
n' avoir que ce seul frere a la Chartreuse, et j'ai 
vu bientot que j'avais un frere dans chaque 
religieux du couvent. 11 voulut payer sa dette 
de reconnaissance d'autre facon, en dediant 
aux Peres de la Grande-Chartreuse un Traite 
philosophique sur les avantages de la solitude. 

Lesueur, le grand peintre frangais, fit comme 
Petrarque; apres avoir penetre une premiere 
fois dans la Chartreuse de Paris, il y laissa son 



LE CHA.RTREUX ' 387 



cceur. Ses merveilleuses toiles de la Vie de saint 
Bruno, en immortalisant son pinceau, rediront 
aux generations les sentiments de soname pour 
la famille cartusienne. 

Si la Providence vous conduit jamais dans 
une Chartreuse, vous ratifierez avec bonheur 
tout ce que vous aurez pu en entendre dire de 
bon et de bien. G'est cette experience person- 
nelle qui nous fait beaucoup tenir le langage 
que nous tenons en ces lignes. 



VIII 

Dans une Chartreuse limousine nous avons 
appris a connattre et aimer le Ghartreux, a Glan- 
diers, a deux pas de Pompadour que traverse la 
lignede Paris- Toulouse. Dom Boutrais que nous 
citons sou vent en ce volume, et que nous sui- 
vons plus souvent encore sans le citer, etait 
prieur de Glandiers. II avait pour Goadjuteur 
un ami du coeur. 

Dom Boutrais est mort depuis quelques an- 
nees. L'eminent Goadjuteur vit encore, et il est 
toujours a Glandiers. G'est la que j'aime & le 
retrouver annuellement. 

Lc Pere coadjuteur a pour mission dans iin 



388 VIE DE SAINT BRUNO 

convent de diriger les retraitants; il se depense 
en frere et en ami dans Faccomplissement de sa 
tache.Quelques details, meme personnels, feront 
peut-etre encore mieux penetrer dans la vie car- 
tusienne, et c'est ce qui nous porte aleur lais- 
ser trouver place en ces lignes. 

Le bon Coadjuteur done se preoccupait de 
mesrepas, denies lectures, de mes meditations, 
de mes recreations, et me poussait a la prome- 
nade. Fatigue lui-meme et empeche de suivre 
la communaute qui partait pour le spaciement, 
il insista pour se faire le compagnon de ma 
promenade qu'il voulut bien aussi diriger. Son 
coeur lui fit choisir Titineraire qu'il parcourait 
de preference avec 1' eminent prieur Dom Bou- 
trais. Nous etions bient6t sous bois, dans un 
sentier bien solitaire, bien gazonne, bien om- 
brage. Les branches des arbres en se croisant 
sur nos tetes nous faisaient comme un d6me r 
une veritable votite de feuillage. A travers la 
foret, nous pouvions avoir encore 1'illusion dti 
cloitre. Et tandis que nous gravissions lentement 
la colline, le nom de Dom Boutrais se pressait 
sur nos levres : lebon Goadjuteur faisait revivre 
les souvenirs de 1'amitie; j'etais heureux et 
meme un peu fier de rappeler les encourage- 
ments si francs qu'ii m'avait donnes dans 



LE CHARTREUX 389 



mes modestes travaux. Or, je in'en souviens 
bien, dans une de ces haltes frequentes que la 
fatigue obligeait le doux Coadjuteur me de- 
mander, il me soumit la pensee d'ecrire une vie 
de saint Bruno. Cette pensee fut benite et germa, 
puisque noire humble volume est sorti de la. 

Nous etions arrives sur un petit plateau ; les 
horizons s'etendaient devant nous sans fin ; un 
lac, un beau lac, etait a nos pieds, transparent 
comme du cristal et sans une ride & sa surface. 
De grands arbres rejouissaient ses bords en se 
refletant dans ses ondes; les troupeaux de la 
prairie venaient capricieusement s'y desalterer. 
La, pres dela chaussee, dans le tronc vermoulu 
d'un chataigner seculaire, on avait vu une 
enorme vipere. Mais l^i surtout, etait un arbre 
privilegie devenu comme un observatoire : en 
se plac.ant a son pied et en regardant vers le 
nord, on apercevait, juste, la croix et le coq du 
clocher voisin. Contempler le lac, voir le clo- 
cher du village et saluerla croix, etait le but de 
la promenade des deux Chartreux, Dom Bou- 
trais et son ami. Nous fimes comme aux temps 
de Dom Boutrais : apres avoir salue le clocher 
du village, nous reprimes le chemindu retour. 

Une surprise, une vraie gaterie m'attendait. 
Le bon Goadjuteur insista pour me faire visiter 



390 VIE DE SAINT BRUNO 

son jardin de Ghartreux. II m'eut ete difficile 
de resister a sa priere. II etait frais, coquet, bien 
vert, bien epanoui, le jardinet! Les fleurs sou- 
riaient partout en vives couleurs, les parfums 
les plus varies se melaient en ce coin de terre; 
pas une mauvaise herbe ne venait attrister le 
regard ou contrarier la vegetation. Sur un c6te 
dejnur, dans une niche, une statue de la Vierge ; 
d'un autre c6te, la statue de saint Bruno. 
. J'examinais tout cela, je Tadmirais, je le 
louais ; c'etait comme un element nouveau de la 
vie du Ghartreux que je venais de decouvrir. 

Pendant ce temps, le moine travaillait et 
travaillait pour moi : autour de ses massifs de 
fleurs, il faisait cueillette de fraises ! Les f raises 
parfumerent le soir mon repas de retraitant ; la 
delicatesse de cette attention me parfume encore 
le cceur. 

Pour le Ghartreux et pour moi, Fheure de la 
recreation venait de finir ; nous avions aussi a 
rentrer en cellule, 1'un dans celle du Ghar- 
treux, 1' autre dans celle du retraitant. 

Des 7 heures du soir, quoiqu'il soit encore 
grand jour en ete, le silence, qui est toujours 
religieux dans une Chartreuse, devient plus 
religieux encore. A cette heure tout rentre dans 
le repos au couvent; c'est le moment du som- 



EE CHARTREUX 391 



meil : les cloitres. ne voient plus passer de 
robe blanche, les jardins ne sont plus tourmen- 
tes par 1'outil infatigable des Freres Gonvers ; 
tous les ateliers de menuiserie, de ferronnerie, 
de cordonnerie etde lingerie ch6ment la fois. 
Ge grand silence a quelque chose de solennel et 
d'emouvant a la chute du jour; tout semble 
aux alentours s'associer au grand recueille- 
ment du monastere : pas un bruissement de 
feuille et pas un souffle dans les branches des 
grands arbres. Seul, le murmure du ruisseau 
ou le clapotement d'un bassin se fait entendre, 
mais si doux et si rythme, qu'il semble plut6t 
fait pour bercer le sommeil des religieux que 
pour le troubler. On entend parfois le pas 
alourdi des boeufs, le grincement du char qui 
heurte la pierre, le sifflement ou la chanson du 
bouvier que la nuit ramene a laferme; mais 
c'estplutdt, cela encore, I'harmonie du soir a la 
campagne qu'un bruit troublant et dissipateur. 
Le silence et la solitude sont chose bonne; 
le silence a sa voix et la solitude a sa vie. Tout 
y parle et tont s'y meut, quand on sait com- 
prendre cette voix et suivre ce mouvement. Ge 
sont deux predicateurs de retraite que je trou- 
verais preferables a bien d'autres; j'ai toujours 
aime k les ecouter dans une Chartreuse. 



392 VIE DE SAINT BRUNO 

II en est un troisieme ; c'est 1'horloge du 
couvent. Elle a un grand rdle, un r6le sublime, 
cette horloge! chacune de ses sonneries, cha- 
que battement de son balancier comptent et 
mesurent pour ainsi dire dans une Chartreuse, 
autant d'actes de sacrifice et d' amour au Dieu 
tres saint et tres haut. Tout est saint en ces 
lieux, tout devient hommage a la Divinite; et 
c'est 1'horloge qui mesure et regie tout. A sa 
voix tout commence, et a sa voix tout finit; 
chaque coup de timbre est un commandement 
sacre : le jour, la nuit, dans la cellule ou dans 
le cloitre, le religieux 1'entend et 1' execute. Le 
vraiPrieur d'une Chartreuse, c'est 1'horloge, car 
la surtout, la priorite n'est qu'une obligation 
de plus a la vertu, a 1'exemple et a la ponctua- 
lite. II n'y a pas de religieux qui ait la soumis- 
sion plus prompte et plus fidele a la voix de 
Thorloge que le Prieur. Toutes les heures 
qu'elle marque sont sacrees pour tous, meme 
1'heure de la mort. Aussi, dans la grande salle 
du Chapitre de la Grande-Chartreuse, un 
cadran monumental a ete peint au plafond, 
comme un vivant symbole et une perpetuelle 
leqon. 



LE CHARTREUX 393 



IX 



Nous avons voulu en courant initier le lecteur 
a cette vie si mysterieuse du Ghartreux ; nous 
tromperions son attente, enne lui racontant pas 
sa mort. Le Ghartreux meurt comme il a vecu, 
en predestine, car la vie du religieux n'est 
qu'une longue et patiente preparation a la 
mort. Selon 1'adage si chretien : le plaisir de 
mourir sans peine vaut bien la peine de vivre 
sans plaisir. 

Lorsque la tourmente revolutionnaire eut 
passe, etque les Ghartreux reprirent possession 
de la Grande-Chartreuse en 1816, les religieux, 
vieillards pour la plupart, qui avaient survecu 
aux persecutions, demanderent avec empresse- 
ment a revenir dans leurs cellules. Les soliici- 
tations furenfc nombreuses; on dut faire de 
nombreux refus, pour ouvrir les portes sur- 
tout aux Novices qui devaient assurer 1'avenir 
de TOrdre. Dans ces temps-la, le cure de Saint- 
Laurent du Pont rencontra un jour un vieux 
pretre qui traversait peniblement les rues de la 
petite ville. II 1'accosta et 1'interrogea : Qui 
etes-vous et ou allez-vous? Je suis, repond le 

17. 



394 VIE DE SAINT BRUNO 

vieillard, le P. Gabriel Tkeri et je monte a la 
Grande-Chartreuse. Mais, mon pauvre Pere, 
vous ne pourrez y vivre. Ah! reprend Dom 
Gabriel, je ne vais pas y vivre, je vais y mou- 
rir. 

G'est la reponse que pourrait faire tout jeune 
homme qu'un souffle interieur pousse vers le 
desert : il ne va pas y vivre, il va y mourir. 
En sorte que dans les Chartreuses, 1'heure de 
la mort est 1'heure de la delivrance. 

Un jour, Dom Gabriel dont nous venons de 
prononcer le nom tout a 1'heure, se trouva mal 
a la sortie de la messe qu'il venait d' entendre, 
le visage comme transfigure. On le porta dans 
sa cellule, etle soir a 5 heures, il recjut 1'Ex- 
treme-Onction. All heures, c'etait 1'heure de 
matines ; Dom Gabriel se preparait a partir. 
Pour le retenir, le Pere infirmier, Dom Arsene 
Niquet, lui proposa de dire 1'office avec lui en 
cellule. Lemalade... lemoribond, pourplaider 
sa cause, se mit alors a lui laire valoir 1'avan- 
tage du religieux qui mourait dans la pratique 
de ses devoirs d'etat. Tandis qu'il parlait, il 
appuya la tete sur le dossier de son siege, et 
rendit doucement le dernier soupir. 

On s'eteint ainsi en Chartreuse, comme la 
lampe dont 1'huile est epuisee, sans agonie, 



LE CHARTREUX 395 



sans souffrance, sans maladie, subitement. On 
remarque au choeur Tine stalle vide; le Pere infir- 
mier va s'informer de la raison de cette absence 
du religieux ; le plus souvent il le trouve mort 
dans sa cellule , etendu sur le plancher, 
paidi sur son grabat ou accroupi dans son 
oratoire. 

Les Chartreux atteignent une longevite peu 
commune malgre les austerites de leur vie. Ge 
fait est une bonne reponse pour les philanthro- 
pes qui voudraient mettre en cause 1'humanite 
monastique : les plaisirs font plus de victim es 
que les macerations. 

Pendant le sejour des papes a Avignon, le 
Prieur de Paris fut presse de demander la 
permission pour son Ordre de faire gras en cas 
de maladie. Les Ghartreux furent alarmes. 
Pour sauver 1'ancienne discipline, ils ne trou- 
verent rien de plus efficace que d'envoyer une 
deputation atipres du Souverain Pontife. Les 
Ghartreux etaient au nombre de vingt-sept; 
le plus jeune avait quatre-vingt-huit ans ! 

Convaincu par ce temoignage que la regie 
des Ghartreux n'abregeait point la vie, le pape 
la maintint dans toute sa vigueur. 

Les rites funebres des Chartreux ont une gra- 
vite et une austerite toute particuliere ou se 



396 VIE DE SAINT BRUNO 

retrouve bien 1' atmosphere cartusienne dont 
nous avons deja parle. 

Quand le religlenx ne quitte la vie qu'avec 
les lenleurs accoutumees, la communaute en- 
tiere se rend k la cellule du malade, et assiste, 
et s'associe a loutes les ceremonies qui peuvent 
reconforter le moribond. Rien ne saurait etre 
puissant sur 1'ame chretienne comme la Pas- 
sion du Sauveur, et c'est la lecture que fait le 
Pere prieur, en ces supremes instants. 

Quand le dernier souffle est rendu, le mort est 
veille religieusement et lapriere est incessante, 
mais cette depouille n'a pour tout lit de parade 
qu'une planche denudee. G'est sur cette plan- 
che que le cadavre restera expose dans 1'eglise, 
sur cette planche qu'il sera porte au cimetiere, a 
1'aide de cette planche qu'il sera descendu dans 
la fosse. G'est dire que leGhartreux estenseveli 
sans biere. On lui rabat le capuchon sur le 
visage, et laterreprendimmediatement contact 
avec ce corps qui etait sorti de son seinj elle en 
reprend possession selon la priere liturgique : 
Lapoussierere vient a lapoussiere d'oii elle etait 
sortie, et 1'esprit va a celui qui 1'avait fagonne ! 
(( C'est ce retour de T esprit vers Dieu 
qu'on entrevoit surtout dans une Chartreuse, 
c'est cette resurrection et cette glorification de 



LR CHARTREUK 397 



l'ame humaine qui remplit tous les coeurs sur 
les bords de la fosse. Car, avant meme qu'elle 
soit comblee, et que la terre soit tassee sur 
le corps du Ghartreux, toutes les cloches du 
monastere prennent leur joyeuse volee cette 
fois, et le chreur des religieux, en regagnant 
l'eglise,chante le M^?iz/?ca^/Ilfallaitselamen- 
ter sur le depart d'un frere, mais il faut se 
rejoulr sur son entree dans la gloire. La mort 
lui a ouvert la porte convoitee : Magnificat ! 

Ge chant en ce moment, sur la tombe a peine 
fermee du religieux, estime inspiration sublime; 
c'est la foi dans un de ces elans surnaturels oii 
la raison humaine ne comprend plus guere : 
c'est Tame cartusienne! 

Quand la fosse qui a regu le corps du reli- 
gieux est comblee, on plante dans la terre en- 
core bien meuble une croix; c'est une croix de 
bois, toute nue, toute simple, sans aucune ins- 
cription. La terre se tassera peu a peu, le gazon 
poussera, la croix se penchera, tombera moisie 
et vermoulue; pas une main religieuse et amie 
ne viendra la relever. La tombe du religieux et 
le cimetiere tout entier sont completement 
abandonnes : c'est terrain inculte et en desor- 
dre. 

Une delicatesse mondaine trouverait ici ma- 



398 VIE DE SAINT BRUNO 

tiere a indignation et & reproche ; le detache- 
ment religieux doit-il aller jusqu'& 1'indiffe- 
rence? Un pen de reflexion, en nous faisant 
penetrer ce c6te encore de I'ame cartusienne , 
nous jettera dans 1'etonnement et I'emerveille- 
ment. 

Oh ! certes, les Ghartreux n'oublient pas leurs 
morts : ils ont leurs diptyques sacres qui gar- 
dent les noms chers ; le souvenir en est rappele 
quotidiennement au Saint Sacrifice et dans les 
longues meditations. Mais dans sa vie,le Ghar- 
treux ne pense qu'& 1'ame ; le corps est laisse 
sans souciaux vers et alapoussieredelatombe. 
Le Ghartreux ne voulut rien de ce monde ; il fit 
de sa cellule et de son cloitre un tombeau anti- 
cipe ; il ne veut meme pas son nom grave sur 
une croix de bois : il lui suffit que ce nom soit 
ecrit dans lescieux. Quandla croix de bois aura 
ete rongee par le temps, la grande croix de 
pierrequi domine tout le cimetiere, veillera sur 
les corps comme un drapeau protecteur sur les 
champs de bataille. G'est le dernier souhait du 
Ghartreux, dormir son dernier sommeil a 1'om- 
bre de son drapeau si bien servi et si bien 
suivi : a Fombre de la croix! 



EPILOGUE 



Voila 1'ideal de Bruno et voiia son oeuvre. Get 
ideal est 1'ideal meme evangelique : Donnez 
tous vos biens aux pauvres, prenez votre croix 
et suivez-moi. La gloire, la gloire presque 
unique de Bruno est de 1 'avoir realise avec 
une perfection etonnante et d'avoir forme une 
famille religieuse, fille de son ame, qui conti- 
nua a travers les ages avec une fidelite inoufe 
ces exemples de vertus surhumaines. 

Au milieu des soifs de plaisirs qui devorent 
les societes modernes, a c6te des convoitises 
effrenees qui entrainent 1'humanite aux pieds du 
veau d'or, en presence de 1'enervement general, 
je ne connais rien de reconfortant ct de salu- 
taire comme la cellule denudee du Ghartreux : 
son grabat dur et crucifiant, son cilice et ses 
jeunes, ses insomnies et ses macerations. G'est 
une puissante legon de choses! Une Chartreuse 
est la plus haute ecole de morale qu'on puisse 



400 VIE DE SAINT BRUNO 

/ 

trouver au sein des Etats et elle nous apparai- 
trait comme un paratonnerre pour les societes 
en decadence. Les rois de France qui appe- 
laient les Ghartreux, les dotaient et les hono- 
raient, entendaient mieux la tranquillite et 
1'honneur de la France que ceux qui les per- 
secutent et les expulsent. 

Tout lal'que qui visite une Chartreuse eprouve 
toujours une forte emotion. II devient peu a 
peu reflechi, songeur et silencieux. On surprend 
comme des soupirs qui s'exhalent de cette ame 
de visiteur; peut-etre des regrets s'y melent-ils, 
peut-etre des desirs de reforme germent-ils au 
fond du coeur! En tout cas, quand la conversa- 
tion se poursuit, il est toujours aise de remar- 
quer gu'elle a pris une envolee insolite vers les 
cieux. 

Ges voix de Chartreuse sont toujours des 
voix angeliques. 

Au temps ou saint Francois de Sales pour- 
suivait ses etudes a Paris, deux etudiants qui 
vagabondaient dans le faubourg Saint- Jacques 
entendirent sonner matines aux Ghartreux, au 
milieu de la nuit. L'un d'eux, qui etait hereti- 
que, dcmande la cause de cestintements. Oh! 
s'ecria-t-il, en apprenant la raison, que 1'exer- 
cice de ces religieux est different du n6tre ! 



LE CHARTHEUX 401 



Us font celui des anges, et nous celui des betes 
brutes (1) ! II se convertit a la vraie foi. 

Toute Chartreuse a les accents et la puissance 
de la croix : Stat crux dum volvitur orbis! 

(1) Traite de I 'amour de Dieti. Livre VIII, chap. x. 



FIN 



TABLE DES GRAVURES 



Saint Bruno. 

Saint Bruno enseignant la thSologie a Reims. 

Le docteur Raymond Diocres enseignant a Paris. 

Le docteur Raymond Diocres expirant. 

Apparition effrayante du docteur apres sa mort. 

Saint Bruno me'ditant dans sa chambre les paroles terribles 

du mort. 

Saint Bruno exhortant ses amis a tout quitter. 
Saint Bruno et ses amis donnant tous leurs Mens aux pau- 

vres. 

Songe de saint Bruno. 

Arrived a Grenoble de saint Bruno et de ses compagnons. 
Veture de saint Bruno et de ses compagnons par saint Hu- 

gues. 
Saint Hugues conduit saint Bruno et ses compagnons au 

desert de Chartreuse. 
Saint Bruno donnant 1'habit de Chartreux a de nouveaux 

disciples. 

Le messager d'Urbain II arrive au desert de Chartreuse. 
Saint Bruno se jette aux pieds d'Urbain II. 
Saint Bruno examine le plan de'la Chartreuse de Rome. 
Saint Bruno refuse I'arche'vechfi de Reggio en Calabre. 
Bruno en prieres dans sa caverhe pendant que ses religieux 

pr6parent 1'emplacement de leurs premieres cellules en 

Calabre. 
Le comte Roger rencontre par hasard les Chartreux dans 

leur ermitage de Calabre. 
Le comte Roger fait construire la premiere Chartreuse en 

Calabre. 

Saint Bruno apparait miraculeusement au comte Roger. 
Mort de saint Bruno. 
Apothfiose de saint Bruno. 
Les Constitutions cartusiennes approuvecs par le pape. 



TABLE DES MATlfcRES 



CHAPITRE PREMIER 

ENFANCE ET ADOLESCENCE 

I. L'oeuvre de Lesueur. II. Naissance de Bruno a 
Cologne. III. Monuments et t6moignages. IV. Belle 
16gende. V. Cologne. VI. Ecole de saint Cunibert. 
Renaissance du onzieme siecle et le grand Gerbert. 

VII. Bruno a Reims. VIII. Universit6 de Paris. 

IX. Retour a Cologne et saints ordres 1 

CHAPITRE II 

BRUNO ECOLATRE ET BERENGER 

I. Be"renger. II. Scandale de ses nouveautes. 

III. L'Ecole de Reims. IV. Gervais de Chateau- 
du-Loir choisit Bruno pour Ecolatre. V. Ensei- 
gnements de Bruno dans sa cbaire. VI. Amour 
supreme de Bruno pour 1'Eucharistie. VII. Im- 
portance et difficulte's de la charge d'Ecolatre. 
VIII. Hommages des contemporains. IX. Commen- 
taires 30 

CHAPITRE III 

L'ARCHEVEQUE SIMONIAQUE ET BRUNO 

< 

I. Manasses 61u archev^que de Reims. II. Premiers 
actes. III. Etat de PEglise de France. IV. Bruno 



406 TABLE LES MATIERES 



et les religieux de Saint-Remi. V. GrSgoJre VII et 
Hugues de Die. VI. Manasses traduit en Cour de 
Rome. VII. Bruno chancelier en 1075. VIII. Rup- 
ture, Ebles et Hugues de Die. IX. Manasses con- 
damne" au concile d'Autun. X. Gr<5goire VII re"- 
forme la sentence. XI. Angoisses et vocation de 
Bruno. XII. Manasses condamne" au concile de 
Lyon. XIII. Derniers attentats de Manasses et sa 
fin 58 

GHAPITRE IV 

LE CHEMIN DU DESERT DE CHARTREUSE 

I. Retour de Bruno a Reims. II. Arriv6e a Paris et 
apparition effrayante. HI. Contestations pen fondees. 
IV. Determination irrevocable- de Bruno. V. A la 
garde de Dieu. VI. Saint Robert de Molesmes, saint 
Etienne de Muret et les fondations providentielles du 
onzieme siecle. VII. Bruno a Molesmes et Seche- 
Fontaine. VIII. Les Alpes. IX. Depart de Seche- 
Fontaine et reve r^confortant de Bruno 96 

CHAPITRE V 

PRISE DE POSSESSION DU DESERT DE CHARTREUSE 

1. Hugues de Chateauneuf, e"veque de Grenoble. II. Le 
d6sert de Chartreuse lui est montr6 dans un songe; 
arrived de Bruno. HI. Premiere c6r6monie de ve- 
ture des Chartreux et depart pour le desert. IV. D6- 
sert de Chartreuse. V. Premiere installation dcs 
Chartreux. VI. Sollicitude de saint Hugues. 
VII. Premier monastere et charte de donation 129 

CHAPITRE VI 

VICISSITUDES DES PREMIERES ANNEES 

I. Vie pauvre et austere de Chartreuse. II. Voca- 
tions et retraites. III. Urbain II. IV. Bruno 
mand par le pape et Chartreuse abandonee. 
V. Le conseiller du pape. VI. Les compagnons de 



TABLE DES MATIERES 407 



Bruno a Rome. VII. Retour a Chartreuse. Till. Bref 
du pape en faveur des Chartreux. IX. Bruno re- 
fuse rarchevecb.6 de Reggio. X. Le pape le laisse 
enfin a sa vocation -\ 62 



CHAPITRE VII 

BRUNO EN CALABRE 

I. Bruno, part pour la Calabre. II. Besert de La 
Tour et aust6rits de (Bruno. III. Souvenirs. 
IV. Charles du cointe Roger et construction d'un mo- 
nastfere. V. Intimitfi du cotnte Roger et des Char- 
treux. VI. L'action du pre"parateur des conciles . 

VII. Bruno au concile de Plaisance. VIII. Concile 

de Clermont. IX. Bruno et la d6votion a la Vierge. 196 

CHAPITRE VIII 

DERNIERES ANNEES ET MORT DE SAINT BRUNO 

I. L'ame et le coeur de Bruno dans sa lettre a Raoul- 
le-Verd. II. Saint Hugues aupres de Bruno en Ca- 
labre. III. Bruno apparait miraculeusement au 
comte Roger et lui sauve la vie. IV. Bruno inter- 
cede pour les traitres. V. Les serfs de Chartreuse. 

VI. Landuin de Grande-Chartreuse vient visiter 
Bruno a La Tour. VII. Lettre de Bruno a ses 
fils de la Grande-Chartreuse. VI11. Les dernieres 
etapes du calvaire de Bruno. IX. Derniers mo- 
ments et mort de Bruno 228 

CHAPITRE IX 

GLORIFICATION DE SAINT BRUNO APRES S A MORT 

I. Bruno glorifid par son siecle. II. Sepulture de La- 
nuin. III. Chartreuse de La Tour abandonnee. 
IV. Decouverte providentielle des restes de saint 



408 TABLE DES MAT1KRES 



Bruno et Chartreuse recouvree. V. Beatification et 
translation desreliques. VI. Religieuse distribution. 
VII. Canonisation. VIII. Fete a Cologne. 
IX. Profanations protestantes a la Grande-Char- 
treuse. X. Culte de Bruno a Reims. XI. Decret 
de Clement X. XII. Chartreuse de La Tour detruite et 
la Grande-Chartreuse abandonee. XIII. Les deux 
Chartreuses apres la Revolution. XIV. Grandes 
fetes annuelles en 1'honneur de saint Bruno en Ca- 
labre 266 



GHAPITRE X 
L'ORDRE DES CHARTREUX 

I. Diffusion surprenante de 1'Ordre des Chartreux. 
II. Chartreux illustres. III. Faveurs insignes des 
princes et des papes. IV. Attractions puissantes des 
Chartreuses. ;V. Int6grit6 doctrinale de 1'Ordre. 
VI. I16roi'sme cartusien. VII. Les Coutumes et 
leu? observance inviolable. VIII. Le Chapitre gene- 
ral. IX. Differences entre Chartreux, Benedictins et 
Trappistes. X. La liqueur de Chartreuse 307 



CHAPITRE XI 

LE CHARTREUX 

1. Comment on devient Chartreux. II. Personnel 
d'une Chartreuse. HI. La cellule et le travail du 
religieux. IV. Stage de la cellule. V. Vie eucha- 
ristique du Chartreux. VI. L'ame cartusienne d'a- 
pres les Annales de 1'Ordre. VII. Douce amenite 
du Chartreux. VIII. Souvenirs du retraitant. 
IX. Mort et sepulture du Chartreux 354 

TABLE DES GRAVURES 403 



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